Drasha du Rabbin Delphine Horvilleur
Office de Shabbat du 30 juin 2017

Face au Mur

Chaque homme, chaque femme qui se tient debout devant le Kotel, le Mur des Lamentations à Jérusalem, doit se souvenir de ce dont ce lieu témoigne : il y eut ici un Temple, résidence éblouissante du Dieu d’Israël.

Chaque homme, chaque femme qui se tient debout devant le Kotel doit se souvenir qu’il a face à lui un vestige, la paroi extérieure d’une maison qui n’est plus et dont tout un peuple pleure encore la destruction.

Chaque homme, chaque femme qui se tient debout devant le Kotel doit se souvenir de la raison pour laquelle, de la gloire et la grandeur de ce lieu sacré, il ne subsiste qu’un mur ; se souvenir de ce qui, selon nos sages, a causé la destruction du lieu le plus sacré du judaïsme, Sinat Hinam.

Sinat Hinam, la haine gratuite au sein du peuple d’Israël, le mépris à l’égard de son prochain et l’humiliation de son frère furent, selon la tradition, à l’origine de la plus effroyable des destructions. Le Talmud en décrit l’origine dans une très célèbre histoire, apparemment anecdotique.

Le traité Avoda Zara raconte que vivait à Jérusalem un homme qui organisa un jour un large banquet. Il y convia notamment un de ses amis, un certain Kamtsa, mais son serviteur se trompa et fit venir au festin un homme nommé Bar-Kamtsa.

« Que fais-tu, ici, Bar-Kamtsa ? Lève-toi et sors ! », hurla l’hôte à la face de l’homme invité par erreur ; et il le jeta dehors, devant tous les convives, devant les rabbins et les sages attablés dans l’indifférence. Aucun d’eux ne protesta. L’humiliation et la douleur de Bar-Kamtsa furent telles qu’elle eut des conséquences dramatiques. « Et c’est à cause de l’histoire de Kamtsa et Bar-Kamtsa », écrit le Talmud « que fut détruite Jérusalem ».

Chaque homme, chaque femme qui se tient debout devant le Kotel doit se souvenir de ce dont ce lieu témoigne : la haine gratuite, l’humiliation de son prochain, le refus de lui faire une place légitime à Jérusalem, autour de sa table ou au lieu de sa prière. Telle est la cause perpétuelle de la chute de Jérusalem.

Le peuple juif, aujourd’hui comme à chaque époque, abrite Kamtsa et Bar-Kamtsa, des individus différents, des sensibilités diverses, des traditions plurielles. Leurs noms sont presque les mêmes, mais leurs pratiques ne le sont pas toujours. Les uns et les autres se disent enfants de la Tradition, même quand ils ne l’honorent pas selon le même minhag, la même tradition.

Proclamer que le Kotel n’appartiendrait qu’à l’une de ces familles, ne pas y convier l’autre à y trouver sa place, selon son minhag, mais l’humilier en niant la légitimité de sa présence ou de sa prière… c’est nourrir la haine gratuite et amorcer la destruction de ce qui fait l’Unité du peuple d’Israël : sa capacité à faire Un dans sa diversité.

Chaque jour, nous prions Elohei Avraham, Elohei Yitschak, veElohei Yaakov, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob, et non le dieu d’Abraham, Isaac et Jacob. Un moyen, selon nos sages, de nous rappeler qu’Abraham, Isaac et Jacob ne priaient pas Dieu de la même manière, mais que la seule prière juive est celle qui fait de la place à l’autre.

Se peut-il que le Kotel soit, parmi tous les lieux du judaïsme, celui qui nierait cette sagesse ? Se peut-il surtout qu’Israël, démocratie définie par ses pères fondateurs comme soucieuse de la liberté et de la diversité religieuse, soit le lieu qui, par le calcul politique d’un gouvernement en place, nie et piétine cet héritage ?

Près de 2000 ans après la destruction du Temple, le peuple d’Israël est de retour sur une terre qui le rappelle à ses devoirs, à ses valeurs, à son Histoire…et le met en garde.

Chaque homme, chaque femme qui se tient debout devant le Kotel doit se souvenir que ce lieu appartient à tous et toutes… ou plus exactement qu’il n’appartient à personne, pas plus aux uns qu’aux autres.

Personne n’est en droit de dire à son frère juif, qu’il se nomme Kamtsa ou Bar-Kamtsa, « Tu n’as pas ta place ici », « ton chemin vers le judaïsme ou ta pratique ne sont pas bons car ils ne sont pas miens ».

Il nous revient de le dire, de le rappeler avec force au nom du judaïsme et de la richesse de son héritage pluriel. Il nous revient d’empêcher les destructions à venir. Et il nous reste à espérer que, dans ce combat légitime et fidèle à notre tradition, nous ne parlions pas à un mur.

 Shabbat Shalom

Rabbin Delphine Horvilleur

© Gali Eytan

© Gali Eytan