Drasha du Rabbin Delphine Horvilleur – 09 juin 2017

Parasha Beaalotekha – Faire monter la Lumière

Je me souviens de ma mère et de ma grand-mère faisant ce geste.

Ce geste que des générations de femmes juives ont fait. Ce geste que beaucoup d’entre nous continuent à faire chaque vendredi soir, et que nous avons reproduit tout à l’heure au moment de l’allumage des bougies de Shabbat.

Les mains qui virevoltent et forment des cercles d’élévation, puis qui couvrent le visage de celui qui allume et récite la bénédiction.

Pourquoi se cache-t-on les yeux quand on récite la bénédiction des bougies de Shabbat ? Certains disent que c’est pour se concentrer, pour trouver en soi la Kavana, l’intention de prière nécessaire.

En réalité c’est beaucoup plus prosaïque. C’est la loi juive elle-même qui conditionne ce geste. Il n’est écrit nulle part qu’il y existe une obligation de couvrir ses yeux quand on allume les bougies de Shabbat, mais il est écrit par contre que toute bénédiction doit précéder l’acte auquel elle fait référence. Je m’explique : si je veux manger une pomme, je vais réciter la bénédiction BORE PRI HAETZ, béni sois-Tu Eternel, créateur du fruit de la terre, PUIS je vais croquer le fruit.

Si je bois un verre de vin, je vais réciter d’abord BORE PRI HAGEFEN PUIS je vais voire le verre de vin.

Donc en principe, on devrait faire la même chose le Shabbat. Réciter d’abord : BENI sois tu Eternel qui nous a commandé d’allumer les bougies ET PUIS les allumer.

Problème majeur : si je récite cette bénédiction, c’est que j’entre dans Shabbat. Si je suis entrée dans Shabbat, la chose que je n’ai plus le droit de faire est précisément d’allumer une bougie. Vous suivez le paradoxe : comment vais-je réciter d’abord une bénédiction qui me place précisément dans l’interdit de faire ce que la bénédiction dit que je dois faire ?

Ce problème est quasi insoluble sauf pour la pensée rabbinique qui propose une solution originale. Je vais d’abord allumer les bougies. Puis, je me cache les yeux. Ce qui me permet de faire comme si je ne voyais pas que les bougies étaient allumées. Si je ne le vois pas, c’est qu’elles ne le sont pas vraiment.

Puis je récite la bénédiction d’allumage des bougies et alors seulement j’ouvre les yeux pour voir qu’effectivement, elles sont là devant moi.

Non, non, ceci n’est pas une blague, c’est le génie de la pensée rabbinique… qui permet de contourner la loi tout en la respectant. Et les illustrations de ce principe sont nombreuses.

Mais ce qui m’intéresse ce soir plus précisément, c’est le geste qui précède les yeux couverts. Ce moment où avec les mains, il s’agit d’envelopper la lumière pour la faire monter et monter un peu plus haut encore. A quoi sert ce geste ? A priori à rien du tout, car que vous le fassiez ou pas, la lumière va s’élever, la flamme prendra la même hauteur selon sa mèche.

Mais ce geste est essentiel et il fait référence à un moment de la littérature biblique. Un moment qui n’est autre que précisément la Parasha que nous lisons cette semaine, l’extrait de la Torah qui commence ainsi : BEAALOTEKHA….Tu feras monter la lumière devant la Ménorah.

L’injonction est donnée à ceux qui sont en charge du culte de faire monter la lumière de la Ménorah, du candélabre au cœur de l’espace sacré… Cette injonction d’élévation est très intéressante. Elle est en fait la base, le support de tout ce qu’on pourrait nommer une « théologie » juive de la responsabilité.

C’est idée du devoir humain de participer, d’agir, de faire quelque chose qui pourrait se réaliser sans lui mais qui aura la capacité d’induire chez le divin ou le transcendent une réponse.

Dieu attend de l’homme, dit la Parasha, qu’il s’engage dans une forme d’élévation, dans une action d’élévation…Et les mystiques vont jusqu’à dire que c’est cette action d’en bas, qui s’élève, va en miroir créer une action d’en haut qui descendra.

Cette idée d’une action humaine capable de déclencher une action divine, est une notion très chère à tous les mystiques du judaïsme, et peut-être à tous les mystiques tout court : l’idée que l’action humaine par la parole, le rite, ou la bénédiction ou la simple action quotidienne aurait le pouvoir de susciter une émotion du divin. C’est parce que je fais monter quelque chose, qu’en réaction, le transcendant fera descendre quelque chose.

C’est une « théologie de la responsabilité » parce que cela place l’humanité dans une position de pouvoir particulier. Nous ne sommes soudain plus passivement dans l’attente d’un divin qui se manifeste, d’une manne qui tombe du ciel, de quelque chose qui nous arriverait et sur lequel nous n’aurions pas d’influence mais au contraire, nous catalysons par nos actions, un possible changement du monde, que Dieu attend. Quelle responsabilité dès lors est donc la nôtre ?

Et c’est de ce terme de responsabilité dont j’aimerais vous dire un mot maintenant.

En français, la responsabilité, c’est le devoir d’apporter – comme son étymologie – l’indique une réponse à ce dont nous sommes témoins. Un évènement dont je suis responsable est un évènement dont je dois répondre.

En hébreu, le mot « responsabilité » est construit sur une racine ou plus exactement s’écrit de façon très surprenante.

La responsabilité en hébreu se dit «AHARAYOUT ». Ce mot s’écrit Alef, het, resh, youd, vav, tav אחרית
Un être responsable est dit « ACHARAY » : Alef, het, resh, alef, youd אחראי
Et c’est ainsi que nos sages le décomposent dans l’écriture.
ALEF : c’est la lettre ANI ou ANOCHI, la lettre de l’égo, du sujet, de l’individu, le chiffre 1.
ALEF HET : c’est le mot ACH, qui signifie le frère, le prochain, la fraternité.
ALF HET RESH : écrit un mot ACHER qui signifie L’AUTRE, non pas le frère, le prochain, mais l’étranger, l’altérité, non pas le prochain mais le LOINTAIN.
ALEF HET RESH YOUD, écrit le mot ACHARAI, qui signifie en hébreu « après moi ». (Non pas le déluge), mais ce qui vient après moi, au-delà de moi.

Bref, le mot responsabilité en hébreu s’écrit littéralement : moi, mon prochain, mon lointain et ce qui viendra après. (Moi, mon frère, l’autre et la suite).

De façon très subtile, c’est ainsi que la responsabilité en hébreu est décrite : comme ce qui unit mon être à mes proches et à l’altérité et au monde que je laisserai au-delà de moi. Voilà ce qui m’engage, voilà de quoi je vais devoir répondre.

Et c’est ce principe qu’il nous faut continuellement méditer, chaque fois que nous faisons monter les flammes de shabbat, chaque fois que nous nous engageons, chaque fois aussi que nous votons…

Je crois qu’il n’est pas inutile en un shabbat de weekend électoral, de nous rappeler à nos responsabilités et aussi de penser ce que sera celle de nos élus.

La responsabilité de ceux que nous nous apprêtons à faire monter à l’Assemblée, de ceux qui devront faire monter leurs projets  vers les hauteurs de la loi.

Que selon les mots de la prière pour la France : « Que l’Eternel éclaire ceux qui président aux destinées de l’Etat… ».

Shabbat shalom

Rabbin Delphine Horvilleur

 "Allumage des bougies de shabbat", Art falasha (DR)

« Allumage des bougies de shabbat », Art falasha (DR)