L’historien Georges Bensoussan, qui contribue régulièrement à Tenou’a, est poursuivi pour « provocation à la haine raciale » à la suite de propos tenus sur France Culture dans l’émission Répliques d’Alain Finkielkraut en octobre 2015. Ce procès suscite la polémique. Nous vous proposons ici deux visions nuancées et complexes autour de cette affaire, deux visions qui se rejoignent parfois mais n’y reconnaissent pas nécessairement les mêmes enjeux : celle de David Isaac Haziza, sous le titre « Georges Bensoussan n’est pas raciste » et celle, en dialogue, de Brigitte Stora, sous le titre « Des propos injustes ».

Georges Bensoussan n’est pas raciste

Par David Isaac Haziza

Georges Bensoussan, historien et intellectuel d’un grand courage, est accusé de racisme. J’entends ici prendre sa défense.

Le propos incriminé ne relève pas selon moi de l’appel à la haine. Je veux cependant aussi distinguer entre différentes attaques dont il a pu être l’objet, et exprimer à l’une des parties civiles, Mohamed Sifaoui, héros de la lutte contre l’islamisme et contre l’antisémitisme, ma sympathie. Je comprends d’où vient sa démarche et je crois de mon devoir, parce que je partage les valeurs de ces deux hommes à la fois (fort similaires à mon sens), d’en parler. Enfin, j’aimerais en profiter pour adresser à mes lecteurs quelques mots sur cette manie du procès politico-moral avec laquelle il faut rompre une fois pour toutes. Nous nous sommes engouffrés dans une spirale inexorable : qui sera le prochain accusé ? Mettra-t-on bientôt Michel Houellebecq en prison pour balancer la condamnation de Dieudonné ? Absurde. Il existe certains cas, j’en discuterai brièvement, où ces poursuites sont légitimes ; pour tous les autres, il vaut tout simplement mieux s’abstenir. En fait, il le faut même, et les Juifs, en tout premier lieu, ont selon moi désormais la responsabilité de le faire.

Georges Bensoussan, rappelons-le, est le rédacteur en chef de la Revue d’histoire de la Shoah. Il s’est aussi battu, dès le début des années 2000, pour faire reconnaître l’existence de « territoires perdus de la République » : certains ne lui ont sans doute pas pardonné d’avoir ainsi mis en lumière un antisémitisme sinon nouveau du moins irréductible aux catégories dont usaient alors les militants de gauche et même beaucoup d’historiens. Un antisémitisme complètement étranger à l’antijudaïsme chrétien aussi bien qu’aux mythologies païennes de la race, ou à cette vieille détestation de l’argent, « dieu jaloux », à en croire Marx, du peuple juif ; éloigné en somme de ces trois haines traditionnelles au fondement de l’antisémitisme européen, la haine religieuse tout d’abord, la haine de peau ensuite, la haine sociale et économique enfin – toutes trois elles-mêmes fondées en dernier recours dans la haine d’une ipséité rétive à toute totalisation, du « particularisme » ou de la singularité juive.

Bensoussan contribua donc à y ajouter l’antisémitisme (le mot est mal choisi mais qu’importe) arabo-musulman, autre avatar séculaire de la haine métaphysique qu’a ainsi toujours suscitée la seule existence du peuple d’Israël. Nourri d’un antisionisme plus superstitieux que politique, il l’est aussi de très vieux préjugés dont le Coran et le folklore arabe ont pu être les vecteurs, d’ailleurs épicés parfois aussi de traits occidentaux comme la référence dans certains cercles à Mein Kampf ou au Protocole des Sages de Sion ; prospérant dans les banlieues, dans les écoles, côte à côte avec un sexisme et une homophobie d’une violence inouïe que Les Territoires perdus de la République cherchaient également à mettre en lumière.

Des propos polémiques qui peuvent légitimement susciter le débat ou l’opposition

Il n’est pas un seul constat fait dans ce livre qui – pour ne parler que de l’antisémitisme –, depuis le meurtre d’Ilan Halimi et jusqu’aux agressions innombrables, physiques ou verbales, qui depuis lors n’ont cessé d’agiter nos villes et nos réseaux sociaux, n’ait été corroboré. Les faits, connus de tous, ont donné raison à Georges Bensoussan et tort à ceux qui lui opposaient leurs catégories de pensée des années 80. Au-delà, c’est d’ailleurs, on le sait hélas, une haine de la France, et ces deux haines conjointes ont fait bien trop de morts, ont causé bien trop de souffrances pour que nous puissions encore nous permettre de ne pas regarder la vérité en face. Paradoxalement, SOS Racisme qui aujourd’hui l’attaque, à la différence du MRAP ou de la Ligue des Droits de l’Homme, avait très tôt su tirer de son diagnostic amer les conséquences qui s’imposaient.

Georges Bensoussan me fait penser au héros de La Tache de Philip Roth, accusé d’avoir tenu un propos raciste, mis au ban, humilié. Il est lui-même noir, quoiqu’il s’en soit caché toute sa vie, et ne pensait pas du tout à mal ; il n’empêche, la foule aura eu raison de son honneur et peut-être bien de sa vie. Alors le cas Bensoussan, bien réel, est certes un peu différent. Les propos qui lui sont reprochés ne sont pas anodins. Polémiques, ils peuvent légitimement susciter le débat, l’opposition ou même, pourquoi pas, l’indignation. Mais ils ne méritent pour autant pas semblable exécution.

L’historien a commencé par dire, au micro d’Alain Finkielkraut, que nous étions « en présence d’un autre peuple au sein de la nation française, qui fait régresser un certain nombre de valeurs démocratique qui nous ont portés ». On peut ne pas être d’accord, notamment avec le choix par trop métaphorique et assez peu scientifique du mot « peuple », mais il me semble qu’on peut aussi tout à fait penser, sans être conduit devant les tribunaux pour cela, qu’un certain nombre de citoyens français d’origine maghrébine et de culture musulmane ne se sentent effectivement pas français, se considèrent eux-mêmes et de leur propre aveu comme un autre peuple.

Soit dit en passant, on a aussi le droit de le penser de certains Juifs et savez-vous quoi ? Je le pense moi-même, je le pense car c’est une chose des plus évidentes et je suis sûr qu’elle l’est pour mes lecteurs. Il y a des Juifs, citoyens français, qui ne se sentent pourtant pas partie de la nation ; ça n’est d’ailleurs pas un crime, et ça ne l’est pas davantage pour un Breton séparatiste ou pour un Alsacien. Ça le devient cependant si l’on nuit à l’intérêt général, ou plus encore à la sécurité de ses concitoyens – qu’on les considère ou non comme tels. Or justement, Bensoussan a l’air de penser que cet « autre peuple » fait régresser les valeurs de la nation. Claude Lévi-Strauss n’a pas dit autre chose lorsque, dans un autre contexte et de façon guère forcément plus appropriée (je confesse même ne pas partager le constat antireligieux que l’anthropologue faisait alors), il a déclaré que nous étions « contaminés par l’intolérance islamique ». Eh bien ! il ne devrait pas être interdit, j’y insiste, de penser ainsi. Ce peut être faux mais qui a dit que de croire des choses fausses, ou même des âneries, était délictueux ? Et puis d’ailleurs, ce peut aussi bien être vrai.

La suite des déclarations de Georges Bensoussan a suscité plus d’émois encore : « Dans les familles arabes en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de sa mère ». L’expression est, m’a-t-on dit, un yiddishisme. Bensoussan, m’opposerez-vous, est assez peu vraisemblablement un locuteur de cette langue, mais il devait songer à Yitzhak Shamir, Premier ministre israélien, qui a un jour affirmé la même chose des Polonais. Il n’est pas de texte sans contexte et je ne crois pas inutile de rappeler que le père de Shamir avait été lapidé à mort durant la guerre par des villageois polonais dont certains étaient ses amis d’enfance. Quoi qu’il en soit, qui croira que tout Polonais naisse antisémite ou acquière l’antisémitisme de façon irréversible dès son plus jeune âge ?

Le lait maternel, ce sont précisément ces déterminations au-dessus desquelles on est libre de s’élever

Pour être franc, je ne suis entièrement d’accord avec aucune de ces deux déclarations, celle de Shamir et celle de Bensoussan, et puisque j’en ai l’occasion, j’aimerais dire que la facilité avec laquelle certains Juifs se livrent à des jugements à l’emporte-pièce concernant tel ou tel groupe humain supposé particulièrement haineux à leur égard, me met fort mal à l’aise. Dans Les Disparus, Daniel Mendelsohn le condamne à raison quand ce sont les Ukrainiens qui sont visés et c’est en Pologne aussi, tout de même, qu’on compte le plus grand nombre de Justes ; si les relations entre les deux peuples se tendirent à la fin du XIXe siècle, il n’en avait d’ailleurs pas toujours été ainsi…

Reste que tout le monde pardonne l’excès quand le groupe visé est « blanc ». On a bien sûr critiqué Shamir mais soyez honnêtes, sa phrase, prononcée aujourd’hui par un quidam, vaudrait-elle à celui-ci un procès ? Autre exemple : qui se choquerait de ce que quelqu’un déclare ce genre de choses de la population blanche d’Alabama ou du Mississipi ? Tenez d’ailleurs, voilà, je vous le dis, et j’assume : les blancs du Dixieland tètent le racisme avec le lait de leur mère, et c’est pour ça qu’ils ont voté, après huit ans à « endurer » la présence d’un Noir à la Maison Blanche, pour Donald Trump. SOS Racisme et la LICRA me poursuivront-ils pour ces mots hostiles aux Anglo-Saxons américains ? Non. Sont-ils pourtant exacts ?

Consciemment ou non, Georges Bensoussan a fait allusion à Shamir, mais comme pour nous dire : changeons de priorité, voyons que si l’on a condamné à raison l’antisémitisme « aryen » et « chrétien » pendant plusieurs décennies, y compris par l’outrance, il en est désormais d’autres auxquels il nous faut avoir le courage de nous attaquer. Parce qu’inexacte et excessive, la formule employée est-elle criminelle ?

L’antisémitisme dont parle Bensoussan – et avant lui, Shamir donc – n’est pas une affaire innée : comme son prédécesseur il aurait évoqué les gènes s’il avait pensé autrement et, que je sache, on ne tète pas sa mère quand on est dans son ventre. Le péché est tapi à ta porte, dit Dieu à Caïn, et le Talmud comprend : c’est en naissant qu’on est soumis au bon comme au mauvais penchant. Et qu’on est libre de s’élever au-dessus de ses déterminations. Le lait maternel, ce sont précisément ces déterminations. Vous avez subi l’odieux bourrage de crâne de vos parents, vous avez « bu leurs paroles » et en un sens elles constituent votre être ? Fort bien mais elles ne sont pas assez fortes pour que vous ne puissiez vous en défaire, rien n’est perdu et il est toujours temps de changer. La porte est ouverte justement, vous êtes sortis de la matrice, ce lait que vous avez bu a pu vous constituer, il n’est pas comme les gènes que vos parents vous ont transmis et contre lesquels vous ne pouvez rien.

Alors bien sûr, il reste que ces déterminations ne concernent pas tout le monde, mais croyez-moi, je ne suis pas plus favorable à ce qu’on poursuive dans les tribunaux des inexactitudes de langage, des généralités quand elles concernent les Juifs ! Après tout, qu’on me pardonne, chez les hassidim new-yorkais, le racisme, on le tète avec le lait de sa mère : mon propos n’est pas plus exact que celui de Georges Bensoussan, ou que mon précédent exemple américain, il n’est pas non plus moins vrai. Derrière une généralité, il peut y avoir quand même une vérité, à savoir que le racisme est chez ces Juifs auto-ségrégés une tendance lourde, que les non-juifs, et singulièrement les Noirs, sont appelés dans leurs quartiers des « vilde hayes », « bêtes sauvages », et qu’on apprend ce genre d’horreurs aux petits enfants. Il y a des exceptions, comme à chaque règle, j’en connais même, mais permettez-moi de vous dire que si nous commençons par parler des exceptions nous perdrons de vue cette tendance lourde dont je parle, et donc la vérité, douloureuse certes mais précieuse.

Un peu d’inexactitude, parfois, vaut mieux que de noyer le poisson dans un océan de petits faits ou de chiffres

La vérité dont parle Bensoussan, c’est qu’il existe un redoutable antisémitisme musulman, c’est qu’en arabe le mot juif est encore souvent une insulte. Le CCIF a osé faire démentir ce dernier point par une « experte » qui prétend que ça n’est rien que du « langage courant », un peu comme cette douleur sournoise au coude que le français appelle « petit juif ». Mais de grâce, si votre enfant passe ses premières années à entendre le mot Yahoud comme une injure, n’est-il pas fort probable que le jour où il en rencontrera un en chair et en os, il nourrira une méfiance instinctive à son égard ? Et qu’en sera-t-il de l’enfant plus religieux, qui aura appris que les Juifs sont des « tueurs de prophètes » ? Une camarade de l’école primaire me l’a un jour asséné : elle n’allait pas prier à Saint-Nicolas du Chardonnet pour les « Juifs perfides », voyez-vous, elle avait seulement écouté l’enseignement traditionnel de la foi musulmane. Ses parents n’étaient pas même particulièrement radicaux.

La vérité, c’est que mis à part les soraliens, les seuls Français qui m’aient jamais dit clairement ce qu’ils pensaient de moi, juif, étaient des musulmans, comme cette fois où, durant l’affaire Strauss-Kahn, un chauffeur de taxi osa proférer, parlant du viol du Sofitel et de l’opprobre subi par l’ancien président du FMI : « Dommage, pour une fois que l’un des vôtres s’était comporté comme un homme ». Je repense souvent à cette phrase effroyable, où se mêlaient antisémitisme, racisme et misogynie. Et d’ailleurs que ces deux autres maux ne soient pas tabous non plus : la haine arabe pour les Noirs est une chose bien connue, la misogynie islamique aussi. Poursuivrez-vous donc Kamel Daoud ou Riyad Sattouf pour avoir dénoncé cette dernière ? Cessons donc d’être si pusillanimes, et sachons qu’un peu d’inexactitude, parfois, vaut mieux que de noyer le poisson dans un océan de petits faits ou de chiffres. Je ne crois pas qu’un Boualem Sansal, qu’un Adonis, l’un et l’autre auteurs de formules très frappantes sur l’islam et le monde arabe, me donneraient tort : il est si facile de persécuter la vérité au nom d’un vice de forme.

Georges Bensoussan citait d’ailleurs explicitement, non pas Shamir mais un sociologue, Smaïn Laacher, lui-même d’origine maghrébine. Laacher a nié avoir tenu ces propos mais quand on compare sa phrase avec celle de Georges Bensoussan, force est de reconnaître qu’elles veulent dire à peu près la même chose. « Cet antisémitisme, déclarait donc Laacher, il est déjà déposé dans l’espace domestique. Il est dans l’espace domestique et il est quasi naturellement déposé sur la langue, déposé dans la langue. » Je souligne. Sur la langue : organe. Dans la langue : parole, langage. C’est une haine à la fois culturelle et instinctive, car transmise dès l’enfance. Albert Londres constatait le même genre de rejet animal du Sémite chez les Slaves qu’il avait pu rencontrer… Bensoussan aura amalgamé le constat de Smaïn Laacher au phrasé yiddishisant de Shamir, et surtout à la mémoire de cette plus ancienne déclaration, restée fameuse dans la communauté juive.

Il me semble à y réfléchir, et c’est le sentiment de beaucoup, que Georges Bensoussan a été sacrifié sur l’autel de l’égalité par des associations qui ne vivent que des procès qu’elles intentent et qui, courageuses naguère, veulent prouver aujourd’hui « qu’elles ne défendent pas que les Juifs » et même qu’elles savent s’en prendre à ces derniers s’ils « dérapent ». Au passage, celle que présida Malek Boutih, hardi pourfendeur de l’islamo-gauchisme, s’allie pour l’occasion avec ce sinistre CCIF qui tente depuis plusieurs mois, tout en salissant l’image de la France dans les médias étrangers, tout en promouvant des personnalités interlopes comme l’imam salafiste de Brest pour lequel écouter de la musique vous conduit directement en Enfer, et si vous êtes une femme, sortir dévoilée, à un viol mérité –, qui tente donc de faire admettre le délit de blasphème sous le nom sanglant d’islamophobie. Vous savez, ce nom qui servit à condamner Salman Rushdie et qui à part ça ne signifie rien.

Un système où le procès a remplacé le débat d’idée

Autant ce petit jeu des associations m’agace quand il ne me révolte pas, autant je crois devoir mettre à part, j’y ai fait allusion, Mohamed Sifaoui. Ca n’est pas seulement une histoire d’amitié. Mohamed Sifaoui a signé avec mon père une tribune sur la politique israélienne et sur le veto du président Obama qui lui a valu les pires insultes. Des Juifs qui n’avaient pas de mots assez doux pour lui dès lors que ses prises de position servaient leur racisme maladif, se sont mis à le haïr. La trumpisation de la communauté juive française est un fait réel, tout à fait indépendant du procès Bensoussan. Le rabbin Delphine Horvilleur en a aussi récemment fait les frais et l’on a, dans son cas, assisté à un déferlement de haine machiste, superstitieuse et fascisante absolument terrifiant. Est-il besoin de rappeler qu’on a tué, chez nous aussi ? Que les crapules qui poussèrent Ygal Amir à exécuter Yitzhak Rabin sévissent toujours ? Que Dov Lior est un rabbin respecté dont les paroles abominables résonnent dans ce déferlement de hargne ? Doit-on rappeler Shira Banki et Mohammed Abu Khodeir, l’enfant brûlé vif par des Juifs ? Oui, je comprends que, conscient de cette situation, Mohamed Sifaoui se refuse à être l’« Arabe de service » des racistes. Face à eux, il a et aura toujours mon soutien. Seulement je pense que Georges Bensoussan, homme dont tout l’engagement respire les valeurs les plus nobles, est à l’opposé de ces dérives.

Dans La Tache, c’est la maladresse d’un homme et aussi beaucoup de hasard qui précipitent sa chute. Dans le cas qui nous occupe, c’est l’embarras causé par le propos, embarras malhonnête, mais c’est aussi, comment le nier, Bensoussan l’a dit lui-même, le fait que ledit propos ait été rendu partiellement inaudible par « le feu de la conversation ». Ce mot est essentiel. La spirale infernale à laquelle il semble que nous ne puissions plus nous soustraire, c’est précisément la mécanisation, l’épuration du langage. Aux États-Unis, où officiellement la liberté d’expression est totale, il y a le shaming. Qu’un mot un peu plus haut que l’autre sorte de votre bouche, et l’on vous exécute médiatiquement. Chez nous, un arsenal de lois nous dispense du shaming : on va carrément au procès.

Il faut arrêter. Il faut arrêter avant qu’il ne soit trop tard et que le langage ne se rebelle face à cette pureté de mauvais aloi qu’on veut lui imposer. Rappelons-nous que Trump, c’est aussi une histoire de langue, de langue qui se rebiffe : les Américains ne parlent pas comme Hillary Clinton, beaucoup appellent un chat un chat – et nombreux mêmes sont ceux qui le font grossièrement, de façon inappropriée ou brutale. Il demeure que la pire des solutions était, face à cette brutalité qui est aussi celle de la vie, de jouer les robots en souriant face à la caméra, faisant mine de ne vouloir offenser personne.

Il faut arrêter. Georges Bensoussan est la victime expiatoire d’un système où le procès a remplacé le débat d’idées. Le tour récent pris par le combat contre l’antisémitisme n’est pas sans lien avec ce qui lui arrive. Nous avons assisté à une véritable inflation judiciaire, et qui n’a pas empêché, bien au contraire, la haine des Juifs d’exploser.

Pour Bensoussan, s’il gagne, les accusations de parti pris donneront lieu, c’est sûr, à une nouvelle flambée dieudonniste, mais s’il perd, injustice, ignominie et surtout possible et effrayante jurisprudence car demain, ce sera Houellebecq, ce sera Kamel Daoud, ce seront Alain Finkielkraut, Bernard-Henri Lévy ou Elisabeth Badinter, Caroline Fourest, Mohamed Sifaoui lui-même, déjà traité de raciste par certains illuminés. Et après-demain le CCIF imposera sa bannière à toutes nos institutions, nous interdisant de critiquer, et donc de penser ! La situation est piégée.

Réservons nos poursuites aux seuls cas de diffamation, de menaces et d’appels au meurtre

Que ce soit donc d’une fois pour toutes, arrêtons, mettons fin à ces procès qui, ces dernières années, n’ont aidé en rien à la protection des minorités, Juifs compris, et réservons nos poursuites aux seuls cas de diffamation, de menaces et d’appels au meurtre pour lesquels le racisme est en effet, à un niveau moral plus encore que légal, circonstance aggravante : être harcelé pour ce que l’on est, pour le taux de mélanine par exemple avec lequel on est né, voilà qui est atroce. Ces cas mis à part, qu’on laisse les gens débattre et la vérité triompher des opinions fausses par la force incontestable de ses raisons. Comprenons que lorsqu’on combat les opinions racistes (et, philosophiquement au moins l’antisémitisme et le racisme sont bien des opinions, l’opinion s’opposant précisément, dans le jargon des philosophes, à la vérité), comprenons qu’alors un procès gagné à la XVIIe Chambre est un procès perdu sur internet – et donc dans la seule réalité qui compte aujourd’hui. Et que surtout le prochain procès gagné contre untel de ceux qui nous haïssent sera suivi de trois victoires des ennemis de toute pensée contre les critiques de l’islam estampillés « islamophobes » ou « racistes » pour un propos imprécis, pourquoi pas même contre les voltairiens qui auront osé moquer la Vierge Marie ou la « pédophilie des prêtres »… Nous serons dès lors perdants sur tous les tableaux.

Au reste, on suppose un peu trop qu’il est aisé de déterminer ce qui est raciste et ce qui ne l’est pas. J’ai montré avec quelques exemples que ça n’était pas si simple. Le monde est bien plus complexe, la réalité des choses plus ambigüe qu’un cerveau de militant, antiraciste ou autre, ne semble capable de le concevoir. Le Marchand de Venise, pièce antisémite ? Le Salut par les Juifs, livre antisémite ? Levinas ne le pensait pas. L’Evangile selon Jean, source de tout l’antisémitisme occidental ? Peut-être bien mais quoi ? l’interdirez-vous ? Et où est la nuance dans tout ça, où est l’humour ? Censurerez-vous Desproges et Coluche ? Interdirez-vous Baudelaire pour sa misogynie ? Mettrez-vous Dante à l’Index parce qu’il décrit les souffrances infernales des « sodomites » ? Le Talmud et même la Bible pour leur hostilité aux idolâtres et autres Gentils ? Où nous arrêterions-nous ?

Pour tous les cas, donc, où seule l’opinion, et non notre sécurité, sera en jeu, renonçons au réflexe militant et réapprenons à débattre, franchement, entre amis d’abord, comme on peut le faire avec Georges Bensoussan, ou Mohamed Sifaoui qui aujourd’hui le poursuit, titillons-nous, trompons-nous. Mais aussi avec nos ennemis : la vérité et la liberté y gagneront.

 


Des propos injustes

 par Brigitte Stora

Je pourrais faire mien l’essentiel de l’analyse de David Isaac Haziza et je ne m’amuserai pas au nom d’un goût polémiste, bien dans l’air du temps, d’opposer au titre « non George Bensoussan n’est pas raciste », un démenti sur un homme.

Je n’ai pas l’âme d’un procureur et ne me permettrai pas de prononcer un verdict sur une personne.

Ce qui est jugé, ce sont des propos. Et ces propos je les réprouve.

Le premier, celui qui me semble le plus problématique et sujet à réflexions est cette phrase :
“Aujourd’hui nous sommes en présence d’un autre peuple au sein de la nation française, qui fait régresser un certain nombre de valeurs démocratiques qui nous ont portés ”.

Des amies, des proches qui, dans la douleur, ne reconnaissent plus leurs propre fils « radicalisés » ou leur fille  voilée, appartiendraient-ils à deux « peuples » différents ? Et de quel “peuple” sont issus les convertis partis faire le jihad ? Cette notion de peuple mérite peut-être de la nuance, hélas absente de ce jugement. Mais il y aussi, et c’est peut-être plus discutable encore cette référence à la nation française. Je connais les valeurs de la République, je suis plus dubitative envers celles de la Nation française qui, comme l’histoire nous l’enseigne, n’a pas toujours été porteuse de valeurs démocratiques. Loin s’en faut. Les mots comptent, les mots parlent. Je peux bien avouer aux lecteurs de Tenou’a et de la Bible, le trouble étrange que j’ai ressenti en lisant cette phrase, un trouble qui, souvent précède l’analyse, tout en la rendant possible et nécessaire. Puis je me suis souvenue des propos du méchant Aman à propos des Hébreux. « Il est une nation répandue, disséminée parmi les autres nations dans toutes les provinces de ton royaume : ces gens ont des lois différentes de toute autre nation » (Esther III, 8).

Bien sûr, toute ressemblance avec des personnages et des situations existants ne peut qu’être fortuite. Toutefois, il est des phrases qui résonnent parfois fortement à ceux qui acquiescent à l’injonction divine adressée au peuple juif « Tu te souviendras que tu as été étranger en terre d’Égypte ». Ce même « souvenir » devrait aussi nous faire lever contre les mesures de Trump… Mais cela est un autre chapitre.

Bref défendre nos valeurs humanistes, juives et républicaines face à ceux qui les menacent, ce n’est pas exactement la même chose que pointer un « autre peuple » et défendre le sein de la nation française…

Le sein, nous y voilà

L’autre phrase déchaine certaines passions et pour cause, il n’y est plus question du sein de la nation française mais de celui des femmes arabes…
« Dans les familles arabes en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de sa mère ». Là encore, des psychanalystes, anthropologues et humoristes pourraient à loisir raconter le lien assez particulier que tout humain (et humaine) entretient avec le sein de sa mère. Dans la plupart des cultures, toucher à la mère, à ses seins, à son corps constitue l’offense suprême et les cultures méditerranéennes ne sont pas les moins chatouilleuses sur la question, c’est un euphémisme…
Pourquoi blesser ?

À ce propos mais je n’ai pas ici le temps de développer, il me semble que l’islamisme est un virus particulier, s’il a toutes les caractéristiques du fascisme, il a aussi des “atouts” qui lui sont propres, il vise ce lien toujours fragile et meurtri dans la culture arabo-musulmane entre l’intime et le collectif. La référence au sein maternel vient encore légitimer ce lien incestueux entre culture et nature.

Georges Bensoussan prétend citer un sociologue, Smaïn Laacher, lui-même d’origine maghrébine. Attestant ainsi d’un propos d’origine contrôlée, d’une « source sure ».
Mais Laacher a dit autre chose : « Cet antisémitisme, il est déjà déposé dans l’espace domestique. et il est quasi naturellement déposé sur la langue, déposé dans la langue. » Non, bien sûr, ce n’est pas la même chose.
Car si la culture se transmet aussi par la langue, elle ne passe pas dans le lait maternel.

La place d’où l’on parle est déterminante

Mais surtout ce n’est pas la même chose de parler de soi ou de parler des autres. Il me semble que la place d’où l’on parle est déterminante, l’énoncer est peut-être un premier pas dans une volonté d’objectivité.
L’autocritique n’est pas la critique des autres, les blagues sur les homos si courante chez les gays deviennent obscènes dans la bouche des hétéros. L’humour juif ne peut être retourné contre eux (pas plus d’ailleurs que la bible et ses prophètes)

George Bensoussan aurait pu user du « je » pour dire par exemple que les Juifs du Maghreb, dont il fait partie, sont un peu las de se prendre des pierres et des injures, que ce soit à Casablanca, à Saint Denis ou à Jérusalem et se demander s’il faut encore partir ! Cette subjectivité est légitime et peut s’entendre, mais l’historien s’abrite derrière une objectivité étrangement renforcée par une subjectivité qui n’est pas la sienne mais qu’il « dérobe » à l’autre en la retournant contre lui.

Je n’aime pas ce procédé qui me fait étrangement penser aux « cautions juives » des discours antisémites… (si c’est un Juif qui le dit).
Assumer sa subjectivité est à mon sens, la condition du courage, de l’éthique et du bien dire ….

En outre la « culture » est un mot lui aussi largement galvaudé, de nos jours, on l’emploie très légèrement, le plus souvent déconnecté de l’histoire. Des deux côtés d’un spectre idéologique finalement très étroit où les extrêmes finissent par se toucher, on “dénonce” ou on “respecte” avec la même logique essentialiste/raciste des « Cultures », considérées comme des identités fixes et éternelles que ni l’histoire ni la littérature ni la musique ne viennent confirmer. Cette souscription à la « culture immuable » oublie qu’il fut un temps, pas si lointain où les étudiantes de Kaboul de Téhéran et d’Alger se promenaient en mini jupe, où tout le monde écoutait Oum Kalsoum. Un temps aussi où l’antijudaïsme parfois violent du monde musulman ne s’inspirait pas encore des Protocoles des sages de Sion et de Mein Kampf que les Frères Musulmans se sont employés à traduire et à diffuser voilà moins d’un siècle.

Dire cela, ce n’est pas nier l’antisémitisme répandu dans le monde arabe. Cet antisémitisme a aussi une dimension culturelle et linguistique. J’ai moi aussi écrit et dénoncé « cette triste coutume du monde arabe qui fait suivre le mot « juif » (et parfois le mot femme) du mot « hachek », quelque chose comme « sauf votre respect » pour s’excuser d’avoir dit l’obscène. »

Toutefois c’est faire injure à beaucoup que croire et laisser croire que cet antisémitisme se transmettrait dans les familles arabes, si l’historien avait dit “beaucoup” de familles, l’éventuelle “minorité” en aurait déjà offensé, mais il s’est épargné la nuance. C’est dommage car cela devient une erreur et une faute. C’en est une autre que laisser sous-entendre une forme de déterminisme propre à ces « cultures-là ». On peut être issu d’une famille antisémite, y avoir baigné toute son enfance et le rejeter pourtant. Dans la famille Goering, il y eut deux frères, un salaud et un Juste nommé Albert, dans la famille Merah, il y en a un dont le nom sera effacé et son frère Abdelghani dont on doit se souvenir. Un nom comme celui de Mohamed Sifaoui dont l’odieuse mise en suspicion dans cette affaire ne fait que saborder un peu plus la fraternité. Le libre arbitre se dit dans toutes les langues, même en arabe.

Faire avancer les choses

L’antisémitisme est une plaie dans le monde arabe, il est comme je l’ai écrit à propos de l’antisionisme qui n’est souvent que le masque de l’antisémitisme un des noms du malheur du monde arabe. Il fait des ravages chez les jeunes et semble être un des leviers le plus puissants pour la « conversion » jihadiste. Il est temps de le dire et de le dire bien. Le « dire bien » ne relève pas d’un excès de prudence mais d’une volonté de faire avancer les choses. En face, hélas et partout se lève une étrange défense de la « liberté d’expression » brandie de plus en plus souvent par ceux qui, voulant s’affranchir de la nuance, s’épargnent aussi de penser. Les mots qui blessent, qui essentialisent, qui assimilent nous font du mal à tous, nous dressant les uns contre les autres, sommés de faire front, dans une concurrence de communautés et de mémoires plus dangereuse que jamais.

Pour ma part, je condamne ces paroles car elles font régresser le débat et servent la soupe à tous ceux qui veulent l’éviter. Je ne suis pas convaincue que ces propos devaient être jugés par un tribunal, le parquet en a décidé ainsi.

Mais il me semble nécessaire de les soumettre à une mise en examen de conscience.

Que Sont Mes Amis Devenus Les Juifs, Charlie Puis Tous Les Nôtres, éditions du Bord de l’Eau, 2016

 

 


Georges Bensoussan a contribué à Tenou’a à plusieurs reprises, notamment dans le numéro « Lettres à la France » en mars 2016 et est l’auteur de nombreux ouvrages, notamment:
Juifs en pays arabes. Le grand déracinement, 1850-1975Tallandier, 2012
- Atlas de la Shoah. La mise à mort des Juifs d’Europe, 1939-1945, éditions Autrement, 2014.