Le commentaire de la parasha par David Isaac Haziza

Le mystère de la vie

 

Dans la parasha de cette semaine, Houkat, figure l’une des lois les plus mystérieuses, du moins selon la tradition, qui aient été données au peuple juif : celle de la vache rousse. « Voici un statut de la Torah (hukat haTorah) qu’a ordonné l’Éternel en disant : Dis aux enfants d’Israël de se prendre une vache rousse, intacte et sans aucun défaut, qui n’ait pas encore porté le joug. »[1] La vache en question devait être sacrifiée, puis entièrement brûlée et ses cendres étaient mêlées à l’eau lustrale, mei nidda[2], laquelle purifiait les membres de la communauté devenus impurs par le contact avec un cadavre, source fondamentale d’impureté rituelle (av avot hatuma, « père des pères d’impureté »).

Les cendres de la vache rousse purifiaient l’impur, « et on prendra, pour l’impur, des cendres de la combustion du purificatoire, que l’on mêlera en un vase à de l’eau vive »[3] ; mais celui qui avait procédé à ce sacrifice passait lui-même de l’état de pureté à celui d’impureté.[4] Le Talmud va plus loin, puisque Rabbi Akiva y déduit du verset « et le pur aspergera l’impur »[5], où ce mot est superflu, que les eaux de la vache rousse purifiaient le pur mais rendaient impur quiconque de pur y touchait.[6] Les autres Sages ne s’accordent pas avec cette opinion qui semble contredire toute logique : si l’impur est ainsi purifié, à plus forte raison le pur devrait-il être conservé en son état ! Et pourtant, la Gemara semble prendre le parti de Rabbi Akiva, invoquant Salomon : « J’ai dit : ‘Je serai sage’, mais [la sagesse] est loin de moi »[7]. Cette sentence ferait référence à l’unique commandement dont le plus sage des hommes ait ignoré la raison, à savoir justement la vache rousse, et plus précisément cette apparente absurdité enseignée plus tard au nom de Rabbi Akiva.

Des lois voulues par Dieu mais incompréhensibles à l’être humain

Les lois de Houkat ne sont plus pratiquées mais elles sont toujours étudiées et on les présente d’ordinaire, en partie d’après ce passage, comme des hukim par excellence, des lois voulues par Dieu mais incompréhensibles à l’être humain car déconnectées de toute rationalité ordinaire ou de toute exigence morale. Pourquoi la vache rousse ? Et d’où une seule et même chose peut-elle rendre tantôt pur, tantôt impur ? Mon opinion est que le mystère ici en question est le mystère même de la vie et de la mort.

La signification superficielle du commandement est en vérité assez facile à saisir. Il suffit, si j’ose dire, d’être un peu sensible à la symbolique biblique : le sang, dont il est d’abord fait aspersion, et dont le reste est consumé avec l’intégralité de l’animal pour être mêlé à l’eau lustrale, est la vie même dans certains cas, image et trace de mort, d’impureté donc, dans d’autres – car l’impureté est l’autre nom de l’élan interrompu de la vie. Il est vie et parce que vie, mort. Le sang conserve le corps en vie et, pour cette raison même, ne devrait pas s’écouler hors de lui. L’écoulement, et c’est tout le paradoxe de la vie, est pourtant nécessaire : les règles ont une nécessité naturelle, le sang de la circoncision une nécessité religieuse, qui donne à l’homme un peu de cette précieuse féminité, de cette vie qui est aussi conscience de la mort.

La couleur de l’animal renforce probablement ce pouvoir intrinsèque du sang et celui du sacrifice, par la présence d’un symbole dialectique : le rouge est vie et mort, expiation et péché, pureté et impureté. En somme, cet étrange rituel nous ramène à la source, au principe, au moment où les contraires ne sont pas encore séparés, à l’étape préalable à toute étape, et peut-être au temps même, où la vie est mort, et la mort vie, où ces deux notions sont encore fondues en un seul tout inarticulé, sans mouvement ni interruption.

Cette dialectique de la vie et de la mort, que nous nous en rendions compte ou non, est au cœur de notre expérience. Tout ce qui vit meurt, tout ce qui est pourvu d’un corps, de cellules, est destiné à dépérir, à pourrir. Parce qu’une chose vit, elle meurt, parce qu’une chose meurt, elle vit. Il y a ceux qui le nient et ceux qui l’affirment, mais qui aime la vie doit fatalement aussi en aimer cette dimension mortelle. L’odeur de la pourriture est l’odeur de la vie, les parfums les plus doux sont tirés des excrétions les plus infectes.

La vie c’est l’écoulement

La vie, c’est le mouvement des eaux que rien n’interrompt, c’est l’écoulement. Mort est ce qui ne se meut plus. L’idole est désignée comme morte, quand Dieu est Dieu vivant ; et ceux qui se prosternent devant une idole deviennent, nous dit le Hallel, comme elle, ils font taire la sève de leur propre vie, laquelle est jaillissement, élévation, protestation – et non prosternation.[8] Ca n’est d’ailleurs pas hasard si l’on continue de se prosterner lors des Yamim Noraïm, en ces jours solennels et redoutables où la mort est partout, mais on ne l’y fait que pour mieux relever la tête ensuite, pour mieux acquiescer, fort de cette mort apprise, à la vie qui la comprend. Mort et vie, hamets et matsa, impureté et pureté, ona et nidda, toutes ces paires qui n’en sont en fait qu’une, offrent un contraste essentiel mais il ne s’agit pourtant là ni d’une opposition intrinsèque ni d’une malédiction. C’est plutôt la nécessité de l’être, de l’un qui ne peut pas ne pas se diviser.

L’être est flux, et le flux est non-être : le non-être et l’être s’échangent et se confondent, se nourrissent l’un de l’autre, deviennent l’un l’autre indéfiniment. « Ce qui est bon pourrit », écrit Augustin. « Ce qui n’est le cas ni pour ce qui est suprêmement bon ni pour ce qui n’est radicalement pas bon : ce qui est suprêmement bon est imputrescible, et dans ce qui n’est radicalement pas bon rien n’est susceptible de pourrir. »[9] Nous dirions au contraire que tout pourrit et que la corruption est d’abord et avant tout en Dieu même – qui ne crée l’homme que pour y remédier par son propre élan rebelle. En tant que Je serai, en tant qu’inaccompli, Dieu n’est pas sujet à la souillure ; mais le Dieu qui est Nature, le Dieu qui forme le monde et lui est présent l’est bel et bien, et Il l’est même primordialement.

Les eaux vives, mêlées aux cendres de la vache, me rappellent les Grandes eaux du Commencement, celles que l’Éternel sépare au deuxième jour de la Création.[10] Nous savons que ce verset fait allusion à un aspect refoulé de la mythologie des Hébreux, présent plus tardivement dans le Midrash, à savoir la révolte des Eaux primitives contre le Dieu suprême. On trouve des traces de cette croyance dans les Psaumes, chez les Prophètes, dans Job, dans le Cantique des Cantiques : « Les fleuves élèvent, ô Éternel, les fleuves élèvent la voix, les fleuves portent leur fracas ! Mais puissant est l’Éternel dans les hauteurs, plus que les voix des grandes eaux, que les puissantes vagues de la mer ! », lit-on par exemple.[11] Ou ailleurs : « La voix de l’Éternel sur les eaux, le Dieu de gloire tonne, l’Éternel contre les grandes eaux ! »[12] Ce sont les filles de ces eaux rebelles qui, toujours animées d’une même force de vie, purifient de l’impureté menstruelle ou, mêlées à l’impureté animale de la vache rousse, de l’impureté suprême, celle de l’« image de Dieu », c’est-à-dire du corps humain privé de vie.

Ce qui purifie est aussi ce qui souille

Ce jeu entre pureté et impureté traverse toute la parasha. Houkat contient l’histoire du serpent d’airain, une statue dont la vue guérissait les Hébreux des morsures de serpents. Le bâton de Moïse devient ainsi le reflet du mal primitif, qu’il soigne. Autre intertextualité : la vache rousse, dit un midrash, est la mère du veau d’or.[13] Ce qui purifie, ce qui permet d’expier, est aussi ce qui souille et fait pécher. Un rite très proche en son sens et par son mystère même, de celui de la vache rousse, est le rite des deux boucs de Yom Kippour, l’un pour Dieu, l’autre pour « Azazel », ce que le Zohar n’hésite pas à comprendre comme un sacrifice fait aux puissances démoniaques, à l’Ange d’Esaü, pour détourner son attention. Mais ces deux boucs, l’un divin, l’autre maléfique, sont identiques, comme Jacob et Esaü, comme ces deux premiers-nés que furent Amalec et Israël.[14]

Le rite de la vache rousse n’est pas incompréhensible à cause d’une symbolique trop obscure ou d’un but impossible à déterminer. Ce que Salomon n’y comprenait pas, soyons-en sûrs, c’est ce à quoi ce rite renvoie, fondamentalement : l’intrication de la vie et de la mort, du bien et du mal. Nous pouvons en parler, même nous qui ne sommes pas sages, mais nous ne pouvons vraiment saisir ce que cela veut dire.

C’est le mystère même de la vie qui est incompréhensible. C’est ce moment où l’amour, fort comme la mort, ressuscite les trépassés, change leur mauvaise présence en vivant passage. C’est le mystère même de l’Etre qui n’est qu’en n’étant pas, et qui ne sait constituer de monde – et Se constituer par là-même – qu’imparfait. La vache rousse dit à la fois l’amour que les Grandes eaux ne sauraient effacer[15], et la mort qui lui est coextensive et qui est nécessaire au monde. Ces cendres vivifiantes nous enseignent l’Eros et la théodicée, nous apprennent qu’il revient à l’homme, et à l’homme seul, de faire être, de porter vers son achèvement un monde qui ne devrait se conjuguer – comme le Dieu qui n’est ni n’a jamais été mais qui sera –, qu’à l’inaccompli.

[1] Nombres, 19 : 2.
[2] Nombres, 19 : 9.
[3] Nombres, 19 : 17. Je souligne « eau vive », mayim hayim, terme sur lequel je reviendrai un peu plus loin.
[4] Nombres, 19 : 19-21.
[5] Nombres, 19 : 19.
[6] Yoma, 14a.
[7] Kohéleth, 7 : 23.
[8] Psaumes, 115 : 8.
[9] Augustin, Confessions, VII, 18. Je suis la très belle traduction de Frédéric Boyer.
[10] Genèse, 1 : 6.
[11] Psaumes, 93 : 4.
[12] Psaumes, 29 : 3.
[13] Bemidbar Rabba, XIX, 8.
[14] Voir Nombres, 24 : 20.
[15] Voir Cantique des Cantiques, 8 : 7.
« Having Trouble to Pray # 03 » © Moico Yaker

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