« Où t’es, papa où t’es ? »

Une chanson de Rosh haShana

Drasha (sermon) du rabbin Delphine Horvilleur

Vous connaissez tous ou presque ces quelques mots, le refrain célèbre d’une chanson à succès. Non, cette chanson n’a pas encore intégré la liturgie traditionnelle de Rosh haShana. Mais à mon sens, elle pourrait presque y trouver sa place, tant le refrain croise subtilement les thèmes de la fête que nous nous apprêtons à vivre.

Papa, où t’es ? Et bien le moins que l’on puisse dire, c’est qu’à Rosh haShana, papa est facile à trouver puisqu’il est partout. Simplement partout. Et il suffit de tendre l’oreille, vers les textes que nous nous apprêtons à lire tout au long de la fête pour se rendre compte de l’omniprésence du Père. À partir d’aujourd’hui, nous allons prier Dieu en l’appelant continuellement « papa » : Avinou Malkénou, « notre père », « notre seigneur »… Nous l’implorons pour qu’il se tourne vers nous Kerachem av al banim, comme un PÈRE qui a pitié de ses enfants. Nous allons nous prosterner devant lui, dans un geste d’absolue piété filiale et de soumission à sa protection paternelle.

Bref nous allons faire ce que l’on n’a pas l’habitude de faire. Pour ceux qui l’ignorent, telle n’est pas du tout la façon juive habituelle de s’adresser à Dieu. Tout au long de l’année, on prie Dieu debout, on ne l’appelle pas « Père » ou alors en de très rares occasions… Au contraire, chaque jour de l’année ou presque, nos prières affirment que Dieu entretient avec le peuple d’Israël une relation non pas filiale mais amoureuse. Chaque jour en enroulant les Tefilines, les phylactères autour du bras, les Juifs disent qu’ils se fiancent à Dieu, qu’ils ont avec lui une relation presque amoureuse. Et les prophètes nous rappellent constamment que l’Éternel nous a choisis comme sa promise, sa bien-aimée, sa fiancée.

Et voilà que Rosh haShana arrive, et tout est différent. On se fait tout petit, comme des enfants apeurés, face à un Dieu puissant, royal et décisionnaire. On est minuscule face à sa puissance, au pied de son trône, et qu’on le veuille ou non, Rosh haShana, c’est un peu notre « fête des pères ». Et pour preuve, tous les textes que nous allons lire dans la Torah pendant ces quarante-huit heures ne parlent que de cela ou presque, d’une paternité très puissante et menaçante.

Au premier jour de Rosh haShana, nous lirons comme chaque année, dans le chapitre 21 de la Genèse, l’histoire d’un roi qui s’appelle Avimelekh. Tiens, tiens, il s’appelle Avi-melekh, « papa-roi » et ce roi paternel rencontre un autre homme bien plus célèbre que lui dans la Torah, un certain Avraham, littéralement « papa d’une multitude ». Ces deux pères qui se rencontrent sont tout puissants sur leurs sujets ou leur famille. On nous raconte aussi dans cet épisode comment ce patriarche Abraham, figure du père par excellence, renvoie un jour son enfant Ismaël dans le désert avec la servante Hagar, vers une mort quasi-certaine.

Et comme si cette image du père menaçant et redoutable ne suffisait pas, voilà que l’on nous demande, au deuxième jour de Rosh haShana, d’en remettre une couche et de lire l’histoire de la ligature d’Isaac… Ou pour le dire autrement, de raconter l’histoire d’un père qui fait monter son fils sur une montagne pour le ligoter, le placer sur un autel et lever sur lui un grand couteau dans l’intention de le sacrifier.

En clair, il faut bien l’admettre, à Rosh haShana, les pères sont partout, mais toujours présentés comme effrayants. Qu’il s’agisse de Dieu ou d’Abraham, la figure paternelle est toujours mise en lumière comme un pouvoir quasi-absolu, qui peut décider de notre vie ou de notre mort… Ou bien, pour reprendre les termes de la célèbre prière du Ounetane tokef, un père tel un berger qui fait passer devant lui chaque membre du troupeau et décide « qui va vivre et qui va mourir ».

Ces histoires, ces allégories de la paternité ont de quoi vous glacer, et de fait, elles refroidissent bien des lecteurs. Certains me disent qu’ils sont mal à l’aise avec toutes ces allégories des fêtes de Tishri, avec ce Dieu sans pitié qui décide et punit, et à qui l’on s’en remet aveuglément, comme si nous n’étions que des enfants impuissants et vulnérables, incapables d’exercer le moindre libre arbitre. Certains me disent : « Désolé, ce Dieu n’est pas mon Dieu.  Il est le Dieu de tous les fondamentalistes, de tous ceux qui sont convaincus d’avoir entendu – comme Abraham – l’injonction divine de tuer ou de venger en son nom. »

De fait, tous les discours fondamentalistes ont bien en commun la revendication d’une soumission à un Dieu redoutable qui ne tolère aucun libre arbitre et attend de nous une soumission aveugle. Tous les fondamentalistes décrivent un Dieu qui a tout du père abusif, et exige de ses enfants une obéissance sans faille et promet une punition terrible à ceux qui s’écartent un instant de la loi.

Mais ce Dieu qui menace et punit n’est pas celui des rabbins le reste de l’année. Tout au long de l’année au contraire, on nous parle du divin comme un partenaire, que nous prions debout, presque sur le mode du dialogue, un divin soucieux de notre libre arbitre. Dans un très célèbre extrait du Talmud, Dieu tente d’intervenir dans un débat entre les sages… jusqu’à ce que l’un d’entre eux lui dise en substance : « Tu n’as pas à te mêler de ces discussions et de ces décisions, qui ne te concernent pas ». « La Torah n’est plus au ciel », elle n’est pas entre les mains d’un père tout puissant ou d’une autorité surhumaine, mais entre les mains de l’humanité. Et dans cet épisode du Talmud, nous dit-on, Dieu se met à rire, en  disant : « Mes fils m’ont vaincu. Mes fils m’ont vaincu ».

Tout au long de l’année, les rabbins ne font pas de Dieu un père menaçant mais parfois un père qui sourit de l’émancipation de ses enfants, ou alors un amoureux qui se souvient de l’affection de son peuple, sauf à Rosh haShana.

Alors pourquoi donc rentrer dans l’année juive ainsi? Pourquoi cette infantilisation si propre aux fêtes de Tishri, si ce n’est précisément pour opérer en ce début d’année une forme de retour au commencement ? Rosh haShana est un temps où s’opère un retour, c’est le sens même du mot Teshouva, un retour dans le temps, que l’on pourrait presque appeler dans le langage psychanalytique une « régression nécessaire ».

À Rosh haShana, chacun de nous est un enfant qui tremble et se souvient de ces tremblements propres à l’enfance. Nous voici de retour à l’origine de nos peurs. Au commencement est ce sentiment redoutable de dépendre totalement d’un autre, d’un parent décisionnaire qui fixe la loi et peut décider de notre sort. Et c’est à cela que toute la liturgie de Rosh haShana nous invite à nous confronter.

Aucun récit dans notre tradition ne le fait mieux que celui que l’on s’apprête à lire : le célébrissime épisode, omniprésent dans la fête, la ligature d’Isaac. Laissez-moi y revenir avec vous un instant.
C’est l’histoire d’un père et d’un fils qui, au petit matin, escaladent une montagne pour y faire un sacrifice. En chemin, leur dialogue est ainsi formulé : Vayomer Yitshak el Avraham aviv vayomer avi vayomer hineni beni…
ISAAC parla À SON PÈRE et il dit « PAPA », ET SON PÈRE DIT : « JE SUIS LÀ, MON FILS ».
« Papa », « mon père », « mon fils »… Le Midrash a beau affirmer qu’au moment de cet épisode, Isaac a 37 ans et n’est pas exactement un petit garçon, l’histoire nous est racontée comme celle du petit garçon soumis à l’autorité paternelle aveuglément.

Ayé hase leola ? « Où est donc l’animal du sacrifice ? » demande Isaac naïvement. « Ne t’inquiète pas mon fils », répond le père, « Dieu y pourvoira »… Dans ce récit, c’est Dieu ou le père qui pourvoit, et l’enfant se soumet, accroché, littéralement accroché, ligaturé au pas de son père. Rien de surprenant donc, lorsqu’ils atteignent le sommet de la montagne, que le petit Isaac âgé de 37 ans se laisse attacher sur l’autel par son vieillard de père, un centenaire vigoureux qui lève son couteau au-dessus de la tête de son fils pourtant adulte…

Et c’est alors qu’une voix céleste intervient et dit : « Avraham Avraham » et interrompt le geste.
La voix semble bégayer. Pourquoi Abraham est-il appelé deux fois ? Le centenaire était-il un peu sourd et n’avait-il pas entendu le premier appel ? À moins, comme le suggèrent les commentateurs, que ce second appel ne soit une façon de nous dire que quelque chose dans la vie d’Abraham vient de basculer.
ABRAHAM : il y a l’Abraham que tu étais et qui ne répond plus.
ABRAHAM : Il y a l’Abraham que tu es devenu dans cet épisode et qui lève les yeux et renonce au sacrifice.

Et c’est alors que surgit la clé de ce récit, ou plutôt le dénouement de cette épreuve du père, qui prend les traits d’un animal dont les cornes sont coincées dans un buisson. Un animal qui sera sacrifié… mais à la place de qui exactement ?
Isaac avait demandé à son père : AYE HASE LEOLA ? « Où donc est l’agneau du sacrifice ? ». « Vehine ayil », et voilà qu’un « bouc » va jouer ce rôle.
Un bouc et non un agneau. Ou pour le dire autrement, un animal adulte et non un enfant. Une figure paternelle et non infantile est ici sacrifiée… pour que l’enfant devienne autre chose.

Comment comprendre ce mouvement de volte-face du récit ? Et surtout pourquoi toujours lire et commenter ce texte à Rosh haShana ? Si ce n’est pour enseigner qu’au cœur de cette fête est racontée la possibilité de sortie de la terreur infantile. C’est comme s’il nous fallait pendant un temps être de retour à la soumission aveugle pour y entendre nous aussi comme Abraham et comme Isaac la possibilité d’une autre relation avec le transcendant, la possibilité de redescendre de la montagne autrement, sain et sauf.

À partir de cet épisode, mais pas avant, Isaac se décroche de son père et va devenir un homme et un patriarche. Un adulte qui s’appelle « RIRE » et qui, parce qu’il est délié de la soumission aveugle, semble faire écho au rire de Dieu dans le Talmud,  qui dit avec tendresse à une humanité libre et responsable : « Mes enfants m’ont vaincu, mes enfants m’ont vaincu ». Quelque chose en Abraham a laissé partir son fils pour qu’il devienne lui-même. Quelque chose s’est laissé vaincre.

Pendant quelques jours, nous allons faire semblant de croire qu’un Dieu-père attend de nous une soumission aveugle. Nous allons en trembler de peur. Car ces jours sont redoutables. Nous allons faire résonner le Shofar qui nous ramène à cette histoire comme si nous étions nous-mêmes ligaturés sur l’autel du bon vouloir divin ou de la toute-puissance paternelle.

Mais comme Isaac, nous savons que nous pouvons être déliés, que nous pouvons grandir de cette traversée et peut-être même en sortir mieux armés contre le fondamentalisme de ceux qui n’ont d’autre Dieu que celui qui punit ou condamne. Comme Isaac, nous savons que nous pourrons devenir adultes et libres, que nous pourrons grandir et rire.

Puissiez-vous être inscrits dans le Livre de la Vie.

Shana tova.

Image en tête de cette page © Andi Arnovitz

L'auteur

DH

Rabbin Delphine Horvilleur