Un édito audio du rabbin Delphine Horvilleur, directrice de la rédaction de Tenou'a

Il y a quelques jours, dans le journal israélien Haaretz, le très populaire auteur arabe-israélien Sayed Kashua a écrit une tribune remarquée, et largement reprise dans la presse internationale.

Il y expliquait pourquoi il part, pourquoi il quitte Israël et a cessé de croire en la possibilité d’une coexistence. Sayed Kashua ne croit plus à ce combat pour la cohabitation judéo-arabe en Israël, dont il a pourtant été longtemps un des piliers et des modèles.

De nombreuses personnalités ont réagi. Parmi elles, la chanteuse arabe-israélienne Mira Awad. Elle lui a adressé, dans les mêmes colonnes du journal Haaretz, un message à la fois bienveillant et empathique qui expliquait pourquoi elle a choisi, elle, de rester. Dans sa tribune, elle affirme vouloir poursuivre, selon ses mots, ce travail de « pont entre les cultures et entre les peuples » qu’elle a engagé aux côtés de beaucoup d’autres, juifs et arabes, ces dernières années.

Le pont est toujours la première cible

Mira Awad affirme là, me semble-t-il, quelque chose d’essentiel, tant d’un point de vue politique qu’architectural. Elle écrit (je cite) qu’« être un pont est une chose complexe : le poids vous écrase et le monde n’a pour vous aucune reconnaissance. Au contraire, le pont est toujours la première cible en temps de guerre et ce, alors même qu’un pont ne veut qu’une chose : permettre aux gens d’atteindre l’autre rive, pour y faire peut-être un pique-nique ou simplement y découvrir la vue qui s’offre à eux de l’autre côté  ».

Depuis que j’ai lu ce texte, je pense à la force de cette image. En réalité, nous vivons tous, au Proche- Orient comme en Europe, un temps où des ponts s’effondrent. Il suffit d’observer, ici et là, le repli de certains vers les « combats de son camp », vers des empathies sélectives ou unilatérales. Il suffit de constater en France l’éclipse d’un liant national ou républicain, au profit de propos insulaires et souvent insultants à l’égard de l’autre rive, de l’au-delà de soi.

Cette insularisation est à l’œuvre au sein même de chaque groupe, de chaque « communauté » où l’on peine à accepter la divergence de point de vue ou d’analyse tant elle devient douloureuse. Il devient difficile d’entendre la dissonance sans accuser l’autre d’être un traître à sa culture ou de haïr ses origines, sans le qualifier assez vite au choix de dangereux naïf, utopiste et niais, ou de fascistes, extrémistes, belliqueux et inhumain. Les réseaux sociaux se font le miroir grossissant de ces replis, de ces effondrements de nos alliances avec l’autre au profit du même. Lentement, nous ne sommes plus amis qu’avec les membres de notre groupe ou de notre tribu… et, même là, pas avec tous, et surtout pas avec ceux que ces dernières semaines, il nous a fallu « unfriender » sur Facebook, pour cause de discours nauséabond.

En un mot, en ces temps douloureux, bien des ponts ont été pilonnés. Et rien ne sert de les reconstruire de force. Car, admettons-le, certains ponts ne mènent nulle part. Tous les propos et toutes les prises de position ne se valent pas. Et sans aucun doute, il existe des idéologies avec lesquelles personne, dans notre pays, ne devrait accepter de « pique-niquer »…

C’est justement pour cela, qu’il est essentiel de préserver et de consolider, dans notre République, les ponts d’un vivre-ensemble malmené et branlant. Ceux qui relient nos identités partagées.

Devarim : un seul mot pour « les paroles » et « les actes »

Permettez-moi un détour par un mot hébraïque cher à l’identité juive. Je veux parler du mot hébreu qui définit le peuple « hébreu », IVRI.

Littéralement, être un « hébreu » est être un « passeur » ou plus exactement un « être de traversée ». Un IVRI, héritier d’Abraham – le tout premier d’entre eux, est celui qui, selon nos textes, traverse le fleuve pour aller d’une rive à l’autre. En clair, l’hébreu nous dit en hébreu que notre identité a quelque chose à voir avec notre capacité à construire des ponts.

Cette identité a été bien souvent celle des juifs à travers l’histoire, de ces hommes et de ces femmes qui ont établi un passage entre le lieu d’où ils venaient et celui qui les accueillait, entre leur culture textuelle et le narratif de leurs pays d’accueil, entre les richesses qu’ils portaient dans leurs bagages et celles qu’ils croisaient en route. Y a-t-il de meilleurs illustrations de cela que les langues juives (yiddish, ladino et bien d’autres…), que les coutumes différentes de nos synagogues ou même que les recettes juives qui ressemblent autant à des livres d’histoire que de géographie, et qui sont à leur manière des ponts construits dans notre histoire.

De mille manières, l’histoire juive a fait ouvrage d’art ou, plus exactement, a demandé à des juifs d’être eux-mêmes ces ponts, ces agents de liaison.

Dès lors, en temps de crise, l’histoire est la même. Comme le dit Mira Awad, les ponts sont toujours les premiers torpillés ou, pour le dire autrement, en reprenant une déclaration récente de l’historien Élie Barnavi, « le sort des juifs a toujours été le test infaillible de la santé morale d’une nation ».

Notre vulnérabilité est celle de la République, celle de ses socles, de ses structures et de ses infrastructures. Où sont aujourd’hui les ingénieurs des ponts et chaussés qui trouveront les mots et les moyens pour consolider ces voix de passage et de rencontre qui feront notre force ?

Saurons-nous penser de nouveaux lieux de retrouvailles et, peut-être (pourquoi pas ?), sous la forme d’un grand pique-nique de l’autre côté d’un pont. On pourrait appeler cela (si vous me permettez le jeu de mot) un grand « dîner de ponts ». Vous vous souvenez sans doute de ce film populaire qui consistait à inviter quelqu’un dont on pourrait ridiculiser l’étrangeté, une prétendue hospitalité qui servait juste à démolir un autre.

Je ne sais pas quels mots auraient pu convaincre Sayed Kashua de rester et de croire encore, peut-être, que l’heure n’est plus aux mots mais aux actions : c’est d’ailleurs le nom de la parasha que nous lisons ce shabbat dans toutes les synagogues du monde : DEVARIM, les paroles…mais aussi les actes. Un seul et même mot pour dire et faire. Moïse, au pied de la terre promise, dit à son peuple: avancez et n’ayez pas peur. Quelque chose vous attend de l’autre côté. Sorte d’écho biblique à un célèbre proverbe hassidique :

Kol haolam koulo gesher tzar meod, vehaikar lo lefakhed klal : « Le monde entier est un pont étroit. L’essentiel est de ne pas avoir peur. »

Shabbat shalom

Ce texte a été écrit par le rabbin Delphine Horvilleur pour être prononcé comme un dvar Torah pour les offices du shabbat Devarim 5774 au MJLF.

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© Tuval Rabina pour l’image en tête de cette page.

L'auteur

Rabbin Delphine Horvilleur