Le commentaire de la parasha par David Isaac Haziza

Et vous serez saints

« Ainsi vous vous rappellerez et vous pratiquerez tous mes commandements, et vous serez saints pour votre Dieu. »
Nombres, 15 : 40
« Laurent, serrez ma haire avec ma discipline, / Et priez que toujours le ciel vous illumine. »
Molière, Tartuffe, III, 2

 

Le monde juif a été secoué cette semaine par le suicide, en Israël, d’une ancienne membre de la secte hassidique Gur. Esti Weinstein, retrouvée morte dans sa voiture, a laissé un livre, une sorte d’autobiographie qui détaille de manière poignante les tortures morales infligées aux femmes par ces très saints hommes.

Les hassidim de Gur, assez peu connus en France, constituent en Israël la communauté hassidique la plus nombreuse : ils seraient treize mille familles environ. Avec Habad, ils sont même la hassidut la plus importante au niveau mondial. Nos sympathiques Loubavitch font à vrai dire pâle figure à côté de ces familles « authentiquement » hassidiques, résolument hostiles au monde qui les entoure, pratiquant un ascétisme extrême et une très nette ségrégation entre les sexes. Notons que malgré leur antisionisme théorique, ces hassidim ne sont pas opposés par principe, contrairement à d’autres haredim, à l’engagement politique en Israël. Le parti Agudat Yisrael, naguère ennemi déclaré du sionisme, a compté dans son histoire récente des députés et des ministres, et il se trouve que la hassidut de Gur y est influente. Le ministre de la Santé, Yaakov Litzman, en est membre : on se souvient qu’il y a quelques mois, il s’illustra par son refus de serrer la main de son homologue Marisol Touraine. Vu ce que l’on sait, et je vais y revenir, du peu d’affection exprimée par les sectateurs de Gur à l’endroit de leurs malheureuses épouses, ce manque de savoir-vivre, kal vahomer, n’a en fait pas de quoi étonner. Qu’un tel homme soit ministre d’une démocratie moderne, davantage. Et en charge de la santé qui plus est : ces fanatiques ignorant les nécessités et la dignité du corps, il y a là quelque chose de franchement antithétique.

Haine du sexe

L’un des traits marquants de la secte est la haine du sexe. Esséniens modernes, les hassidim de Gur ont décidé de livrer combat, au mépris des règles élémentaires de la Halakha – pour ne rien dire de la tradition biblique, des Patriarches, d’Isaac par exemple qui « aima » sa femme et la lutinait à la fenêtre[1], de David, de la lettre du Cantique des Cantiques… –, au corps et notamment au désir et au plaisir sexuels. Depuis le milieu du XXe siècle, tout un arsenal de prohibitions délirantes semble avoir sculpté leur mode de vie d’une manière qui choque même d’autres groupes ou autorités du monde haredi – en général plutôt venus de la tendance « lituanienne », c’est-à-dire anti-hassidique.

Plusieurs témoignages sont parus ces dernières années, comme celui de la « rebelle » Sarah Einfeld. En 2012, Haaretz publiait sur le sujet un article au titre éloquent : Pour les membres de la secte ultra-orthodoxe Gur, le sexe est un péché[2]. Mais il faut surtout lire la passionnante étude académique de Benjamin Brown, de l’Université Hébraïque de Jérusalem car on y comprend les mécanismes théologiques de ce délire de sainteté.[3]

Il surnage de tout cela que chez les Gerer un homme ne peut appeler sa femme par son prénom ou lui témoigner quelque forme d’affection que ce soit, que les rapports sexuels sont interdits sauf deux fois par mois (assouplissement d’une disposition antérieure qui les réduisait à une unique fois mensuelle), que l’acte sexuel lui-même se réduit à l’accomplissement mécanique d’une mitsva et qu’on doit le faire en pensant à autre chose, si possible à la splendeur de la Torah ou à la figure du Rebbe, ce qui revient au même ; que les préliminaires sont bannis et que l’éjaculation doit se produire le plus rapidement possible. Les femmes qui ont le courage de témoigner décrivent un monde où l’amour du « pieux » pour son Dieu ne laisse subsister aucune tendresse pour l’autre humain, surtout si c’est une femme.

Certains récits sont bouleversants, notamment celui d’Esti Weinstein : « À l’époque, écrit-elle à propos de ses années de mariage, je ne connaissais pas la signification du mot ‘romantique’, mais je sentais très fort que je voulais l’entendre prononcer mon nom. Parfois, je marchais derrière lui dans la maison comme une ombre et j’imaginais qu’il se tournerait soudain et dirait ce mot merveilleux ». Weinstein raconte aussi la fois où elle osa demander à son mari de lui faire l’amour plus que les deux fois par mois autorisées. Il n’accepta jamais et préféra menacer, sur les conseils du rabbin, de dormir dans le salon. Pour avoir fui cette monstruosité, elle fut privée de tout soutien – et de ses filles. À son enterrement, s’adressant à elle, son père déclara vouloir se souvenir d’elle du temps où elle était « pure ».

Qu’est-ce que la sainteté ?

Le rapport, me demanderez-vous, avec la parasha de cette semaine ? Il réside dans le mot de kedusha, « sainteté », que les rabbins de Gur et d’autres communautés semblables emploient pour désigner leur vision de la sexualité. Cette vision est à leurs yeux tellement fondamentale qu’ils l’appellent aussi parfois tout simplement yiddishkeit. Or, malgré l’énormité de ces dispositions et l’absurdité qu’il y a à y réduire le judaïsme, il serait un peu léger de vouloir à tout prix les en séparer : sans l’épuiser, elles disent bien quelque chose du judaïsme, que cela nous plaise ou non. Du mien et du vôtre comme du leur.

D’abord, ces gens sont bel et bien juifs, et leur vie est entièrement réglée par les rites et les textes de notre religion – même si leur approche de ces derniers est évidemment amputée de toute vitalité et de toute curiosité, de tout savoir authentique. Ensuite, insistons-y, il est possible de tirer de la notion biblique et rabbinique de kedusha ce que ces fous furieux y voient.

Shelah lekha, la parasha de cette semaine, contient les versets lus soir et matin comme troisième paragraphe du Shema Yisrael. Comme on sait, ces versets imposent de porter des franges aux coins de ses vêtements, des tsitsit, et d’y mettre un fil d’azur. « Ainsi vous vous rappellerez et vous pratiquerez tous mes commandements, et vous serez saints pour votre Dieu. »[4]

Qu’est-ce que la sainteté ? Est-ce la justice ? Est-ce la charité ? Est-ce la modération ? L’amour du prochain ? La sagesse ? En vérité, non. Le saint est ce qui est séparé : la sainteté, pourrions-nous dire, c’est la transcendance. Peut-être est-ce difficile à admettre, étant donné son acception laïque ou « judéo-chrétienne », mais c’est bien le sens du mot, kadosh, que l’on traduit par « saint ». « Et vous serez saints pour Moi car saint Je suis, Moi l’Eternel, et Je vous ai séparés des autres peuples pour être à Moi ».[5] Efforcez-vous, dit Dieu à Son peuple, de dépasser ce monde comme Je le dépasse. Pour reprendre l’expression du Rav Soloveitchik, le Juif est un homme de foi solitaire, à la fois lié aux autres hommes et séparé d’eux : là est la sainteté.

Rechercher la sainteté, c’est chercher à émanciper l’esprit de sa prison matérielle. Il s’agit donc d’abord d’une certaine attitude vis-à-vis des besoins physiques, purifiés par les règles de la Torah, laquelle aurait pour but de libérer les étincelles divines enfermées dans le monde de la kelipa, de l’écorce. La notion de sainteté est liée à une ambivalence fondamentale vis-à-vis de la matière et du corps. Dans le meilleur des cas, la matière est esprit dégradé, divin abaissé qu’il suffit de restaurer, d’élever ; au pire, et c’est clairement le cas chez ces extrémistes, elle s’oppose à l’esprit comme une puissance à une autre puissance, et c’est en s’anéantissant que l’on pensera atteindre le monde du vrai et du juste. Les moindres aspects de la vie matérielle sont par conséquents soupesés et entourés de restrictions censées aider à en exprimer la dimension divine cachée, ou bien visant l’humiliation du terrestre et du temporel face à l’éternité.

Les franges que le Juif porte à ses vêtements – ces derniers étant l’interface entre l’intimité et l’extériorité –, lui disent ainsi de façon explicite que sa chair est le lieu d’une alliance et qu’il ne peut s’y soustraire. Le fil d’azur, tékhélèt, « ressemble à la mer, et la mer ressemble au ciel, et le ciel ressemble au trône de Dieu »[6]. Le tékhélèt est donc en somme un morceau d’infini et de transcendance, d’empyrée, logé dans la « mondanité » du vêtement juif : et vous serez saints. Un récit fameux du Talmud met en scène un étudiant de yeshiva allant voir une prostituée et qui au dernier moment est détourné de son désir de pécher par ses tsitsit – lesquels lui sautent pour ainsi dire au visage alors qu’il se dénude ![7]

L’idéal de sainteté est la source directe de ce fanatisme

Ceux qui ont eu raison d’Esti Weinstein sont dénoncés, je l’ai dit, dans le monde orthodoxe et ultra-orthodoxe. Cela indique certainement que ces comportements extrêmes ne sont pas tout le judaïsme. Il n’en reste pas moins que l’idéal ancien de sainteté, de séparation, de solitude, est la source directe de ce fanatisme moderne. Et que l’on trouve des comportements de ce type dans toute l’histoire juive.

Étonnamment, la haftara de cette semaine nous offre peut-être le chemin d’une autre sainteté. Shelah lekha racontant l’entrée des explorateurs en Terre d’Israël, sa haftara est tirée de Josué et rapporte le sauvetage des espions par Rahab, une « pute au grand cœur »[8]. Le Midrash fera de cette courtisane repentie l’épouse de Josué, mais sans édulcorer, au contraire même, le caractère sexuel de son personnage.

Il n’est pas absurde de voir en elle une kédéshèt, une prostituée sacrée de la religion cananéenne. J’ignore si ce point de vue a été exprimé ailleurs mais j’aime à lire ce passage ainsi. On sait aujourd’hui que le « génocide » des Cananéens par les Hébreux n’est pas un événement historique. Les récits de Josué décrivent plutôt une guerre mythologique où Israël se serait séparé de son propre fond cananéen. À Jéricho tout le monde est passé au fil de l’épée, à part Rahab la kédéshèt et sa famille. Kédéshèt, kadosh : c’est toujours de sainteté qu’il s’agit. Épargnée et convertie à la foi d’Israël, Rahab abandonne son métier mais certainement pas sa beauté, qui irradiera désormais en Israël, miroir de la Shekhina, plutôt qu’auprès des temples païens. Elle y fera souche, histoire de montrer que si les Hébreux offrent symboliquement sur l’autel la puissance terrienne et phallique de Canaan, ils n’en conservent pas moins la quintessence, qu’ils n’hésitent pas à s’amalgamer. Et cette quintessence a le visage d’une femme aux mœurs à la fois « libérées » et primitives.

Pour se faire reconnaître des Hébreux lorsqu’ils entreraient dans la ville, et qu’ainsi ils l’épargnent au nom des services rendus à leurs espions, Rahab suspend à sa fenêtre un fil rouge. C’est l’autre sainteté. Rahab se sépare du fruste Canaan, mais par la couleur du sang, de la vie et du sexe, qu’elle revendique en quelque sorte, afin d’en faire don à Israël. La dialectique de la sainteté, c’est peut-être ce fil rouge de la courtisane rédimée contre le fil bleu du talith.

Une autre sainteté est possible

Soyez saints, c’est-à-dire non pas tant séparés qu’authentiques. Connaissez-vous vous-mêmes, n’obéissez pas à la loi du groupe, persévérez plutôt en votre propre désir. Rahab va jusqu’à immoler tout Jéricho à ce peuple d’esclaves auquel elle se sent déjà appartenir. Soyez saints : sachez trouver la vérité de vos vies, non dans la négation de ce qui fait la vie, mais libérés au contraire de ce qui la rendait opaque à vos yeux. Puisez donc au cœur de ses forces ! Et c’est là qu’au lieu de simplement opposer la vitalité du fil de Rahab à la sainteté céleste et austère du tékhélèt, on pourrait rappeler que ce dernier, avant de dire le firmament, « ressemble à la mer » d’où il vient d’ailleurs, puisque le pigment utilisé pour sa confection était tiré d’un coquillage ; or si la mer reflète le ciel, comme le ciel reflète le « Trône », elle est d’abord l’abîme, la demeure des monstres primordiaux de la Genèse et de Job, l’abîme premier et matriciel, le lieu de la matière informe et rebelle. Ce bout de ciel donc, que vous suspendez à vos vêtements, n’oubliez pas qu’il ne « fonctionne » qu’en étant d’abord un bout de chaos, un bout de matière.

Une autre sainteté est possible, que celle qui refuse le monde : c’est celle qui veut voir le saint au cœur même du monde. Une autre sainteté est possible que celle qui ne regarde la lune que pour savoir quelles mitsvot accomplir : c’est celle qui parvient à embrasser à ce point la Torah qu’elle en accomplirait les commandements spontanément, comme acculée à le faire par la beauté du monde. Une autre que celle qui sacrifie l’amour du prochain à l’acosmisme essénien, et c’est la sainteté de voir Dieu dans le visage, le nom, la respiration, la chair de l’autre. Une autre sainteté enfin est possible, que celle qui s’en tient à la condamnation du cosmos imparfait, injuste et traître – et c’est de réparer ce qui est à réparer, non de détruire ou d’effacer.

Mais pour cela, si l’on ne veut pas succomber à l’âpreté essénienne ou à un quelconque de ses modernes avatars, il faudra savoir subvertir le judaïsme par lui-même, l’idéal sacerdotal de Kedoshim par la vigueur courtisanesque de la prosélyte Rahab. Cette subversion est pour moi une urgence absolue.

Esti Weinstein ז״ל

Esti Weinstein ז״ל

[1] Voir Genèse, 26 : 8.
[2] http://www.haaretz.com/israel-news/for-members-of-israel-s-ultra-orthodox-gur-sect-sex-is-a-sin-1.412153
[3]https://www.academia.edu/4919509/Kedushah_The_Sexual_Abstinence_of_Married_Men_in_Gur_Slonim_and_Toldos_Ahron
[4] Nombres, 15 : 40.
[5] Lévitique, 20 : 26.
[6] Sifré, Shelah, XV, 39.
[7] Menahot, 44a.
[8] Josué, 2 : 1-24.

L'auteur

David Isaac Haziza