Une chronique du rabbin Delphine Horvilleur sur RCJ le 6 février 2015

Tout se passe comme si on avait avancé cette année la « fête des mères ». Car si vous tendez l’oreille, vous percevrez que depuis quelques semaines, on ne parle que d’elles, de nos mamans omniprésentes dans le discours des uns et des autres.

Lorsque le comédien Jamel Debbouze donne une interview quelques jours après les attentats, il déclare : « La France, c’est ma mère et on ne touche pas à ma mère »

Comme un lointain écho venu du Vatican, le pape François déclare au sujet de la liberté d’expression : « Si un ami parle mal de ma mère, il peut s’attendre à un coup de poing ». Et pendant ce temps, François Hollande au mémorial de la Shoah rappelle dans son magnifique discours que la « France aime tous les enfants de la République ».

Face à ce déferlement de métaphores filiales, d’images d’une maternité protectrice qui nous enveloppe, je me demande pourquoi on peine tant ces temps-ci à nous parler comme à des adultes. Peut-être que tel est le propre des temps d’incertitude, quelque-chose en nous y régresse, et nous renvoie au monde de la petite-enfance. Le problème avec ces métaphores est qu’elles rendent par définition très difficile la prise de responsabilité. S’il est une chose que l’enfant n’est pas, c’est responsable de ses actes. Comment dès lors enseigner cette responsabilité ? Comment l’exiger des uns et des autres, si nous parlons de nous-même sur le mode « mineur » ?

De façon intéressante, la pensée juive utilise des métaphores très différentes pour parler du lien à la nation ou aux croyances.

Non pas une mère, mais une promise

Lorsque le peuple hébreu se met en route depuis l’Egypte vers sa nation, les commentateurs disent qu’il sort de la matrice égyptienne, comme si elle était pour eux une maman qu’ils quittent et ils se mettent en chemin vers la terre promise. La terre de Canaan est donc pour eux, non pas une mère mais une promise, c’est-à-dire une terre d’épousailles.

Même chose pour la Torah, elle n’est jamais présentée comme une maman pour le peuple, mais la plupart du temps comme une fiancée, comme une partenaire avec laquelle un lien permanent doit se tisser. L’attachement à la nation et à nos croyances relèverait d’avantage d’une posture d’adulte, d’un partenariat consenti et mature.

Peut-être est-il utile aujourd’hui de penser ces métaphores et ces allégories, dans la crise que nous traversons. Et les symboles traditionnels de la République peuvent peut-être nous y aider. Regardez le visage de Marianne, installée dans toutes les mairies de France. Elle non plus n’est pas une « mamma » traditionnelle, elle a plutôt le visage d’une jeune femme attirante et déterminée. Elle est celle qui fait de nous des adultes, majeurs et responsables. Et c’est ainsi que nous devons être pour faire face aux défis qui nous attendent, pas tant enfants de la République qu’amoureux d’elle.

Marianne par Olivier Ciappa pour La Poste

Marianne par Olivier Ciappa et David Kawena pour La Poste. La présentation de cette Marianne plébiscitée par un jury lycéen pour devenir le nouveau visage des timbres français, a suscité la colère et la hargne de Christine Boutin. Olivier Ciappa explique simplement: « Je voulais que ma Marianne soit universelle ».