Allocution en soutien à la « Marche de l’Espoir », initiative du mouvement « Women wage Peace »
Cercle Bernard Lazare, Paris – Lundi 17 octobre 2016

 

IL EST TEMPS…

À chaque fois que l’on entend parler d’une initiative de paix, il est, bien sûr, convenu de dire “Il est temps!”. Oui, il est temps en général et dans l’absolu de faire la paix, ou tout du moins d’emprunter à nouveau le chemin qui pourrait nous y mener… mais je crois que l’initiative qui nous réunit ce soir nous invite à dire un peu plus fort encore combien il est temps de se parler, de se mettre en route vers l’autre et de croire à nouveau ensemble à une destination commune et pas uniquement à un destin commun.

Par un hasard étrange du calendrier, mais je ne pense pas qu’il s’agisse d’un hasard, la “Marche de l’espoir” intervient le semaine où, par excellence, dans le calendrier juif, l’on est censé se mettre en route et avoir conscience d’un chemin à parcourir : la semaine de Souccot. Alors avant de passer la parole à mes co-panelistes, si vous me le permettez, le Rabbin aimerait vous dire un mot de cette fête et de ce qu’elle nous dit en écho à cette initiative de femmes.

Souccot est la fête par excellence de la mise en route, le souvenir d’une traversée du désert et de la protection que l’on est en droit d’y attendre pour nos enfants et les enfants de nos enfants. C’est aussi une fête de pèlerinage vers Jérusalem, précisément ce que la “Marche de l’Espoir” est également cette semaine: c’est là où elle sera dans un peu moins de quarante-huit heures.

Mais Souccot est surtout la fête qui talonne étrangement Yom Kippour. Il est essentiel de penser le lien entre ces deux fêtes que tout semble opposer. Vous l’avez sans doute remarqué, à Yom Kippour, nous sommes à l’intérieur: à l’intérieur de nous-mêmes dans un temps d’introspection; à l’intérieur de la synagogue pendant plus d’une journée, de retour à l’entre-soi. À Souccot, au contraire il faut sortir à tout prix de chez soi, sortir de sa maison, de ses habitudes, de ses certitudes, de sa zone de confort et accepter d’habiter ailleurs.

S’affrontent au coeur de ces deux fêtes, deux messages presque antithétiques que nous formulons : Kippour est un jour où nous disons avec angoisse : “Pourvu que cela dure! Pourvu qu’il y ait dans ma vie de la certitude et de la stabilité!”. Et voila qu’à Souccot, nous disons joyeusement, presque euphoriquement: “Ça ne va pas durer! Tout est temporaire et vulnérable…mais ce n’est pas grave!”. Et dans ce monde instable, je peux (ou je dois) trouver de la joie, Zeman simh’atenou, le temps d’une réjouissance et d’un espoir, même dans la conscience d’une très grande fragilité du monde.

Transposé à un processus de paix, on pourrait dire que la voix de Yom Kippour est celle de l’appréhension, celle qui dit “ je ne m’engagerai pas à la légère: je veux des certitudes, du solide. Je veux être sûr de mes partenaires, de leur permanence, de la fiabilité de leur discours et leur actes”, tandis qu’à Souccot, une voix dit : “N’attends pas. Ne dis pas “un jour viendra”, mais “fais venir ce jour” (pour paraphraser le chant Shir Lashalom  שיר לשלום ). « Essaye de construire, même à tâtons, même si ce n’est qu’une cabane fragile et surtout surtout, ouvre des portes ».

Souccot nous invite à raviver le sacré de la rencontre 

Selon la tradition chaque soir de la fête, nous accueillons dans nos cabanes des hôtes différents (appelés Oushpizim). C’est le contraire d’une fête de l’entre soi. C’est au contraire le sacré de la rencontre qu’il s’agit de vivre et d’incarner pendant une semaine. La mystique juive affirme que chaque soir, nous ouvrons la porte à un héros du texte: Abraham hier, Isaac aujourd’hui, Jacob demain et puis Joseph, Judas, Moïse et David nous rendront visite. Quel Kavod! Quelle merveille! Mais vous avez sans doute remarqué parmi les noms que je viens de citer, qu’il y a comme un manque ou un oubli. Personnellement je trouve que …cela manque de femmes!

Bien sûr, nous pouvons inviter sous la Soucca les matriarches et les  prophétesses. Mais c’est plus rarement elles que l’on cite…En fait, c’est de cela dont j’aimerais vous dire aussi un mot ce soir, évoquer avec vous la question de la place ménagée aux femmes sous la Souccat shalom, le pavillon de paix que nous aspirons à construire. Pourquoi une Marche de l’espoir menée par des femmes peut-elle changer l’Histoire ? Précisément parce que l’Histoire n’a pas toujours su faire de la place aux femmes qui voulaient la changer.

Faire de la place à ces voix qui pourtant peuvent changer l’Histoire. Les voix féminines dans la tradition juive sont bien souvent celles-là, celles de Ruth, Esther, Tamar, Myriam et tant d’autres, qui jouent un rôle rédempteur, libérateur, salvateur, mais toujours un peu dans l’ombre, toujours un peu caché.

Je crois que les femmes ont aujourd’hui une possibilité inédite de faire avancer l’Histoire. Non pas parce qu’elles sont femmes, c’est-à-dire de façon caricaturale parce qu’elles seraient plus douces, empathiques, maternelles ou maternantes que d’autres. Les choses sont plus compliquées que cela. Je ne compte pas le nombre de fois où l’on me demande, en tant que femme Rabbin de répondre à la même question: “Qu’est-ce que cela change quand les femmes agissent et assument un rôle politique ou religieux de leader? Est ce que si les femmes menaient le monde, la réalité de ce monde serait-elle differente?”.

Je crois qu’il faut toujours se méfier des réponses caricaturales à ces questions réductrices. Je ne crois pas que la femme par essence, soit nécessairement ou en toutes circonstances, l’incarnation des attributs de son genre et qu’elle ne soit que dans la douceur et la résolution de conflit. Je crois que la politique nous montre bien que les femmes ne sont pas toujours moins belliqueuses ou dangereuses que les hommes: la campagne présidentielle française qui s’annonce en témoigne bien, à sa manière…

Un système, dans lequel la voix des femmes est inaudible, nie par là-même toutes les figures d’altérité

Pourtant, je crois aussi que la mobilisation politique et militante des femmes fait une différence, dans la possibilité de changer le cours de l’Histoire. Les femmes ne sont pas les seules à pouvoir faire la paix et porter la paix…MAIS, et c’est là le cœur du projet qui nous réunit ce soir, la paix n’a aucune chance d’advenir sans elles, sans leur voix, sans leur combat, sans leur présence.

Car, si un système ne fait pas de place aux femmes, n’écoute pas les voix du féminin, il ne peut faire de la place à aucune figure d’altérité, à aucun autre, quel que soit le visage de cet autre, la voix minoritaire, la voix de l’opposant politique ou la voix de l’autre peuple. Ce que nous rappellent ces femmes, qui en ce moment même marchent ensemble vers Jérusalem parce qu’elles sont juives, chrétiennes ou musulmanes, de droite ou de gauche, c’est que toute initiative de paix débute par la conscience d’une rencontre nécessaire, d’une mise en route, hors d’un entre soi, hors d’une zone de confort, pour y rencontrer l’Autre à qui on n’a pas su dans notre histoire faire de place.

C’est lui le véritable Oushpiz, le véritable invité de notre Soucca, celui que l’on n’attendait pas nécessairement là, celui que l’on avait, volontairement ou pas, placé dans l’ombre jusqu’à aujourd’hui ou parce qu’on lui demandait de se faire discret ou muet.

Je concluerai sur cette idée : à Souccot, on lit dans le livre de l’Ecclésiaste, Kohelet, un texte ô combien connu, dont un passage est même devenu une chanson des Byrds :

A time to be born, a time to die.
A time to plant, a time to reap.
A time to kill, a time to heal.
A time to laugh, a time to weep.

Il est un temps pour tout, un temps pour tuer, et un temps pour guérir, un temps pour pleurer, un temps pour rire, un temps pour désespérer et un temps pour y croire à nouveau, un temps pour ériger des murs, un temps pour ouvrir des portes. Et il est temps de faire advenir ce temps. Il est même grand temps. Et je suis heureuse que des femmes, depuis Israël et en écho à travers le monde entier, nous y invitent.

Moadim lesimh’a – מועדים לשמחה

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