Drasha du Rabbin Delphine Horvilleur – Parasha Shemot, Shabbat du 20 janv. 2017

Trump, Moïse et Twitter

(Exode 1 :8) :

וַיָּקָם מֶלֶךְ חָדָשׁ עַל מִצְרָיִם אֲשֶׁר לֹא יָדַע אֶת יוֹסֵף.
Vayakom melekh h’adash al mitsrayim asher lo yada et yossef
« Un nouveau roi régna sur l’Égype, qui n’avait pas connu Joseph »

Ces quelques mots ouvrent l’épisode de la Torah que nous lisons ce shabbat. Un étrange verset biblique qui relate l’arrivée au pouvoir d’un nouveau dirigeant, à la tête d’une superpuissance. Son investiture marque l’entrée dans une ère nouvelle pour les Hébreux. Ce nouveau roi « n’a pas connu Joseph », c’est-à-dire qu’avec son arrivée au pouvoir, le passé est révolu. Débute alors un autre temps qui, dans la Bible, n’est pas très réjouissant: celui de l’esclavage et de la servitude.

Mesdames et messieurs,  permettez moi, comme cela se fait régulièrement au cinéma, de vous dire : « toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. »

À l’heure précise où je m’adresse à vous, une cérémonie d’investiture s’achève outre-Atlantique. Bien entendu, ce nouveau dirigeant américain n’est pas Pharaon. On ne peut lui reprocher de n’avoir pas connu Joseph. Je suis toutefois certaine que bien des rabbins, de l’autre côté de l’océan, vont ouvrir ce soir leur Dvar Torah avec ce verset en tête, en se demandant ce que l’avenir réserve à leur nation et au monde.

Ce qui nous semble dorénavant crédible…

Jeudi, pour annoncer notre office de Shabbat sur les réseaux sociaux, je me suis connectée à un site américain particulièrement drôle, qui génère de faux messages twitters de Donald Trump. Le nouveau Président des États-Unis communique régulièrement par tweets, des messages courts de moins de 140 signes, rédigés dans un style pour le moins « direct »… Un site internet vous propose désormais de rédiger de faux messages twitter, qui semblent avoir été envoyés par Donald Trump, mais dont vous êtes les auteurs et dans lesquels vous pouvez parler de ce que bon vous semble.

J’ai donc rédigé en anglais, comme si elle provenait du Président en personne, une petite annonce formulée en ces termes : “Désolé, je ne pourrai pas assister demain à l’office du MJLF pour cause d’investiture, même si je sais que le rabbin en dira quelque chose”… Je l’ai mise en ligne, suscitant le trouble de mes “amis” facebook. Certaines de mes connaissances ont pensé que Donald Trump en était l’auteur… Leur réaction en dit long sur ce qui nous semble dorénavant crédible en matière de communication politique.

C’est précisément de communication, de leadership et de politique, que je souhaiterais vous parler ce soir. Certains diront: mais enfin ce n’est pas le rôle d’un rabbin de parler politique! Pourtant, s’il est un épisode de la Torah qui nous enseigne qu’un rabbin doit avoir une parole politique, au sens noble du terme – être une voix dans la cité – c’est bel et bien l’épisode que nous lisons cette semaine, la parasha shemot.

Dans cette parasha, s’opposent en effet deux leaderships politiques : d’un côté, pharaon, le roi d’Egypte qui se dit représentant divin sur terre, incarnation du disque solaire; de l’autre, un homme, modeste berger immigré à Midiane. Cet homme bégaye, mais Dieu se révèle à lui et lui enjoint de s’exprimer en son nom : « C’est toi qui parleras en mon nom, c’est toi qui seras dorénavant le leader politique pour ton peuple ». Cet homme prénommé Moshé ou Moïse, est appelé par la tradition « Moshe Rabbenou », Moïse notre rabbin.

La question de la parole et du mode de communication de ces leaders m’intéresse particulièrement. Pharaon s’exprime avec aisance et se dit chargé d’une légitimité divine. Quand Dieu lui demande de parler en son nom, Moïse répond en ces termes (Exode 4:10):

Bi adoni lo ish devarim anokhi
Gam mitmol gam mishilshom
Meaz dabrekha el avdekha
Ki kaved pe vekaved lashon anokhi

« Moïse dit à l’Éternel: « De grâce, Eternel! Je ne suis pas un homme de paroles ni depuis hier, ni depuis avant-hier, ni depuis que tu parles à ton serviteur; car j’ai la bouche lourde et la langue embarrassée ».

De quoi Moïse parle-t-il? Quel est son véritable problème d’expression? Bégaye-t-il comme le suggèrent certains commentateurs, en s’appuyant sur ce verset et en en proposant un jeu de mots très « lacanien »? (Moïse dit gam mitmol gam mishilshom… »Je ne parle ni d’hier, ni d’avant-hier » et ce « ni-ni » se dit précisément gamgam qui signifie en hébreu « bégayer »).

Moïse refuse-t-il de parler parce qu’il en est physiquement incapable ? S’agit-il d’autre chose? La Torah dit de Moïse qu’il est arel sfatayim…qu’il est “incirconcis des lèvres”. Etrange expression qu’il nous faut examiner de plus près. Comment comprendre son poids de parole, sa problématique des “lèvres lourdes”? Comment comprendre que  Dieu le choisit pour parler en son nom? N’y avait-il pas un homme à la parole plus assurée? Il est intéressant, pour le comprendre, de passer par l’hébreu et sa polysémie, d’étudier les doubles ou triples sens que chaque mot hébraïque contient.

Moïse, toujours en dialogue, même lorsqu’il est seul

Quand Moïse dit qu’il est arel sfatayim, il dit littéralement, qu’il est « chargé », »alourdi », « coincé au niveau des sfatayim« . Un mot qui veut certes dire « lèvres » mais qui en hébreu signifie la « langue » au sens du langage: safa. En grammaire hébraïque, sfatayim est la forme duale du mot safa, que l’on peut traduire par “double–langue”. Moïse dit donc: “Je ne peux pas bien parler parce que je suis chargé, lourd de bilinguisme”. Il dit: « Plusieurs langues parlent en moi, comme dans un dialogue permanent ».

Moïse est un Hébreu, qui a grandi en Egypte. Moïse est l’homme qui a de fait, plusieurs langues maternelles, qui vit entre les langues, entre la safa ivrit et la safa mitzritla langue de l’Hébreu et la langue de l’Égyptien.

Ce que j’aimerais vous suggérer ce soir, c’est que c’est peut-être cela qui fait de lui l’homme qui doit et peut parler. Moïse est choisi pour parler et dialoguer, parce qu’il vit entre deux langues et d’une certaine manière, est toujours en dialogue, même lorsqu’il est en monologue avec lui-même. Il y a toujours de l’autre en lui. C’est pour cela qu’il peut parler au nom du grand Autre qu’est le divin. Il est l’homme qui ne peut pas connaître le langage unique, qui est toujours et à jamais kaved pe, lourd de bouche, alourdi par une traduction permanente entre plusieurs univers.

Pourquoi évoquer cela cette semaine? Pourquoi en parler en l’annonçant dans un faux tweet ? Parce que c’est exactement ce qu’un message Twitter ou une forme de communication comme celle-là ne peut pas faire.

Moïse incarne la communication anti-twitter: c’est précisément l’homme qui ne peut exprimer son message en 140 signes, parce qu’il bégaye (et 140 signes n’y suffiront jamais…). Sa langue n’est pas conciliable avec celle de nos réseaux sociaux.  Car le propre du “statut” est d’être un langage non-dialogué. On y tient un propos affirmatif, sans aucune régulation, sans interlocuteur véritable, sans contre-langage, sans contradicteur. On y expose sa vérité, qui par définition, ne sera pas contestée puisque l’on parle seul. Twitter est toujours monologue et monolingue. Or, Moïse incarne la parole contraire. Il ne parle pas seul, même lorsqu’il est seul.

Au moment où règne un nouveau roi sur l’Amérique, au moment où la parole politique privilégie le monologue de la déclaration twitter, il est urgent, je crois, de méditer cela, de clarifier ce que nous attendons d’une parole politique inspirée, qui doit tolérer et même chérir la contradiction, une parole qui reconnaît que sans dialogue et reconnaissance des autres voix présentes en nous, toute parole énoncée n’est qu’un plan de communication qui cesse de se soucier de vérité.

Puissions nous avoir nous aussi la bouche suffisamment “lourde”, c’est-à-dire prendre la parole suffisamment au sérieux, pour préserver le souci du dialogue et de la vérité, pour écouter toutes les voix et rappeler aux leaders politiques le souvenir de Joseph, la mémoire de ce qu’ils doivent à ceux qui les ont précédés et dont la langue étrangère parle aussi en nous.

Shabbat shalom

Et pour écouter la chronique de Raphael Enthoven consacré au même thème, cliquez ici.

 

Attention, ceci est une parodie.

Attention, ceci est une parodie.