janvier 2015

Qui blasphème?

Une chronique du rabbin Delphine Horvilleur sur RCJ le 9 janvier 2015*
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« Le prophète est vengé !» Voilà ce qu’ils ont crié il y a tout juste 48 heures, juste après avoir assassiné 12 personnes. Aux yeux des terroristes, il s’agissait de cela : de laver dans le sang un blasphème en papier journal.

Mais qu’est ce qu’un blasphème? Dans la guerre qu’il nous faut aujourd’hui mener contre ces fanatiques, la question est critique parce que ce mot du lexique religieux aux échos anachroniques pourrait aujourd’hui nous enseigner autre chose.

Je vous propose de nous pencher un instant sur la façon dont la pensée juive conçoit la profanation et le blasphème. La Thora y fait référence à travers un célèbre épisode au cœur du livre du Lévitique.

Au chapitre 24 du Lévitique, on nous raconte quelque chose qui peut au départ sembler sans aucun lien : Moise reçoit l’ordre de placer sur une table des pains en l’honneur de l’Eternel, des pains qui seront remplacés chaque shabbat. Et puis voilà qu’immédiatement après cette description, nous est conté l’histoire d’un homme qui profane le Nom de Dieu VAYEKALEL VAYAVIOU OTO EL MOSHE (lévitique 24 :11) et est mené devant Moïse pour être jugé.

Le verbe utilisé LEKALEL signifie blasphémer ou profaner, et vient de la racine hébraïque KAL, qui signifie léger ou légèreté, comme si blasphémer pour l’Hébreu, c’était traiter Dieu à la légère, effectuer le contraire du KAVOD qui lui est dû, de l’honneur qui littéralement en hébreu signifie le poids, la lourdeur.

Mais quel était le tort de cet homme ? qu’avait-il exactement dit ou fait ?

Réponse surprenante du Midrash (Tanh’uma) : Son blasphème portait précisément sur les pains disposés devant l’Eternel, ces pains dont la Thora vient de parler.

L’homme aurait refusé qu’on offre à Dieu du pain rassis, du pain changé uniquement une fois par semaine. Car à ses yeux, Dieu méritait mieux que cela.

Selon nos sages, cette intention constituait un blasphème ! En s’imaginant défendre l’honneur du divin, il le réduit à bien peu de chose, à un être qui se vexe de ne pas être assez bien traité, assez bien nourri. Vous l’avez compris : la faute du blasphémateur selon nos sages n’est pas de dire du mal de Dieu ou de s’en moquer, ce n’est pas de l’avoir insulté ou désapprouvé…Mais au contraire , de s’imaginer que son honneur dépend d’un peu d’eau et de farine.

Profaner, c’est imaginer que Dieu, ses prophètes ou ses envoyés seraient si vulnérables et susceptibles qu’ils auraient besoin qu’on prenne leur défense. Le blasphémateur, en se levant pour venger son Dieu si grand, le rend précisément tout petit et sans envergure.

Pourquoi vous raconter cela ce matin, en quoi ce récit a t’il quelque chose à voir avec le drame que nous vivons?

Lorsque les assassins affirment venger leur prophète, ils ne font rien d’autre que de le profaner. En croyant le servir, ils le réduisent à si peu et sont dès lors ses véritables blasphémateurs.

Mercredi, a eu lieu un acte que notre tradition appelle un HILLOUL HASHEM, une négation du Nom de Dieu, et de son image assassinée en chacune des victimes. Chacun de ces hommes avaient un NOM, et pour certains, ce nom était reconnu pour le talent de nous faire penser avec des dessins mieux qu’avec des mots, à nous faire rire et réagir. Leur force était l’humour, le culot et l’insolence, ce que notre tradition juive appelle la H’outspa. Une qualité plus que jamais nécessaire dans la guerre qu’il nous faut mener contre l’obscurantisme et l’idolâtrie morbide de ceux dont les Dieux et les prophètes n’ont pas d’humour.

* Cette chronique a été enregistrée avant la prise d’otage meurtrière dans le supermarché Hyper Cacher de la Porte de Vincennes.
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© © Élie Papiernik - janvier 2015

© Élie Papiernik – janvier 2015