LEKH LEKHA: le sondage erroné et la loi de l’imprévisible…

En ce soir de Shabbat, à l’heure de prononcer une Drasha hebdomadaire, j’aimerais vous livrer une information « confidentielle ». J’aimerais vous expliquer comment les Rabbins rédigent leur Drasha hebdomadaire.

Parfois, les Rabbins ne préparent rien et improvisent. Parfois le vendredi, quelques heures avant l’office, ils décident de ce dont ils vont parler, de la façon dont ils vont se tourner vers leur communauté et du thème qu’ils vont développer, en fonction de la Parasha de la semaine ou de l’actualité. Et puis parfois, bien à l’avance, ils ont une idée très claire de ce dont ils vous parleront tel ou tel Shabbat.

Et bien, chers amis, sachez que c’est précisément ce qu’il m’est arrivé il y a quelques jours. En tout début de semaine, je savais très exactement ce dont j’allais vous parler ce soir, vendredi 11 novembre 2016. Un sujet s’imposait, bien évidemment : j’avais décidé de réfléchir avec vous à ce que signifie le fait d’entrer dans un Shabbat où, pour la première fois, une femme est Présidente des Etats-Unis d’Amérique.

Tout était prêt : le lien avec la Parasha « Lekh lekha » que nous lisons cette semaine, les citations bibliques et talmudiques pour illustrer mon propos. J’avais prévu de vous parler de Sarah, héroïne de la  Parasha de la semaine, dont il est dit qu’il faut « écouter sa voix » et qui incarne à sa manière la voix puissante du féminin. J’avais tout prévu, en me fiant aux prédictions incontestables, aux prophéties des temps modernes que constituent de nos instituts de sondage.

Et puis, comme vous, j’ai ouvert les yeux sur une autre réalité. J’ai compris que je m’étais trompée, que l’improbable était possible et que, contrairement à ce que l’on avait dit, cru, ou pensé, rien n’était écrit à l’avance. Cette pensée m’a fait tomber dans un abîme de perplexité. Car, je crois qu’il est clair à beaucoup d’entre nous, que le résultat improbable de ces élections illustre bien aussi la conscience de l’imprévisibilité de la période dans laquelle nous entrons.

Un temps où il nous est difficile d’établir le moindre pronostic, de définir ce qui politiquement, socialement, ou économiquement nous attend, dans un monde en transformation si rapide ; un temps où les repères passés nous semblent erronés. Alors, à défaut de pouvoir vous parler de ce dont je voulais vous parler, j’ai fait ce que font généralement les rabbins lorsqu’ils souhaitent écrire une Drasha : j’ai ouvert la Torah pour relire la Parasha de la semaine.

« Lekh lekha »… « Va vers toi » : « Quitte la terre de ta naissance, la maison de ton père et va vers le pays que je t’indiquerai ». J’ai relu ces mots entendus un jour par Abraham, un homme né en Chaldée et qui, lui aussi, était conscient de la fin d’un monde et de la mise en route inévitable vers des terres inconnues. Dans la Parasha « Lekh lekha », j’ai également lu l’histoire d’une improbabilité devenue possible, d’une impossibilité qui devient réalité, d’un évènement qu’aucun institut de sondage n’aurait pu déceler. De quoi s’agit-il ?

Je vous parle d’Abraham, un homme mature, âgé de près de 90 ans, dont la femme est stérile ; un homme sans descendance et qui selon le Midrash, sait lire dans les étoiles et y a vu qu’il n’aurait jamais d’enfants de sa femme, Sarah. Car Abraham possède ce talent de visionnaire. Il est originaire de la ville d’Ur en Chaldée, où l’on sait lire dans les astres. Il a la certitude – parce que les étoiles le lui ont dit – qu’il ne connaîtrait pas de fils.

Et puis voilà qu’un jour, Dieu lui adresse la parole, au cœur de notre Parasha. L’épisode est ainsi raconté : « Vahotze oto ah’outza (…) ». « Dieu le fit sortir » et dit : « Regarde le ciel et compte les étoiles, si tu peux en supputer le nombre, ainsi sera ta descendance ».

Dieu lui fait savoir qu’il ne sera pas stérile : sa descendance sera aussi nombreuse que les étoiles qu’il observe. Les commentateurs s’intéressent à un détail du verset, qui aurait pu passer inaperçu, mais qui en devient la clé : Dieu « le fit sortir » (« Vahotze oto ah’outza »). Sortir d’où ? Sortir vers où? Rachi, le plus célèbre commentateur, l’explique ainsi : en cet instant, Dieu fait sortir Abraham de son destin. Il le fait sortir de toute prédétermination par les astres.

Si une chose était écrite pour lui dans les étoiles, en cet instant, Dieu lui dit, pour toi, rien n’est prédestiné. Il existe une possibilité de t’extraire de la dictature, du prévisible ou du pré-écrit, de n’être soumis à aucun destin et aucune détermination. Ce principe de non-détermination sera plus tard ainsi défini dans le Talmud, à travers une phrase devenue célèbre : « Ein Mazal le Israël » : le peuple d’Israël n’a pas de Mazal ; littéralement : il n’a pas de constellation. Pas d’étoile qui détermine une fois pour toute sa destinée : tout lui est encore possible.

Et de fait, peu de temps après, Abraham et Sarah donneront naissance à un fils, prénommé Yitzhak, un enfant, qui représente l’espoir. Yitzhak, en hébreu signifie, littéralement vous le savez : « IL A RI ». Mais je vous assure, cela n’a rien à voir avec les élections américaines. (La probabilité est trop faible…).

Cette semaine j’ai donc relu la Parasha pour écrire une Drasha différente de celle que j’envisageais de prononcer. J’y ai trouvé à la fois une mise en garde et des mots d’encouragement et d’espoir. Une mise en garde contre les illusions dans lesquelles nous plongent nos certitudes : ne t’imagine pas que tu seras la semaine prochaine là où tu penses certainement être.

Mais un encouragement, un espoir résonnent dans ces versets, qui nous disent: rien n’est écrit. S’il n’est pas de détermination, alors il reste pour nous une possibilité d’agir, une possibilité de changer le cours des choses, une possibilité de ne jamais percevoir comme une fatalité les astres ou les désastres qui nous tombent sur la tête.

Il est encore temps de sortir, comme Abraham, de nos certitudes ou de notre immobilisme, pour rêver à d’autres prophéties et les faire devenir réalité. Il est encore temps de ne pas nous tromper.

 Shabbat shalom

 

© Ronen Siman Tov

© Ronen Siman Tov