Paix pour la terre et pour les hommes

Le commentaire de David Isaac Haziza

« Quand vous serez entrés dans la terre que je vous donne, elle observera un Shabbat pour l’Eternel. Six années tu ensemenceras ton champ, six années tu tailleras ta vigne et tu en amasseras le produit. Mais la septième année, il y aura un Shabbat suprême pour la terre, un Shabbat pour l’Eternel : ton champ tu n’ensemenceras pas, ni ta vigne ne tailleras. »[1]

L’année shabbatique. Le Shabbat, la Cessation offerte à la terre tous les sept ans. L’idée sous-jacente, explicitée plus loin dans la parasha de Behar, est que l’Israélite n’est pas propriétaire du lieu dont il hérite : « car vous êtes des étrangers établis chez Moi ! »[2] La sainteté de l’espace exige que sa paix soit respectée à intervalles réguliers : l’homme qui l’habite redevient alors un hôte domicilié.

Paradoxalement, Behar fonde en même temps le droit à la propriété. Plus qu’un droit, celle-ci est d’ailleurs une responsabilité, qu’il incombe à chaque famille de respecter : le bien « propre » est confié depuis la conquête de Canaan au clan qui ne peut le céder à perpétuité précisément parce qu’il n’en est pas l’absolu maître. En d’autres termes, la propriété, rurale et agricole, vaut en tant qu’elle ne saurait se réduire à un bien marchand ou échangeable. Ça n’est pas pour sa valeur pécuniaire mais en tant que telle que la terre est valorisée : droit à la propriété si l’on veut, mais impliquant que les riches ne puissent empiéter indéfiniment sur le bien de leurs voisins moins chanceux, et que ces derniers aient aussi le devoir, autant que possible, de conserver ce que l’Eternel leur a confié.

La propriété est ici revêtue d’une dimension éthique, voire esthétique, mais dévêtue pour ainsi dire de sa dimension à proprement parler économique, commerciale en tout cas. C’est le sens de la loi du Jubilé : à la cinquantième année de chaque cycle de « sept semaines d’années »[3], soit quarante-neuf ans, au jour des Expiations, Kippour, la rédemption de la terre et des esclaves israélites est proclamée, de sorte que chacun retrouve, idéalement, le lopin de terre appartenant de droit aux siens. Et c’est parce que les Hébreux sont des étrangers et non des autochtones sur la terre promise, qu’ils ont ainsi droit de propriété inaliénable, ainsi que devoirs de rédemption et de rachat. Le fondement métaphysique de la propriété, en Terre d’Israël tout au moins, c’est en fait son caractère inessentiel !

Le nationalisme est idolâtrie

Il y a dans toute la Torah, et peut-être dans toute la tradition juive, une tension entre terre et ciel, espace et temps, proximité et transcendance, néfesh et rouah : l’humain provient des deux à la fois. Ainsi revient-il à son proche (goel) de rédimer la terre du nécessiteux[4], chose qu’une morale purement universaliste – ou spirituelle – aurait peine à concevoir ; c’est également à un parent, selon les Nombres, qu’incombe la tâche de venger le sang injustement versé[5], et ce devoir de rédemption familiale est aussi au fondement de la loi du lévirat, qui visait à protéger la veuve de la misère et du déshonneur en la maintenant sous la protection de son clan. Parenté, appartenance, identité… La chair impose en somme des commandements.

D’un autre côté, nul hasard si Behar se clôt sur une nouvelle prohibition de ces « pierres sculptées »[6] dont l’autochtone ornait sa terre comme pour sceller son lien éternel avec elle et célébrer ses racines. C’est que l’Hébreu, au contraire, ne possède pas la Terre d’Israël pour lui-même mais pour y vénérer un Dieu qui n’est jamais qu’en n’étant pas : le nationalisme, fétichisme du sol, religion de la chair-instinct érigée en principe collectif, est idolâtrie.

A mi-chemin du simple nomadisme et de l’enracinement pur : Arami oved avi, dit le paysan hébreu apportant ses prémices au Temple, je vis sur cette terre et m’en nourris, mais je n’oublie pas que mon ancêtre n’était qu’un Araméen errant. Je n’oublie pas d’où je viens : de là-bas, de nulle part. Cette terre n’est mienne qu’autant que je sais d’où elle m’est donnée et que je ne m’en crois pas le propriétaire-né. La gageure est ainsi de rester cet errant chez soi.

A plusieurs reprises, la différence entre Israël et Canaan est proclamée : « Je suis l’Eternel votre Dieu, qui vous ai fait sortir de la Terre d’Egypte pour vous donner la Terre de Canaan et être votre Dieu. »[7] Selon le mythe national biblique et midrashique, né de la matrice égyptienne, Israël épouse la terre cananéenne : qui ne connaît pas cela ? Seulement, on ne comprend rien à la brutalité de cet imaginaire si l’on ne tient pas compte du fait, aujourd’hui absolument incontestable, que les Israélites étaient en vérité eux-mêmes de culture cananéenne (et qu’accessoirement, les massacres rapportés dans Josué n’ont pu avoir lieu – de quoi décevoir aussi bien nos fondamentalistes que les professionnels de l’antijudaïsme) : leur langue, leurs croyances élémentaires, leur art comme, sans doute, leurs traits physiques, les apparentaient à ce peuple qu’à en croire Behar ils pouvaient pourtant réduire en esclavage « à perpétuité »[8]. Au-delà des implications juridiques de ce précepte, sans doute variables au gré des siècles, il apparaît que les Cananéens représentaient pour Israël une certaine altérité qui était aussi, en dernier recours, proximité : le Cananéen, c’est l’Hébreu, mais l’Hébreu par trop enraciné, l’Hébreu sans cette goutte de sang nomade qui le donne au ciel en l’ôtant un peu à la terre. A l’extrême opposé, les Amalécites, habitants nomades des déserts, représentent l’autre dimension maléfique d’Israël : ce sont les forces de solitude et de chaos, l’anomie, le déracinement pur et simple.

Aimer la terre, c’est la laisser en paix

Etre juif, c’est se garder de ces deux écueils. Diasporisme et sionisme sont en effet les deux piliers de l’existence juive, à égalité : en Israël, se souvenir de cet ailleurs par où l’on s’arrache aux prestiges du lieu, et se rappeler sans cesse la terre aimée si l’on vit loin d’elle. L’un ne va pas sans l’autre : les Juifs ont-ils jamais vécu complètement en exil ou complètement sur leur terre ? L’histoire du peuple d’Israël n’est d’ailleurs pas linéaire : les Macchabées lui ont par exemple offert une indépendance qu’il avait depuis longtemps perdue, avant qu’elle ne soit détruite à nouveau par le pouvoir romain, puis disputée, arrachée presque par Bar Kokhba, enterrée deux mille ans durant, retrouvée depuis lors mais qui sait pour combien de temps ?

Par sionisme, j’entends d’ailleurs bien autre chose que l’une des doctrines politiques qui portent ce nom. De même que je n’entends, par diasporisme, qu’un geste éthique, religieux, « spirituel », bien différent du refus politique affecté par certains de la souveraineté juive en Israël. Je veux parler d’un côté de ce sentiment qu’un Juif a d’être chez lui lorsqu’il contemple les oliviers de Galilée, sentiment qui serait le même si cette dernière, qu’à Dieu ne plaise, était turque ou norvégienne ; et je parle aussi de cet autre sentiment, qu’on est chez soi partout où des Juifs ont vécu, prié, espéré, et même au-delà, parce que chaque lieu recèle sous son écorce mille étincelles : Venise, Prague, New York ou Paris ne sont pas moins juives que Tibériade, Tel Aviv ou Jérusalem.

Aimer la terre, c’est d’ailleurs comme on le voit dans Behar, savoir aussi la laisser en paix. Le sionisme politique signa d’abord la réconciliation des Juifs avec leur espace autant qu’avec leurs corps humiliés. Force est pourtant de constater qu’après plus de cent ans de renouveau juif en Israël, l’amour de la terre a laissé place à une manie de construction qui l’a peut-être irrémédiablement abîmée. Amos Kenan ne regrettait pas pour rien que des colons sans goût aient saccagé les splendeurs de la Judée, et ce Palestinien que fait parler Roth dans Opération Shylock n’a pas tort non plus de déplorer les horribles constructions dont Jérusalem continue chaque jour de se hérisser : du moins pourrait-il aussi, comme le signale d’ailleurs le narrateur de ce merveilleux livre, relever l’égal manque de préoccupations écologiques ou esthétiques de la bourgeoisie arabe, des riches Jordaniens tout particulièrement, qui, les premiers, s’étaient construit aux abords de la ville sainte alors occupée, d’affreux palais…

Emporté par sa furie nationaliste, Netanyahu presse chaque jour les Juifs de la Diaspora de s’installer sur « leur » terre, oubliant de leur dire qu’elle est aujourd’hui l’une des plus densément peuplées du monde occidental : la démographie israélienne est en effet devenue l’une des premières menaces (loin devant le nucléaire iranien, le Hezbollah ou le Hamas) qui pèsent sur le bien-être de la population, sur la paix, de la terre et des hommes.[9] Ce ne sera pas la première fois qu’un nationalisme prouvera son manque de respect, et pour le peuple et pour le lieu qu’il prétend défendre

Exister, telle est la leçon de Behar, c’est aussi vivre d’espace, vivre de beauté, et je crains hélas que la phase ultime du rêve sioniste ne soit plus capable d’offrir cette dimension-là : une chose en effet était de « faire fleurir le désert », d’assécher les marécages, de donner du pain aux affamés, de ressusciter en un mot la terre ancestrale, autre chose d’en massacrer les paysages comme il se voit aujourd’hui, d’y abolir toute jachère, d’y détruire enfin la moindre de ces solitudes où nos pères savaient poser les pieds pour rêver en silence, en y entassant dans des ville-dortoirs des familles pléthoriques. Là, le rêve devient cauchemar.

Behar distingue entre cités et campagnes : ce sont les biens ruraux qui sont soumis à la loi du jubilé, comme ce sont eux, bien évidemment, que concerne la shemita, cet abandon cyclique censé rendre la terre à elle-même. Les biens citadins peuvent se céder, la ville est faite pour le négoce et la destruction créatrice, mais la Torah avait prévu, à côté de cette nécessaire et constante activité, de réserver à la terre quelques parcelles d’inaction. Si la modernité équivaut au mouvement perpétuel, voilà bien la part « antimoderne » qui par le Lévitique nous est échue : il reste à espérer que cette paradoxale utopie guide nos pas, où que nous soyons, car modernes ou pas, nous avons bien besoin d’âme.


 

[1] Lévitique, 25 : 1.
[2] Lévitique, 25 : 23.
[3] Lévitique, 25 : 8.
[4] Lévitique, 25 : 25.
[5] Nombres, 35 : 19.
[6] Lévitique, 26 : 1.
[7] Lévitique, 25 : 38.
[8] Lévitique, 25 : 46.
[9] Forget Iran. Is the Fertility Rate the Real Threat to Israel’s Existence?, Haaretz, 16 avril 2017

 

© Zamir Shatz 2013

© Zamir Shatz 2013