Pourim

Le commentaire de David Isaac Haziza

Ils ont voulu nous tuer, on a gagné… Mangeons et buvons ! À en croire une vieille blague, c’est ainsi qu’on peut expliquer à peu près toutes les fêtes juives.

Toutes, me direz-vous, ça n’est pas certain mais il reste que le souvenir du mal qu’on nous a fait ou qu’on a voulu nous faire justifie, avec bien sûr des variations, sinon l’existence des fêtes elles-mêmes, du moins, pour beaucoup d’entre nous, notre opiniâtre attachement à elles en cette ère pourtant si rétive au rite. Pour beaucoup, c’est d’abord une question d’identité.

On dit à peu près n’importe quoi sur l’identité, les uns la condamnant au nom de la colonisation ou d’Auschwitz – quitte à accuser les Juifs de trahir les leçons de leurs propres souffrances – quand ça n’est pas au nom du saint marché et de sa rassurante uniformité ; les autres en faisant un refuge de haine et d’ignorance. Je ne crois du coup pas mauvais de rappeler que Pourim ne nous parle pas seulement de la guerre contre un ennemi dont nous aurions vocation à nous protéger, ou même que nous devrions exterminer : Pourim nous parle de nous, de l’autre en nous, et justement, c’est aussi cela, l’identité.

« Souviens-toi de ce que t’a fait Amalec sur le chemin, à votre sortie d’Égypte ; comme il t’a surpris sur le chemin, a mutilé tous tes traînards derrière toi : toi tu étais fatigué, épuisé, lui ne craignait guère Elohim. Alors, quand l’Éternel ton Dieu t’aura reposé de tous tes ennemis alentour, dans le pays que l’Éternel ton Dieu te donne comme possession héréditaire, tu effaceras le souvenir d’Amalec de dessous les cieux. N’oublie pas ! »[1] Ces versets seront lus ce shabbat, ajoutés à la parasha de la semaine afin de remplir le commandement de se souvenir du mal commis par Amalec après l’Exode : Haman est un descendant d’Amalec et l’histoire de Pourim est l’une des très nombreuses versions de cette archi-agression subie au désert, voilà pourquoi le shabbat qui précède cette fête a été choisi pour une telle lecture.

Souviens-toi de ce que t’a fait Amalec : Rashi décide ici de nous surprendre en nous parlant…d’honnêteté dans les affaires ! Tout part du fait que dans le Deutéronome ces versets font en effet suite aux lois concernant les « poids et mesures » : il est interdit de tromper son monde en possédant, si l’on fait du commerce, des poids de tailles différentes ; les mesures doivent être exactes et identiques pour tout le monde, pour tous ses clients, pour le patron comme pour l’employé, pour le puissant comme pour le faible. À un niveau plus étendu, on retrouve sans cesse dans la Bible cette même préoccupation : la justice doit toujours être recherchée, on ne fait pas acception de personnes, [2] que ce soit d’ailleurs en faveur du faible ou par servilité envers le puissant. Un crime est un crime et l’innocence reste l’innocence.

Amalec, l’ennemi radical

Or, étonnamment en effet, suite à ces règles nous voici devant l’histoire d’Amalec rappelée avec ses horribles méfaits : les Hébreux étaient épuisés et ce peuple sans foi ni loi s’est jeté sur eux, mutilant et violant, massacrant et pillant. Résultat, contrairement à tous les autres ennemis d’Israël, Cananéens et Égyptiens compris, Amalec est voué à une destruction totale ! C’est l’ennemi radical, et comme le rappelle Rashi, « hommes et femmes, enfants et nourrissons » sont promis à un même sort.

Rabbins et historiens essayèrent d’identifier le peuple amalécite, parfois de façon fantaisiste et heureusement sans conséquences : il se disait par exemple en Pologne que les Arméniens étaient descendants d’Amalec, détail ironique quand on sait et la communauté de destin de nos deux peuples, et notre bonne entente aujourd’hui… Mais détail qui a son importance : si l’on admet que la Torah est morale, ou plutôt qu’elle ne saurait nous conseiller le mal, et si l’on admet par ailleurs que tuer un enfant en raison de sa naissance, même s’il s’agit là de pure théorie (ne suffirait-il pas que le Messie vienne pour que cette théorie soit mise en pratique ?!) relève du mal absolu, alors il faut chercher ailleurs qui est Amalec. Non, Charles Aznavour n’est pas un Amalécite, non, les enfants palestiniens ne le sont pas davantage, ni plus d’ailleurs, ou en tout cas n’est-ce pas là l’essentiel, que les Bédouins des temps antiques dans lesquels Max Weber et d’autres avaient cru reconnaître l’ennemi héréditaire des Hébreux.

Serait-ce une simple métaphore ? Mais de quoi ? De tout ennemi alors, de tout « antisémite », quelle que soit sa naissance ? Mais alors pourquoi ne pas parler plutôt d’« Égyptiens » ou de « Babyloniens » ? N’est-il pas trop facile, alors que la Bible évoque des dizaines d’ennemis différents et qu’elle prend soin de les distinguer et même de nuancer leur caractère maléfique, de faire comme si aujourd’hui tous nos ennemis étaient des Amalécites, les pires de tous ? Et quel intérêt d’ailleurs ? Est-ce dans ce but que nous faisons tout cela ? Nous souvenir d’un ennemi dont nous ne savons même pas qui il est ? Ou alors, à Dieu ne plaise, nous efforcer de l’identifier après trois mille ans de métissage dans tous les sens ?

Qu’est donc cet Amalec ressuscitant sans cesse ?

Mais Rashi nous dit : non, souviens-toi de la justice, souviens-toi de tes propres turpitudes, rappelle-toi dans quel but tu as été choisi. Et de souligner plus loin que lorsqu’il s’est agi d’exterminer Amalec, Saül a failli[3] en épargnant… le butin, les bestiaux appartenant à l’ennemi. C’est alors qu’il a perdu la royauté légitime et c’est pourquoi David et non son fils lui a succédé.

Oui, Saül a en vérité épargné le roi Agag, responsable du mal, et s’est approprié les richesses ennemies : il ne lui est pas venu à l’esprit, notons-le, de sauver femmes et enfants, et il est pour le coup difficile, dans ces conditions, de reprocher à Dieu et à Samuel son envoyé une cruauté supérieure à la sienne, étant donné qu’on ne peut guère le féliciter pour le choix des êtres qu’il a épargnés, choix qui n’était dicté que par l’intérêt et la solidarité de classe… La boucle est bouclée en somme : Saül a sauvé son homologue, un homme violent, et il s’est emparé des biens de ce peuple, il a été violent lui-même, et avide. Peut-être même eût-il dû, suggérait dans un commentaire habile un habitué des textes qu’il m’a été donné de rencontrer, se révolter contre l’ordre implacable de tuer femmes et enfants : au lieu de ça, il a désobéi au plus nécessaire de tous les commandements liés à Amalec, le seul même. Il s’est, ce faisant, comporté lui-même en véritable Amalécite.

Etonnamment, et ça n’a pas l’air de surprendre – chose plus étonnante encore – les lecteurs religieux, on reverra les Amalécites plus tard dans Samuel : David leur fera la guerre à son tour ![4] N’ont-ils pas tous été pourtant exterminés et Agag lui-même n’a-t-il pas été finalement immolé par Samuel ? Qu’est donc cet Amalec ressuscitant sans cesse ? Procréant même lorsqu’il est mort car on nous dira d’Haman qu’il est de lignée « agagite » ?

Première possibilité : c’est en effet la haine, énorme, métaphysique, que l’existence du peuple juif suscite à tout instant. L’existence d’un peuple élu, différent, séparé et pourtant mêlé aux autres : tout est résumé dans les paroles d’Haman à Assuérus.[5] Ou, comme dit Wiesel, tant qu’il y aura des Juifs, il y aura de la haine. D’autres peuples ont souffert, et peut-être davantage, mais les Juifs se transmettent de génération en génération une tache qui ne s’efface pas, un témoignage – par la naissance ou par la conversion, donc toujours par l’amour – qui les rend à la fois nécessaires et haïssables. Ce petit bout de chair qui témoigne de l’Un, voilà l’insupportable ! Cette identité, forcément particulière, qui croit pouvoir parler aux siècles et au monde entier, quelle arrogance ! Alors oui, Amalec ne peut que réapparaître, Amalec est autant le Bédouin d’il y a trois mille ans, jaloux de la réussite de ce petit royaume, que le Cosaque ou le Palestinien, rongés par le ressentiment. C’est le pogromiste que la misère a aigri, et c’est le Tsar fomentant contre ce peuple si uni dans ses vicissitudes mêmes, ragots et calomnies, accusations de crime rituel et de conspiration mondiale. C’est le gars désorienté, en perte de repères, esseulé face à un monde mouvant et si déconcertant, et que la sereine ipséité de son voisin juif, plus qu’aucune richesse réelle ou supposée, plus qu’aucun bien qu’il n’aurait pas ou que d’ailleurs il a peut-être, dérange : tout l’antisémitisme soralien est là, et il ne saurait se concevoir dans une France elle-même sereine et sûre d’elle, culturellement, spirituellement parlant.

Cela dit, même s’il en va ainsi, il y a une possible mise en garde chez Rashi : ne lèse pas ton prochain, il pourrait se retourner contre tes descendants, sa postérité pourrait en concevoir du ressentiment; ça ne l’excuserait pas, mais tu n’en serais, toi, pas moins coupable. Et il faut se souvenir à cet égard que du point de vue de notre élection, il suffit qu’un seul Juif pèche, à tout le moins en tant que Juif, pour que tous doivent se tenir pour responsables : Kol Yisrael arevim zeh lazeh.

In Vino Veritas

Autre possibilité : Amalec, c’est moi, c’est toi. C’est l’Ange de Jacob dont on ne sait pas, selon les commentaires, s’il fut son propre protecteur céleste ou celui de son frère Esaü, grand-père de l’ancêtre éponyme des Amalécites. L’Amalec qui est en toi, celui qui te pousse à écraser le faible, à corrompre ou à accepter la corruption, à exploiter ou à fermer les yeux devant l’oppression, cette pulsion qui te pousse à mépriser l’indigent, à profiter de ta force, qu’elle soit physique, morale ou sociale : voilà qui est Amalec.

Le Talmud nous apprend que des descendants d’Haman, des Amalécites donc, convertis, étudiaient parmi les Sages de Bnei Brak.[6] Halakhiquement parlant, est-ce possible ? Force est de reconnaître en tout cas que, si l’on choisit de raisonner ainsi, l’existence d’une mitsva d’exterminer Amalec est alors à nuancer fortement. Mais l’essentiel n’est-il pas ailleurs ? Ce passage mentionne au reste d’autres cas de « méchants » qui sont devenus vertueux ou dont les descendants l’ont été. C’est qu’il y a une dialectique en chaque chose, c’est qu’Amalec est appelé « premier-né des Nations »[7], comme Israël, et Israël seul.

Le Talmud recommande fameusement de s’enivrer à Pourim jusqu’à ne plus distinguer entre Haman et Mardochée, entre celui qui voulut exterminer les Juifs et celui qui les sauva.[8] Entre l’Amalécite et le Juif ! Comme si, in vino veritas, l’alcool devait nous révéler qu’au fond Haman et Mardochée se ressemblent. Les Sages ont pu dire que l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal était la vigne : arbre de la confusion, du mélange – car il ne s’agit pas ici de distinguer mais bien de mélanger bien et mal. Mais on trouve des enseignements mystiques selon lesquels les Patriarches ont pu accéder à cet arbre sans périr, contrairement à Adam : cet accès à la vérité suprême, laquelle confine au mensonge, c’est peut-être ce que vise l’ivresse de Pourim.

Et de même le masque ou le déguisement, qui n’ont rien d’un commandement mais que tout le monde reconnaît aujourd’hui comme une coutume essentielle de la fête (comme quoi, « imiter les Nations » a parfois du bon, même pour le monde orthodoxe) : n’est-ce pas se cacher pour se révéler, comme l’art ment pour dire le monde, pour dire le vrai ?

Pourim doit ainsi nous apprendre à mettre nos identités à distance : nous sommes juifs, certes, et personne ne peut nous l’ôter, mais si être juif = être juif, quel intérêt ? Et si au contraire, être juif revenait à savoir qu’on l’est à tout jamais, charnellement, et qu’en même temps on ne s’atteint jamais en tant que tel, qu’on ne l’est jamais, has veshalom, complètement ?

Et si être juif, c’était savoir qu’on est d’abord amalécite ? Nous aurions pour cela un jour pour l’expier par les mortifications : c’est Kippour ; et un autre pour l’exprimer, ce qui revient au même, par le rire : c’est Pourim…

Bonne fête !


[1] Deutéronome, 25 : 17-19.
[2] Deutéronome, 10 : 17.
[3] Voir I Samuel, 15.
[4] Voir notamment I Samuel, 30 et II Samuel, 1 : 1.
[5] Esther, 3 : 8.
[6] Sanhédrin, 96b.
[7] Nombres, 24 : 20.
[8] Megilla, 7b.