Une chronique du rabbin Delphine Horvilleur sur RCJ le 20 février 2015

Nous entrons aujourd’hui dans un nouveau mois du calendrier juif, un mois nommé Adar dont la tradition dit :  Mi-she-nihnass Adar, marbim besimkha – « Quand le mois d’Adar arrive, vient le temps des réjouissances ».

Mais de quelle joie est-il ici question ? Bien sûr, de la joie de Pourim, le grand carnaval de l’année juive que nous nous apprêtons à célébrer.

Cette année, la fête est peut-être un peu plus attendue encore. Pas parce que nous chercherions à oublier un instant les évènements tragiques que nous venons de vivre mais, au contraire, parce que le thème de Pourim nous parle un peu plus cette année. Il nous offre, me semble-t-il, une analyse pertinente de ce que nous vivons aujourd’hui.

À travers l’histoire de la reine Esther, de Mordehai et d’Assuerus, les héros de la meguilla, il est précisément question de la condition des juifs en diaspora, et de la menace antisémite qui pèse sur nous.

Plus troublant encore, figurez-vous qu’il est question dans cette histoire d’un dirigeant dont on peut bel et bien dire qu’il est « sous influence juive »… c’est même exactement ce que raconte la Meguilla : comment Esther, femme d’Assuerus, permet, par son influence, aux juifs d’être sauvés.

Voilà qui pourrait plaire à un certain ancien ministre aux déclarations nauséabondes. Voilà de quoi nourrir ses fantasmes au cœur même d’un texte religieux… si ce n’est que Pourim est précisément une mascarade. Sa force est d’être une farce. Le récit incorpore avec humour tous les clichés de ce que les antisémites ont reproché aux juifs à travers l’Histoire.

Pourim raconte les délires antisémites à travers l’Histoire

Dans l’univers de Pourim, les juifs ont du pouvoir, et ils l’exercent par la politique et par le sexe. Dans la Meguilla, ils sont partout. C’est ce que rappelle le vilain Haman lorsqu’il dit au roi: Yeshno am echad mefouzar ou meforad – « Il est une nation à la fois dispersée et à part, et cette nation vous menace ».

On voit bien qu’il reproche aux juifs ce qu’on leur a toujours et partout reproché : d’être à la fois mêlés aux autres et de refuser de se mélanger. Bref, on leur a toujours reproché une chose et son contraire, d’être trop puissants et trop chétifs, de méchants capitalistes ou de dangereux révolutionnaires, d’être trop visibles ou au contraire impossibles à distinguer.

À travers une histoire des juifs de Perse, Pourim raconte ce que sont les délires antisémites à travers l’Histoire. Et plutôt que d’en pleurer, la tradition prend le parti d’en rire et d’en faire une gigantesque farce déguisée. Comme il est difficile d’en rire aujourd’hui… quand l’actualité en offre de tragiques échos ! Pourtant, c’est ce qu’il nous faut essayer de faire aujourd’hui. Quand vient Adar, marbim besimha, nous devons trouver la force en ce début de mois de nous réjouir, car l’humour et la dérision ont toujours permis aux juifs de traverser avec intelligence les heures les plus sombres de leur histoire.

Hebron (Purim) 2010 ©  Pavel Wolberg

Hebron (Purim) 2010 ©  Pavel Wolberg

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