juillet 2016

Réhabilitons la honte

Tribune d’Antoine Strobel-Dahan, rédacteur en chef de Tenou’a

Modestie, pudeur, humilité vestimentaire, ces idées ont pris de l’importance, parfois une place centrale dans un certain discours religieux, juif notamment, depuis quelques années. Dans le judaïsme, on appelle cela la tsniout. Les initiatives les plus absolues – les plus incongrues – se succèdent dans une surenchère créative de vertu ostentatoire.
On pourrait dresser une liste sans fin de ces inventions dont le but premier est d’affirmer la petitesse du mâle qui n’aurait de contrôle sur aucune de ses pulsions. Corollaire de ce postulat : l’enfermement symbolique de la femme, même toute petite, au nom de sa grandeur et de sa dangerosité intrinsèques.

Sans citer chacune de ces créations législatives, on peut néanmoins rappeler le développement de l’habillement tsniout le plus strict obligatoire pour les petites filles dès l’âge de 3 ans prôné par quelques décisionnaires. Pourquoi ? Afin que leur tenue provocante n’éveille pas le désir chez les hommes. Dans le même ordre d’idée, le rabbin Silberberg qui interdit, en 2013, toute poignée de mains entre les étudiants (mâles, s’entend) de sa yeshiva, afin d’éviter ce contact physique qui, nécessairement, provoque des « pensées impures ». « Grâce à ce nouvel interdit, argumentait-il alors, la sainteté de la génération à venir sera assurée. »

Passons sur la frumka, ingénieuse tenue intégrale portée, certes anecdotiquement mais fièrement, par une poignée de femmes israéliennes et canadiennes. Composée de jupes et de voiles empilés pour recouvrir complètement le corps, visage inclus, la frumka ferait même passer la burka des Talibans et son grillage aguicheur pour un négligé dévergondé. Et puis les lunettes brouillantes ou les voilettes opaques que portent certains hommes pour ne plus rien voir net, ce qui permet par extension de ne pas bien voir les femmes impudiques alentour.
Nous en sommes donc là. Grâce à Dieu et surtout en son nom, certains des éminents sages de notre époque nous permettent de progresser en piété et en ferveur par l’édiction de règles plus strictes dont le respect est, selon leurs termes, seul à même d’assurer la survie d’Israël et des juifs.

© David Ginton, Burying One's Head in the Sand, 1974, Black-and-white photograph, 39X26 cm - Courtesy of Gordon Gallery, Tel Aviv

© David Ginton, « Burying One’s Head in the Sand », 1974 – Courtesy of Gordon Gallery, Tel Aviv

Ce genre de discours est tellement outrancier qu’on pourrait en rire, et de bon coeur. On en rirait s’il n’était si indécent. On en rirait ou on demanderait, naïvement mais sincèrement à ses auteurs : « Vous n’avez pas honte ? ». Parce que s’il s’agit de manque de décence, de modestie, d’humilité, de pudeur, nous en tenons là les génies, les prodiges.
Que tel ou tel homme ait le bas du ventre qui le chatouille quand il serre la main de son voisin le regarde, mais ne pourrait- il s’abstenir de se prendre pour l’humanité toute entière ? Que tel autre soit émoustillé à la vue d’une fillette de 3 ans en short ou en brassière… que dire de plus ? Une fillette de trois ans, ce n’est plus de la faiblesse masculine, cela s’appelle pathologie et crime. Et on nous parle de pudeur ? Cette talibanisation du judaïsme, cet effacement de l’humanité de chacun derrière l’objet qu’il représente face à la pulsion masculine, oser dire des âneries pareilles et pis, les revendiquer, c’est cela l’impudeur.

Se sont-ils jamais demandé, ces combattants de la vertu, s’ils n’insultaient pas la mémoire de leurs pères et des pères de leurs pères avant eux, eux qui n’ont jamais ressenti le besoin de voiler les fillettes, d’interdire les poignées de main ou de se rendre aveugles ? N’étaient-ils pas pieux, eux aussi ? Quel orgueil démesuré que celui de ces fils qui foulent au pied les traditions, les réflexions et les prières de générations et de générations en se prétendant plus vertueux qu’elles. C’est cela l’impudeur.

Dans un récent numéro de Tenou’a, le rabbin (moderne-orthodoxe) new-yorkais Dan Smokler évoquait déjà la tsniout en ces termes : « Par modeste, je n’entends pas la façon dont se vêtissent les femmes, mais la façon dont nous consommons. Il faut inventer la nouvelle tsniout : partager nos ressources, essayer de consommer raisonnablement, de vivre humblement ».

Oui, la tsniout, la modestie, peut être de bien des domaines, parfois en rien liés aux femmes et à leur sexualité. Elle pourrait être aussi une tsniout de la parole, une tsniout des mots. Pour une raison inconnue, plus le temps passe et moins la honte semble naturelle. On dit tout, tout ce qui nous passe par la tête, réfléchi ou non, quelqu’impact que nos mots puissent avoir.

Il est peut-être temps de renoncer à cette transparence de l’intimité

Il fut un temps, pas si lointain, où le vieil oncle raciste ou graveleux faisait son numéro en famille ou au comptoir mais n’aurait jamais osé affirmer ainsi sa stupidité publiquement. Nous vivons aujourd’hui un temps de la transparence : tout peut (voire doit) être dit partout, tout le temps, quel que soit le contenu de ce « tout ». Nos politiques le font allègrement, les gens, aussi, assument plus qu’avant leurs travers de comportement ou de pensée. Pire, il y a une forme de revendication de cette médiocrité dans laquelle on se complaît.

Il est singulier de remarquer que plus les individus cherchent à se comprendre intimement, plus ils plongent en eux (et s’assument), plus ils s’éloignent des autres et veulent les cacher à leur vue et à leur contact. « Je suis comme ça, je n’y peux rien, et je dois l’accepter car je suis le plus important pour moi » conduit aux sottises dont nous avons parlé. Car enfin, si chacun raisonne ainsi et impose aux autres ses travers – qu’il a pris soin et temps d’apprendre à aimer –, si chacun revendique que ce n’est pas à lui de lutter contre sa pulsion mais à l’objet de sa pulsion de disparaître, alors on interdit les bijouteries parce qu’il y a des voleurs, les pâtisseries parce qu’il y a des gourmands, les forêts parce qu’il y a des pyromanes, les femmes et les enfants parce qu’il y a des pervers, les oiseaux parce qu’il y a des chasseurs, les écoles parce qu’il y a des imbéciles, les humains parce qu’il en existe d’autres.

On peut chercher toutes les justifications du monde à cet apogée de l’individualisme qui consiste à croire que son intimité propre est l’unité essentielle pour percevoir le monde, que son ressenti est le centre de sa cosmogonie. On peut dire que c’est de la faute des politiques, de la psychanalyse, de la mondialisation, d’internet et des réseaux sociaux, du communisme, du capitalisme, des islamistes, de la téléréalité, des humoristes, etc. Peu importe, chacun peut chercher le coupable qui lui convient, mais il est peut-être temps de renoncer à cette transparence de l’intimité qui consiste à tout dire, à croire toujours qu’on a tout et mieux compris, et qu’on a le devoir de l’énoncer.

Et si nous réhabilitions la honte ? Et si nous posions, à nouveau, ce voile pudique de l’embarras sur nos propos. Si nous réapprenions à fermer nos yeux et notre bouche, pas tout le temps bien sûr, mais de temps en temps au moins ? Si nous renouions avec une conscience que les mots ne sont vides ni de sens ni d’impact sur les autres ?

En renonçant à cette transparence, en reposant un voile de pudeur sur nos expressions, nous pourrons repasser de la pornographie à l’érotisme, de la performance au désir, de l’éructation à l’émoi. Et nos grands sages de cette génération, nos grands sages qui veulent couvrir les fillettes, interdire les poignées de main et flouter le regard, nos grands sages auront alors le droit de se reposer un peu sur leurs anciens, de refaire confiance à leur Dieu et aux hommes pour rendre au monde et à la vie ce qui les caractérise et que la Torah magnifie si souvent : l’érotisme fabuleux et délicieux de l’existence.


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Cet article est issu du numéro 164 de Tenou’a, « Sexe, Torah et Tradition ».
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