« C’est comme ça qu’on a toujours fait »

ou le mythe d’un judaïsme inchangé

Drasha du rabbin Delphine Horvilleur pour l’office de Kol Nidré, Yom Kippour 5778

 

La scène se passe dans un petit village d’Europe de l’Est (mais elle pourrait se passer n’importe où ailleurs).

Imaginez : un homme de passage dans la région entre dans une synagogue. Il assiste à l’office et, à un moment donné, on sort les rouleaux de la Torah pour effectuer une procession. C’est alors que l’homme constate que, lorsque les fidèles passent dans l’allée centrale, en un endroit spécifique, ils plient les genoux et s’abaissent légèrement dans la direction de l’arche.

Le visiteur, pourtant un habitué des synagogues, n’a jamais vu faire une chose pareille, ni dans la synagogue de son enfance, ni dans celle de son quartier, ni dans le monde ashkénaze, ni dans le monde séfarade… alors, à la fin de l’office, il va trouver les fidèles et leur demande avec curiosité: « Pourquoi pliez-vous les genoux à cet endroit en vous penchant en avant pendant la procession ? »
Mais personne n’est capable de lui donner une explication. Personne ne sait d’où vient cette tradition. Jusqu’à ce que quelqu’un lui dise : « Tu n’as qu’à aller demander à Moshe, le plus vieux membre de la synagogue, qui a au moins 120 ans. Il pourra sans doute te répondre. » Et c’est ce que fait notre visiteur. Il pose la question au doyen des fidèles Moshé : d’où vient la tradition dans cette synagogue de se pencher dans l’allée centrale? Moshé se gratte la barbe et répond alors : « Ah ça ? et bien figurez-vous qu’il y a longtemps, y’avait un lustre accroché là au plafond et il fallait se baisser pour passer dessous. Alors depuis, on l’a retiré, mais bon, les gens continuent à se baisser, par habitude. »

Cette histoire juive  pourrait se passer, comme je l’ai dit, dans n’importe quelle synagogue dans le monde. Elle raconte très bien ce qu’est la force du minhag, de la tradition, de ces habitudes, de ces coutumes qui dans le monde juif ont presque force de loi… des usages dont on ne sait plus rien, dont on ne connaît plus du tout l’origine ou l’histoire, mais qu’on continue d’honorer parce qu’on les croît éternels.

Cette histoire illustre aussi très bien une petite phrase que vous connaissez tous, surtout si vous êtes des juifs libéraux ou progressistes : celle qui, dans le monde religieux consiste à dire : « C’EST TOUJOURS COMME ÇA QU’ON A FAIT! », « Il en a toujours été ainsi » « Pourquoi changer une habitude ? » « De quel droit changer ce qui a été figé pendant des siècles ? »

Il y a quelques semaines à peine, vous vous en souvenez peut-être, un célèbre rabbin ultra-orthodoxe israélien a déclaré, je cite, que les « libéraux étaient pires que les négationnistes ».  Je mets de côté en cette heure le caractère pour le moins déplacé et choquant de l’analogie, pour m’intéresser d’avantage au contexte sur lequel portait cette déclaration.

À quelle révision faisaient référence ses propos ? Il s’agit, vous vous en souvenez peut-être, du débat virulent autour de la création d’un espace de prière mixte au Kotel. Cet espace qui devait voir le jour, avec l’accord du gouvernement israélien, est finalement remis en question sou la pression de certains. Et face à la revendication de très nombreux hommes et femmes qui souhaitent prier là selon leur minhag, leur coutume de prière, ce représentant de l’ultra-orthodoxie a déclaré en substance qu’il s’agissait d’une négation de l’histoire juive : jamais la prière juive n’aurait été mixte. La séparation entre les hommes et les femmes serait la norme absolue, et incontestable.

Ce que ce rabbin dit en substance (à nouveau)est exactement ce que nous avons coutume d’entendre : « C’est comme ça qu’on a toujours fait… Et pourquoi en serait- il autrement ? ». Sauf qu’en l’occurrence, c’est faux. Tout d’abord, parce que ce n’est pas comme cela « qu’on fait » dans une très grosse partie du monde juif aujourd’hui, où des millions d’hommes et de femmes, et ce depuis des siècles, prient sans séparation. La mixité dans la prière est (de fait) un minhag dans une bonne partie du monde juif. Dès lors ,en quoi cette tradition serait elle moins traditionnelle que celle de ceux qui ne prient pas ainsi ?

D’autre part, les historiens du judaïsme l’affirment aujourd’hui : la séparation entre les hommes et les femmes sur l’esplanade du Temple et dans les synagogues n’a pas toujours existé. Et non : « il n’en a pas toujours été ainsi ». Il n’y a aucune référence dans les textes ni de traces archéologiques qui permettraient de dire que les hommes et les femmes étaient séparés à l’époque où le Temple se tenait à Jérusalem, ou dans les synagogues de cette époque. Au contraire, on lit dans nos sources qu’à la fin de la période du Deuxième Temple,  les rabbins décidèrent de faire construire une mehitza, une séparation entre les hommes et les femmes spécifiquement pendant les festivités de la semaine de Souccot, ou la liesse populaire risquait de dégénérer. Qui dit séparation hommes/ femmes à Souccot suggère qu’il n’en était pas ainsi tout le reste de l’année. La séparation est une coutume qui s’est développée ultérieurement et est devenue normative bien plus tard dans une large partie du monde juif. Et non, « il n’en a pas toujours été ainsi ».

Et ce principe, nous pourrions encore et encore le décliner de mille manières. Et reconnaître que le propre d’un certain discours religieux est de renforcer ce que les sociologues appellent un « narratif de continuité » plutôt qu’un « narratif de changement » : Prétendre que rien n’aurait changé ou que la loi aurait toujours été conforme à l’interprétation qu’ils en font aujourd’hui. Bien des recherches ont été faites sur le sujet. Notamment celles de chercheurs comme Marc Shapiro et beaucoup d’autres comme Israel Drazin[1], qui révèlent tout ce qu’on a tenté de gommer à travers l’histoire pour faire comme s’il en avait toujours été ainsi… comme si le consensus rabbinique avait toujours été total. Prenez les rituels liés directement à la fête de Yom Kippour, à ce jour solennel dans lequel nous entrons ce soir. Dans une partie du monde juif, la coutume veut que, dans les jours qui précèdent Yom Kippour, on aille sacrifier un poulet et faire ce que l’on appelle la Kappara, une forme de transfert de ses fautes sur la tête d’une volaille qui tournoie au dessus de notre tête. Le rabbin Yossef Karo, célébrissime auteur du Shoulkhan Aroukh, le code de loi juive édité au 16e siècle, avait une idée très arrêtée sur cette pratique : il appelait cela « une coutume idiote » et l’a écrit dans son code légal. Son commentaire apparaît dans le Shoulkhan Aroukh au 16e siècle. Mais voilà qu’au 18e siècle, parce que la pratique des kapparot s’est tellement développée, mystérieusement le commentaire de Yossef Karo disparaît de son livre, comme censuré par les rabbins qui ne veulent pas aller contre la pratique populaire.

Même chose pour le Kol Nidré que nous venons de chanter, nombreux sont les rabbins qui, à travers l’histoire, se sont violemment opposés à la récitation de ce texte parce qu’il était, notamment aux yeux de Haï Gaon, un sage du 8e siècle, un Minhag Shtut, une coutume stupide … Mais, devant la pression populaire et l’attachement des juifs à ce chant, presque comme à une madeleine de Proust, on a fini par le « casheriser », par rendre cette pratique normative et prétendre qu’il en aurait toujours été ainsi, et que (accrochez-vous bien) la melodie du Kol Nidré  aurait été donnée à Moïse au mont Sinaï.

Et l’on pourrait poursuivre par tant d’exemples de traditions qu’on dit inchangées, éternelles, alors même qu’elles ne sont qu’une coutume parmi tant d’autres . En chemin, ont bien souvent été effacées les traces d’autres coutumes qu’on a éclipsées pour renforcer encore et toujours le narratif de continuité d’une tradition immuable et ininterrompue.
– Le Rabbi Hayim de Volozyn affirmait qu’un homme ne devait jamais renoncer à exercer un jugement personnel même si ce jugement allait à l’encontre du Shoulkhan Aroukh.
- Le Gaon de Vilna considérait le port de la kippa comme un simple minhag et donc, que l’on pouvait très bien ne pas la porter en permanence.
– Le rabbin Joseph Messas affirmait qu’une femme mariée n’avait pas l’obligation de se couvrir ses cheveux.

Et l’on pourrait citer encore mille exemples : Autant  d’autorités rabbiniques incontestées qui acceptaient une pratique qui, plus tard, a cessé d’être reconnue comme légitime aux yeux d’autres autorités. Et il est commun, affirment de nombreux chercheurs, que la tradition efface les traces de ce qui conteste des normes plus tardives. Cet effacement des traces est présent dans toutes les traditions religieuses, au nom de la consolidation du groupe, et des vertus pédagogiques d’une histoire racontée sur le mode de la permanence. Il s’agit alors toujours de renforcer le discours du « il en a toujours été ainsi ». Un argument qui, vous l’aurez compris, est dans le meilleur des cas mal-informé, dans le pire malhonnête.

AL HET SHEHATANOU LEFANECHA BE DIBOUR PE…
POUR LE PECHÉ QUE NOUS AVONS COMMIS DEVANT TOI PAR DES PROPOS MENSONGERS…

Ces mots nous allons les répéter et les répéter encore tout au long de cette journée solennelle. Et ils concernent chacun d’entre nous, d’une manière ou d’une autre. Même ceux qui prétendent que la tradition parle la voix immuable de la vérité. Car la vérité est plus complexe. Et cette vérité, chers amis, vous l’avez entre les mains lorsque vous tenez le mahzor de fête, le livre de prières de Yom Kippour avec lequel vous allez peut-être passer les 25 prochaines heures. Rien mieux que les pages de ce livre, ne raconte ce qu’est la force des transformations, la trace que laisse le temps dans la tradition…

Nous allons dans les heures à venir lire minutieusement:
– le récit de ce qui se passait au Temple de Jérusalem en cette journée solennelle et reconnaître que nous n’y sommes plus.
– évoquer avec beaucoup de détails, le sacrifice des animaux et le renvoi du bouc émissaire dans le désert:  autant d’éléments sacrés de la vie religieuse de nos ancêtres qui ne sont plus les nôtres.
– Nous  allons lire la prière du Alénou et nous rappeler qu’à l’origine elle n’était pas rédigée ainsi, mais que son contenu a été changé.
– Nous allons lire tout au long de la journée les textes de martyrologes juifs, héritage de la pensée juive médiévale et du traumatisme des croisades, et y lire comment nos ancêtres glorifiaient l’idée du martyr et y voyaient parfois une souffrance expiatoire, comme un bénéfice des douleurs passées qui rejaillirait sur les générations suivantes. Cette théologie médiévale incontestablement n’est plus la nôtre aujourd’hui. Et, tout particulièrement depuis la Shoah, peu d’entre nous s’y reconnaîtraient.

Bref, tout au long de cette journée, nous allons prier et feuilleter le livre de notre histoire, et reconnaître que cette histoire est faite de temps et de cultures, d’influences et de rencontres différentes, et de changements qui nous ont construits… qui ont changé nos textes et aussi nos rites. Et que cette évolution laisse des traces, comme les sédimentations d’une histoire juive que nous emportons partout avec nous. Nous sommes témoins des traces de ce que furent d’autres pratiques et d’autres croyances… qui restent inscrites dans les pages d’un livre de prière… Voilà ce qui fait du judaïsme une tradition vivante, une tradition qui exige de la continuité mais dépend toujours de son adaptabilité… et de la reconnaissance que ce qui n’évolue plus est condamné à mourir.

J’aimerais que nous nous en souvenions en entrant dans ce temps de Kippour, où il est tant question de la vie et de la mort, du changement nécessaire dans nos existences si nous voulons continuer à vivre. Ne laissez pas dire que le judaïsme est resté vivant parce que  rien n’y a changé. C’est faux. Au contraire, c’est d’abord par amour du judaïsme que certains Juifs ont permis aux traditions d’évoluer. Ce qui a permis au judaïsme de rester vivant, c’est sa capacité à faire qu’il n’en soit pas toujours ainsi. Ou, pour reprendre les termes de la petite histoire du visiteur de notre synagogue, libre à chacun de continuer à plier le genou ou pas, là ou se trouvait un jour un lustre, libre à chacun de continuer à faire exactement, ou pas, ce que nos ancêtres ont fait « depuis des lustres »…

À condition de ne pas s’imaginer que seul un judaïsme qui n’interroge pas l’Histoire serait garant de l’avenir de ses enfants…  À condition de ne pas taire la vérité de notre histoire complexe.

AL HET SHEHATANOU LEFANEH’A BEDIBOUR PÉ…
Pour le péché que nous avons commis devant Toi par des propos mensongers,
VEAL KOULAM eloha hashlihot, pour tout cela Dieu du pardon SELAKH LANOU MEKHAL LANOU KAPER LANOU… accorde nous la rémission, efface nos fautes et nos erreurs… mais pas notre Histoire.

Que cette année soit pour vous une année qui porte la trace des chemins que nous avons parcouru et qui reste capable de renouveau et de créativité ; une année de continuité et une année de rupture ; une année de tradition et une année de renouveau.

Gmar H’atima tova. Shana tova.

 

[1] https://www.jewishideas.org/article/book-review-changing-immutable-dr-marc-shapiro
Image en tête de cette page : © Batsheva Dance Company

L'auteur

DH

Rabbin Delphine Horvilleur