Le commentaire de David Isaac Haziza

« Nous sommes tous fils de Caïn », affirmait Fritz Lang.[1] Le meurtre, la soif du sang est en nous. Et ce qui la motive tout d’abord : la volonté de puissance et le ressentiment. Caïn tue Abel parce qu’il est jaloux : son offrande n’est pas agréée mais celle de son frère si.

Toute la première parasha de la Genèse – et de la Torah – parle de violence. Notre histoire, c’est la violence, depuis l’origine. De la désobéissance d’Adam et Eve à l’incarnation des « Fils d’Elohim », porteuse de tous les ravages qui conduisent au Déluge, ça n’est que violence. Caïn fait pire que ses parents, certes, mais le ver était dans le fruit : le ver, c’est ce prurit de la mortelle fusion. Cette faim du tout qu’est l’Arbre de l’Expérience du Bien et du Mal. Or, pour nous, le tout, c’est la mort.

La mort donnée à l’autre ou à soi : le crime passionnel, le suicide mutuel, les coups prodigués jusqu’à l’en faire mourir à celle qu’on prétend aimer, le sultan des Mille et Une Nuits égorgeant par jalousie, tuant mille femmes par haine ou par « amour » de la sienne, ça vous dit quelque chose ? Pensant fuir la mort, Adam et Eve y ont sauté à pieds joints.

Souvent ceux qui ont d’abord méconnu la limite de leur emprise, écœurés de se voir ainsi mis face à leur faiblesse, croient n’avoir pas d’autre issue que le meurtre, le viol ou la razzia. C’est toujours le désir d’une expérience totale qui n’a jamais cessé de nous tourmenter depuis la blessure primitive, celle infligée par Dieu au trop solitaire – et trop complet – Adam. L’autre pourtant ne se connaît jamais complètement, il est la limite en acte de notre puissance : sans cela, serait-il autre ? « J’ignorerai toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les mois d’hiver de sa première fugue et au cours des quelques semaines de printemps où elle s’est échappée à nouveau. C’est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dites d’occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l’Histoire, le temps – tout ce qui vous souille et vous détruit – n’auront pas pu lui voler. » C’est ce que Modiano, au terme de sa quête, écrit de Dora Bruder. Le meurtre vise l’autre, mais demeure en dernier recours impuissant : on ne peut remonter par le crime à l’unité du Premier Homme.

 Une histoire de jalousie

Un midrash célèbre, rapporté dans Beréshit Rabba, dit que c’est une histoire de femme qui opposa les deux frères. Le sacrifice n’était qu’un prétexte, une preuve, s’il était agréé, que le sacrifiant était dans son droit – chacun des deux voulant épouser la plus jeune de leurs sœurs, la jumelle d’Abel à laquelle celui-ci seul avait pourtant droit : Caïn étant l’aîné, il voyait là une injustice.[2]

Crevant lui-même de jalousie, il finit par tuer ce cadet dont la bonne fortune faisait obstacle à sa libido. Dans La Bête humaine, Zola raconte les affres d’un meurtrier : lui ne s’en prend qu’aux femmes mais c’est toujours, précisément, la même histoire, celle d’une jalousie amassée d’âge en âge, d’un ressentiment qui pousse à éliminer plus heureux que soi, ou celle, celui dont on ne peut obtenir autrement le consentement plein et entier. L’amoureuse de Jacques tuera, massacrera pour lui, fera dérailler un train dans le seul but de se venger. Et lui demeurera jusqu’à la fin du livre hanté par son propre désir, irrépressible, de prendre des vies. Ce que nous enseigne Beréshit, c’est que le meurtre, parce qu’il dérive du péché de dévoration d’Adam et Eve, est en effet l’un de nos instincts les plus primitifs. Qu’il est lié à notre manque originel à être, et qu’en même temps rien ne l’excuse car « si tu t’améliores, tu te relèveras : sans cela à ta porte le Crime est tapi, vers toi est son désir – mais toi, tu peux le dominer ! »[3]

Au reptile a succédé le démon des contes de l’Orient ancien, caché près de la maison et qu’un geste fait sans y penser suffit à laisser entrer.[4] Il y a en un sens une fatalité du péché, il est là et on ne peut pas l’en empêcher mais la rédemption reste toujours possible : on peut à tout le moins le vaincre. Lorsque Rabbi Akiva enseignait que tout était prévu mais que la « permission » était donnée, הכל צפוי והרשות נתונה,[5] il faisait allusion à ce pouvoir qu’a l’homme de s’élever au-dessus de ses instincts de dévoration : ils existent, ils sont puissants et nous sommes bel et bien en partie déterminés par notre passé, notre inconscient, les humiliations subies, les besoins du corps et de l’âme, la banalité du mal – mais nous pouvons aussi dominer ces démons. Certains le font avec la même simplicité que d’autres tuent : « Au revoir, les enfants, à bientôt », dit avec tant de grâce – et de banalité justement, celle du bien – le Père Jean marchant au supplice.

Le sang, c’est la vie

Un autre point attire cependant mon attention. On oublie parfois que le premier meurtrier des deux frères, si l’on entend désigner par ce mot quiconque verse le sang, est Abel et non Caïn. Abel le berger, qui offre à l’Eternel « des premiers-nés de son bétail », quand l’aîné, un cultivateur, se contente de lui « apporter des fruits de la terre ».[6] Je crois qu’on aurait tort de ne voir là qu’un hasard, ou de s’imaginer que les auteurs de la Bible étaient indifférents à la souffrance animale. En vérité, l’homme a fait souffrir les bêtes depuis les temps les plus anciens mais il n’y avait rien là de fortuit. Immoler un animal n’a jamais été, qu’on le fît avec sadisme ou en pleurant sur cette nécessité, un acte anodin pour celui qui s’y livrait : on le tuait par devoir rituel, pour les vertus du sang versé et de la vie arrachée, et en toute connaissance de cause. Le sang, c’est la vie, proclame le Lévitique, c’est l’âme de toute chair. Personne jusqu’à Descartes n’a douté que l’animal avait une âme : le mot même d’animal le désigne très explicitement en latin.

Comprenons bien ce qui est ici en jeu. Selon la Bible, les premiers hommes étaient végétariens : exacte ou non d’un point de vue historique, cette notion doit être prise en compte si l’on veut comprendre l’enchaînement du texte. Il y a en effet fort à parier qu’Abel, premier homme à élever des bêtes, transgresse ce faisant l’ordre divin qui nous attribuait comme seule nourriture les fruits, les céréales et les légumes.[7] Et pourtant, c’est de cette transgression que nous apprenons la première voie du salut. L’Hébreu était berger et se pensait sans nul doute supérieur, spirituellement parlant, au cultivateur enraciné (Caïn ou l’Egypte par exemple) aussi bien qu’au chasseur sauvage (Nemrod, Esaü). Les grandes civilisations, souvent issues de ces deux modèles à la fois (Nemrod bâtit Babel) lui inspiraient un mépris détaché – même s’il semble que certaines, comme la Grèce, aient fait exception, et même s’il leur était en fait ô combien fortement rattaché. S’il était fils de Caïn selon la chair – comme tout homme et par les femmes donc – il se voyait, selon l’esprit, fils d’Abel.

D’un autre côté, si les valeurs sociales et métaphysiques du berger nomade ont fondé notre religion, il y a dans ce récit bien plus que leur béate apologie : le berger est prêtre dès l’origine, or à ce titre, comme tout prêtre – ainsi que nous l’apprend l’étude comparée des mythes et des cultes – il est en butte à l’hostilité des autres. Le prêtre est celui qui sacrifie. Celui qui cherche dans le sang animal et selon un rite réglé et complexe, la rédemption : le peuple juif est appelé « royaume de prêtres »[8]. Et le prêtre et le bouc émissaire tendent à se confondre…

En même temps, le génie du texte consiste aussi à nous apprendre que cette fonction, celle d’obtenir comme dit Joseph de Maistre dans son Eclaircissement sur les sacrifices, la rédemption par le sang, commence par ce que Gershom Scholem eût appelé, lui, rédemption par le péché : Abel a transgressé, mais de cette transgression, tous les descendants d’Adam apprendront l’usage sacré du sang. Le sacré est intrinsèquement lié à la violation des interdits.

Le principe – absolument pas politiquement correct – des sacrifices réside dans l’idée du sang rédempteur. Ce geste n’est pas sans danger : commençant par une transgression, un meurtre même selon les termes de la première alliance passée entre Dieu et Adam, il reste, à travers les âges, chargé de son énergie violente et transgressive ; de plus, l’aura sacrée – où confinent l’innocence et le péché – du prêtre lui vaudra toujours l’inimitié des autres. Aujourd’hui encore, quoiqu’ils ne sacrifient plus, les Juifs sont des prêtres : on attend d’eux un degré supérieur de moralité, et on les hait autant qu’on les révère.

Souccot, fête des sacrifices

Souccot s’achève. La fête où l’Israélite se souvenait de ses racines nomades. Où à nouveau il était l’Hébreu, le passant, vulnérable et pourtant toujours confiant.

Mais la fête aussi et malgré tout, où le Juif d’aujourd’hui se souvient qu’il fut à un moment l’Israélite : cet habitant de sa propre terre, enraciné autant qu’il pouvait l’être, qui vivait au rythme des saisons et des récoltes. La fête, en somme, qui réconcilie Abel et Caïn, le berger et le cultivateur. L’âpreté monothéiste et la joie païenne.

Et la fête, aussi, par excellence, des sacrifices. Chose exceptionnelle, soixante-dix taureaux étaient immolés au cours de ces sept jours – jusqu’à Shemini Atsérèt non incluse. D’autres menues offrandes avaient lieu, faisant de cette solennité une hécatombe sans égale dans le calendrier hébraïque. Soixante-dix taureaux, comme les soixante-dix nations, affirment nos Sages.[9] Dans Bemidbar Rabba, on cite cet aphorisme de Rabbi Josué ben Lévi : « Si les nations du monde avaient su combien le Temple était bon pour elles, elles l’auraient protégé de remparts au lieu de le détruire, car il leur était encore meilleur qu’à Israël. »[10] Ces soixante-dix offrandes de Souccot visaient la paix universelle : on comprend pourquoi le prophète Zacharie annonce un temps où toutes les nations célèbreront la Fête.[11]

Souccot, c’est Abel priant pour que la haine que les fils d’Adam se portent les uns aux autres, cesse enfin. C’est Abel rachetant Caïn par le sang de soixante-dix taureaux.

Les sacrifices ne sont plus. Dieu merci, pourrait-on dire. Mais nous pouvons encore apprendre de leur langage si complexe, presque inaudible à nos oreilles. Ils ne sont plus parce qu’il leur fallait à un moment prendre fin : l’homme s’était assez élevé au-dessus de sa propre animalité pour pouvoir la surmonter sans cette catharsis-là. Leur récit importe pourtant toujours. Le rite, vestige de la logique sacrificielle, importe toujours : celui de la circoncision est à ce titre exemplaire.

Et si la joie de Souccot doit conserver au creux d’elle-même l’austérité de ce sang des bêtes jadis versé pour la rédemption des hommes, peut-être est-il aussi temps d’y voir l’occasion d’une rédemption finale, pour toute chair et pour toute âme : « Homme et bête ; chair, souffle et âme ; nerf, os et peau… Sauve-nous, de grâce ! »[12]

Où le péché d’Abel, le plus ancien, serait à la fin des fins réparé à côté de celui de son frère.


[1] Notons qu’en prenant littéralement la Genèse, une telle affirmation pourrait étonner : nous descendrions plutôt de Seth, par Noé. L’épouse de ce dernier est pourtant bien une Caïnite selon Beréshit Rabba, XXIII. L’idée que l’âme du premier meurtrier coulerait dans les veines de certains hommes plutôt que d’autres, a dû fasciner les révoltés gnostiques. On la retrouve dans l’admirable Demian de Hermann Hesse.
[2] Beréshit Rabba, XXII, 7.
[3] Genèse, 4 : 7.
[4] Voir l’explication de Theodor Gaster dans Myth, Legend and Custom in the Old Testament.
[5] Pirké Avot, III, 15.
[6] Genèse, 4 : 3-4.
[7] Genèse, 1 : 29-30.
[8] Exode, 19: 6.
[9] Soucca, 55b.
[10] Bemidbar Rabba, I, 3.
[11] Zacharie, 14 : 16-21.
[12] Hoshanot, texte d’Eléazar Kalir.
William Blake, "Cain fuit", connu également sous le nom "Le corps d'Abel découvert par Adam et Ève", 1826 (Public domain)

William Blake, « Cain fuit », connu également sous le nom « Le corps d’Abel découvert par Adam et Ève », 1826 (Domaine public)

 

L'auteur

David Isaac Haziza