septembre 2015

Dieu dans la bulle

Dieu dans la bulle… ou le problème du judaïsme avec l’image

Intervention de Delphine Horvilleur lors du colloque « Le dessin de presse dans tous ses états » organisé par Cartooning for Peace le 21 septembre 2015 à Paris.

J’aimerais débuter par une confession – il paraît que les religions sont bonnes à cet exercice et Yom Kippour, le jour du Grand pardon débutant demain soir, il me semble que c’est aujourd’hui ou jamais… Enfin, plutôt qu’une confession, je voudrais vous raconter une anecdote personnelle.

Lorsque j’étais enfant, je lisais beaucoup de BD. À tel point que j’étais convaincue qu’il pouvait se passer dans la réalité ce qui arrive toujours dans les bandes dessinées, à savoir, quand quelqu’un pense quelque-chose, une image s’affiche au dessus de sa tête. Quand je pensais quelque-chose de bien ou de mal d’une personne en face de moi,  j’avais très peur qu’une petite bulle apparaisse au dessus de ma tête et que tout le monde puisse découvrir le fond de mes pensées les plus intimes et les plus secrètes. Si bien que souvent je secouais la main au dessus de ma tête, simplement pour m’assurer que le champs était libre, ou pour tenter d’effacer d’éventuelles traces qui pourraient trahir mes intentions véritables … parfois on me regardait étrangement. (Cela mis à part, j’étais une petite fille très normale. Plus tard, je suis devenue rabbin).

Pourquoi vous raconter cette anecdote personnelle ? Parce qu’en réalité, à mon sens, elle n’est pas déconnectée du sujet que vous nous avez demandé de traiter ce matin, à savoir le rapport complexe qu’entretiennent les religions monothéistes avec la représentation, l’image, le dessin ou la caricature.

Quel est le rapport entre ma phobie/ma folie d’enfant et cette question qui nous préoccupe ? Et bien c’est simple : ce que je craignais enfant, c’était que ce qui relevait d’une simple pensée, d’un élément de ma conscience et de mon cheminement mental devienne une vision et se matérialise. En clair, cette crainte est celle que l’invisible, qui est le propre de la conscience et de la vie mentale, devienne visible.

Crainte du passage de l’invisible au visible

Or le problème qu’ont les pensées religieuses avec l’idée d’une représentation a toujours quelque chose à voir avec cela : la crainte du passage de l’invisible au visible. Comment rendre observable quelque chose qui a priori ne l’est pas et ne peut pas l’être ? Comment rendre fini (littéralement, puisque le dessin, la peinture, sont toujours affaire de finition) ce qui est infini, et même le plus infini des infinis, Dieu ?

Je vais vous parler du judaïsme puisque telle est la tradition dans laquelle je m’inscris. Et si vous me le permettez, je vais tenter de vous expliquer la « théologie » juive en deux minutes et trente secondes. Expliquer le judaïsme en quelques mots, beaucoup s’y sont tentés. Woody Allen par exemple raconte que son père lui expliquait le judaïsme en trois points: il n’y a qu’un seul Dieu, Il nous a choisi, et nous ne croyons pas en Lui.

Mais je dirais quelque chose d’un peu différent, et peut être d’aussi simple : les Juifs prient un Dieu qu’ils ne peuvent pas voir, ni approcher, ni entendre, ni toucher, ni même appeler parce qu’ils ont oublié comment on prononce son nom. Voilà, c’est simple. Débrouillez vous avec cela !

JulEn disant cela, vous comprenez le cœur de la pensée juive : l’enjeu est d’approcher le divin, un transcendant qui ne peut se laisser toucher, ni voir (car, selon les mots de la Bible, « nul ne peut voir Dieu et vivre »). Nul ne peut le définir, car toute définition établirait – comme son nom l’indique – une finition, et l’enfermerait dans un terme qui, potentiellement, nierait sa transcendance absolue. Certes, Dieu a-t-il un nom, un nom qui s’écrit .י.ה.ו.ה (ces quatre lettres forment ce que l’on nomme le tétragramme divin dans le judaïsme) mais elles ne sont pas prononçables. Car les dire, c’est déjà s’imaginer qu’une représentation vocale, une seule, est possible. Nous n’avons donc aucune idée de comment les vocaliser.

Quel est le sens de cette mise en garde presque obsessionnelle contre la finition ? Pourquoi tant de précautions et qu’est ce que ce cours de pensée juive en deux minutes a à voir avec la question qui vous concerne plus directement, vous, dessinateurs ?

Si la représentation de Dieu est impossible, il suffit de représenter Moise, faire une statut d’Abraham ou une gravure de Jacob et la mettre à la synagogue. Et bien, même cela potentiellement est problématique. Pourquoi ? Parce que l’humanité est créée, selon la Genèse, à l’image de Dieu.

Formidable formulation que celle-ci : l’homme est crée à l’image d’un Dieu qui n’a pas d’image ! On dirait une blague juive : Comment représenter quelqu’un à l’image de ce qui ne peut avoir de représentation ?

C’est avec cette question que se débattent les penseurs du judaïsme, qui vont finalement déclarer : Oui on peut représenter l’univers et les objets, la flore, les animaux, les êtres et faire du monde toute représentation artistique… Mais il faut toujours prendre bien garde à ne pas représenter (la nuance est subtile), un « visage humain dans sa complétude ».

Quel problème y’a-t-il donc à représenter un visage humain complet ? La réponse est dans l’adjectif. Ce que le judaïsme appréhende ce n’est pas la représentation d’un être, d’un corps, ou même d’un visage mais c’est la représentation de la COMPLÉTUDE.

La complétude, c’est la mort

La mise en garde porte sur l’idée que quelqu’un puisse s’imaginer tout dire d’un être dans sa représentation, qu’il puisse penser réduire l’autre à quelque chose de fini, de complet… c’est-à-dire de mort.

Lorsque je dessine un visage souriant et que je le fige ainsi, il est toujours un danger que j’interdise ou que je supprime la possibilité qu’il soit autre chose que cela. Je lui fais courir le risque de n’être que cela, de ne jamais « faire la gueule ».

Un dessin, une représentation, c’est toujours potentiellement une limitation à un seul regard. Une impossibilité temporaire d’être autre chose pour la personne représentée.

Comment s’assurer que notre représentation ne se substituera jamais à toutes les potentialités d’être d’une personne, qu’elle ne scellera pas la mort de tout ce qu’elle pourrait encore laisser voir ?

Cette problématique de la pensée juive doit aussi à mon sens préoccuper les dessinateurs de presse et les caricaturistes que vous êtes. Au cœur de votre travail de dessinateur, de caricaturiste, doit toujours subsister une conscience que le crayon ne façonne qu’une facette de l’individu, ne laisse en percevoir qu’un élément qu’on va volontairement exacerber en gommant d’autres traits. Si quelqu’un est conscient de la non-représentabilité d’un visage humain dans sa complétude, c’est bien vous !

Personne ne sait mieux qu’un caricaturiste qu’il amplifie un trait, et ne peut donner une image fidèle de l’humain dans sa complexité, avec toutes ses potentialités d’être. Il n’en éclaire qu’un aspect qui mérite à cet instant d’être mis en lumière.

En cela, vos dessins, à mon sens, devraient être les représentations les plus autorisées de toutes… tant qu’elles aident celui qui les regarde à se souvenir qu’aucune représentation ne doit enfermer un homme dans une image réduite de lui même, de son monde ou de sa croyance.

Et c’est tout le défi qu’il nous faut relever tous ensembles, dessinateurs et penseurs : celui de la complexité. Faire de nos réalisations des possibilités de tendre à celui qui regarde un miroir grossissant tout en rappelant que personne n’est réductible à un élément de lui même,  à un stéréotype ou un cliché de son monde.Une Tenou'a 159

Je voudrais conclure sur une autre petite histoire. Juste après les évènements de janvier dernier, nous avons consacré un numéro du magazine Tenou’a que je dirige à la question de l’humour, en demandant si Dieu en avait. Tenou’a est un magazine de pensée juive et nous avons réfléchi à ce que nous pourrions mettre en couverture pour illustrer cette question pour nos lecteurs. Nous avons décidé d’utiliser le tétragramme ce nom de Dieu imprononçable et de rappeler l’interdit de la représentation du visage complet. Et voilà comment, précisément, nous avons fait un visage de l’irreprésentable. Une façon de rappeler que, si Dieu existe, il surgit d’abord, comme disait Levinas, dans le face-à-face avec l’autre homme. Une façon aussi de dire que si Dieu a de l’humour, cette représentation devrait lui plaire.

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L'auteur

Delphine Horvilleur est rabbin au MJLF et directrice de la rédaction de « Tenou’a – Atelier de pensée(s) juive(s) »

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