Drasha (sermon) du rabbin Delphine Horvilleur pour Shabbat Shouva 5776, vendredi 18 et samedi 19 septembre 2015
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Delphine Horvilleur: « Il n’y a plus de bouc émissaire »

Nous voici arrivés à un des shabbat les plus solennels de l’année. Un de ceux qui portent un nom spécifique. Nous sommes shabbat shouva, le shabbat du retour et de la repentance, celui qui chaque année se trouve précisément au cœur des yamim noraim, des « jours redoutables », entre le temps du jugement, Rosh Hashana, et le temps du pardon, Yom Kippour.

Vous le savez peut être, il fut un temps où les rabbins ne prononçaient le shabbat des sermons qu’en deux circonstances : le shabbat qui précède Pessah, pour s’assurer que tout le monde était prêt à sortir d’Égypte et que tout le hamets allait disparaître… et au jour de shabbat shouva, alors que le peuple d’Israël attend avec appréhension le jour le plus solennel du calendrier juif.

Depuis lors, et même si les rabbins parlent désormais (trop) de semaine en semaine, il est de tradition en ce shabbat particulier de l’année juive d’appeler au repentir ou de faire un discours solennel sur le sens du pardon.

C’est bien ce que j’avais l’intention de faire ces derniers jours en préparant une intervention. Mais ça, c’était avant… Avant que je n’ouvre la radio et que n’y entende quelque chose qui m’a laissée sans voix, qui m’a estomaquée ou m’a donné envie de hurler.

C’était un matin de la semaine, sur une radio nationale de très grande écoute. Une intervieweuse accueillait un réalisateur connu pour son film Welcome sur les migrants de Calais.
Lorsque la journaliste lui demande pourquoi il a accepté de venir parler des migrants alors qu’il vient d’expliquer qu’il n’est pas qualifié pour le faire, le réalisateur, Philippe Lioret d’expliquer, je le cite :

« J’ai un truc en tête depuis un moment et je me dis, tiens, j’en entends jamais parler de ça. Je me dis : mais où elles sont les responsabilités de tout ça si on remonte dans le temps. (…) Oui, je me dis, la Guerre des Six jours par exemple, c’est loin, 67 ? Euh, voilà, les Israéliens sont rentrés en Cisjordanie et à Gaza, ils ont spolié les Palestiniens, est-ce que ça n’a pas été le début d’un truc terrible sur l’identité arabe qui aujourd’hui nous amènerait à cette espèce d’explosion d’intégrisme musulman qui, je pense, est quand même responsable au moins dans deux tiers des cas des migrations démentes qui nous arrivent aujourd’hui ? »

Voilà qu’on nous donne à la radio, à une heure de très grande audience, une piste d’explication, un indice, une causalité particulière des évènements que nous vivons, à travers la Guerre des Six jours et l’occupation israélienne.

Est-on innocent dès lors qu’un jour on a eu mal ?

J’avoue que cette “invitation à penser l’origine du fondamentalisme” m’a laissée sans voix.
Loin de moi l’idée de vouloir justifier ou même relativiser la problématique de l’occupation israélienne, et ses conséquences dans la région. Tel n’est pas de toute façon ce dont je souhaite parler en ce soir de Shabbat.

Mais en entendant ces propos, il m’a semblé qu’ils étaient pour nous une extraordinaire occasion de penser le sens de la responsabilité et de la culpabilité, et qu’en cela, ils avaient profondément à voir avec Shabbat shouva, avec ce que nous sommes censés méditer , penser en ce jour solennel. Je m’explique: en accusant en filigrane la politique israélienne d’avoir une responsabilité sur le développement de l’intégrisme musulman, d’avoir (pour reprendre ses mots) “été le début d’un truc terrible sur l’identité arabe”, l’auteur de ces propos s’inscrit dans ce qu’on pourrait appeler un puissant processus de déresponsabilisation des coupables.

Soudain, le coupable est ailleurs, complètement ailleurs, non pas du côté de bourreaux, de fanatiques violents ou de barbares sanguinaires, mais de ce qui, à l’extérieur d’eux, pourrait susciter la violence ou le ressentiment. Soudain, on nie à un groupe d’hommes une véritable responsabilité et, en cela, on infantilise une nation, une culture, un groupe, ne lui permettant pas de faire face à son Histoire en adulte… pour en charger un autre, qui serait, lui, beaucoup plus adulte, un coupable plus directement identifiable.

La démarche est à la fois malhonnête et bancale : si l’on accepte de dédouaner les uns (en l’occurrence « l’identité arabe » pour reprendre les mots de l’interviewé), au nom de souffrances, de blessures ou de traumatismes passés… pourquoi cette même modalité explicative ne s’appliquerait par à celui qu’on tient soudain pour responsable ? Pourquoi ne pas aussi chercher chez l’autre une justification, une douleur, un élément de son histoire qui le dédouanerait à son tour? (étrangement, ce discours-là est introuvable…)
La logique voudrait qu’une telle chaîne de déresponsabilisation ne s’arrête jamais. Ou pour le dire plus simplement : est-on innocent dès lors qu’un jour on a eu mal ?

Aucun de nous ne peut se dédouaner

Mais qu’a donc à voir tout cela avec Shabbat shouva?
En ce temps solennel du calendrier juif, tandis que nous nous préparons à Yom Kippour, il nous est demandé de ne déresponsabiliser personne et surtout pas nous même; ou plutôt de ne rejeter la faute sur personne d’autre que nous-mêmes. D’accepter que nos souffrances, nos douleurs, notre passé ne nous déterminent pas et ne disent pas tout de ce que nous sommes. D’affirmer au contraire, qu’en temps qu’adultes, il nous est donné d’agir sur ce “truc” qui est notre identité sans considérer que quelqu’un, hors de nous, nous a fait si mal que notre responsabilité s’en trouve limitée.

Cet exercice de responsabilisation est quelque chose de très complexe et douloureux. C’est le sens même du rite de teshouva qui doit être le nôtre. Au jour de Kippour, dans toutes nos synagogues, nous raconterons un épisode ô combien célèbre, le rite ancestral du bouc émissaire.

Il fut un temps, lorsque le Temple se tenait à Jérusalem, où l’on pouvait charger un bouc, c’est-à-dire un autre, des péchés du peuple, un temps où l’on pouvait transférer sur lui une responsabilité qui nous dédouanait de la nôtre. Mais ce que Kippour enseigne est que ce temps est bel et bien révolu. Il n’y a plus de bouc émissaire. Et chacun d’entre nous, en tant qu’individu et en temps que membre d’un groupe, d’une ethnie, d’une religion, d’une nation, ou d’une famille, doit assumer ce qui, en son sein, a permis les dérives et les égarements.

Aucun de nous ne peut en ce jour se dédouaner. Nos péchés sont les nôtres, nos fanatismes sont les nôtres, nos intégrismes sont les nôtres quelles que soient les difficultés, les peines, les injustices et les spoliations dont nous ayons été victimes. Il nous est donné de nous relever à condition de ne jamais le faire sur le dos d’un autre.

Puissions-nous entendre, en adultes non infantilisés, ce message qui n’appartient ni aux juifs ni aux autres, un appel à une responsabilité personnelle et collective comme seul chemin vers un pardon véritable, sans lequel aucune paix n’est possible.
Puissiez-vous être inscrits dans le Livre de la vie.

© Menashe Kadishman

© Menashe Kadishman

 

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L'auteur

Delphine Horvilleur est rabbin au MJLF et directrice de la rédaction de « Tenou’a – Atelier de pensée(s) juive(s) »

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