Cet essai de Brigitte Stora est une adaptation par son auteure de la conférence intitulée « Israël et le souci du monde » qu’elle a prononcé le 5 novembre dernier au Bnei Brith de Genève. Brigitte Stora est une auteure et artiste militante, auteure notamment en janvier 2016 de « Que sont mes amis devenus… – Les Juifs, Charlie, puis tous les nôtres » aux éditions du Bord de l’Eau.

Notre héritage, nos valeurs sont aujourd’hui plus que jamais mises à l’épreuve. Le retour de l’antisémitisme a conduit de nombreux Juifs à un repli mais aussi à un renoncement de l’esprit critique qui a fécondé le judaïsme.

Israël pourra-t-il survivre à la perte d’une éthique qui, depuis le Sinaï, l’a constitué ?

Pendant des siècles, malgré l’oppression et les persécutions, des intellectuels, des philosophes, des artistes n’ont cessé de délivrer un message à la fois juif et humaniste. Même après la shoah, ils ont gardé vivante la promesse d’Israël : le désir de parler au monde, la prétention à sa réparation que la tradition nomme Tikun Olam. La réparation du monde mais aussi le sentiment de l’exil et de l’altérité ont inspiré le peuple juif dans son dialogue avec les autres « nations ». C’est sans doute ce dialogue qui fut le secret de sa survivance. Désormais Israël est tout autant le nom d’un pays que d’un peuple, la centralité d’Israël dans la conscience juive est aussi indéniable qu’irrévocable, c’est dans ce sens que j’emploierai ce nom. Israël parle-t-il encore au monde ? A-t-il encore un message à lui offrir ?

 

  • Le monde comme lieu de l’éthique 

La pensée juive trouve sa source dans le récit biblique, l’éthique y est centrale, elle se concentre dans la responsabilité à l’égard d’autrui.

Comme l’a écrit Léon Ashkenazi1 « la perplexité de la conscience juive porte sur l’existence du monde ». Le récit biblique pose une question essentielle : comment faire exister un monde où l’homme et Dieu soient présents l’un à l’autre ?

Dans le récit biblique, Dieu a créé le monde pour que l’homme y soit « situé ». Le septième jour, il se repose et l’humain prend le relai, à son tour de faire en sorte que ce monde soit « habitable » par Dieu. Et cela, non dans un désir de fusion-communion mais dans un rapport où la séparation, qui est une des définitions du mot sacré (kadosh), demeure la condition de l’alliance.

Dans la pensée juive, Dieu et le monde sont séparés. De cette séparation, de cette violence symbolique originelle dont le récit biblique se charge, il s’agit pour l’humain de faire advenir un difficile sinon impossible pacte ; faire de ce monde « en exil » de la présence divine, un lieu, une demeure, un mishkan où l’homme et Dieu seraient présents l’un à l’autre. Le lieu de la coexistence réside précisément dans l’éthique et cette éthique se concentre dans la responsabilité à l’égard d’autrui.

Dans le récit biblique, l’éthique de la responsabilité se confond avec l’émergence du sujet. Cette émergence étant le fruit d’un processus de séparations : création du monde puis exil sur terre du premier couple humain, puis le départ d’Abraham qui doit tout quitter pour aller vers lui « lech leha » puis l’exode du peuple hébreu. Chaque fois, il est question d’un arrachement d’avec l’origine, d’un décalage.

La question de la responsabilité est présente dès la genèse. Quand, dans le jardin d’Eden, Dieu demande à Adam « Où es-tu ? », celui-ci tout d’abord se cache puis incrimine le serpent, Eve puis Dieu lui-même de lui avoir donné pareille femme…

Dans la tradition hébraïque, la faute ne réside pas tant dans la consommation du fruit de l’arbre défendu, que dans la dérobade d’Adam.

On peut ainsi envisager la faillite de sa responsabilité comme faute première de l’humanité. Dans l’épisode de Caïn et Abel, Caïn répond encore une fois en se dérobant : “Suis-je le gardien de mon frère ?” Plus tard, lors de l’exode, certains encombrés par la « difficile liberté »2, refuseront la loi,  choisiront le culte du « Veau d’or » et retourneront à l’idolâtrie. En hébreu, le mot responsabilité se dit achraiut, « ach » c’est le frère, « ah’er », c’est l’autre. La responsabilité, c’est répondre de son frère, contrairement à ce qu’a fait Caïn, comme un acquiescement à une subjectivité où le sujet ne l’est vraiment que par l’acceptation de l’autre. Prendre en charge l’autre en soi, c’est alors admettre une identité entamée, comme si la responsabilité était aussi l’autre nom de l’acceptation de la faille en soi, du manque. La pensée juive est avant tout méfiance face à toute idée de totalité, de coïncidence entre soi et soi d’où une lutte intransigeante contre l’idolâtrie, contre cette tentation dangereuse de l’innocence et de la plénitude infantile et irresponsable. Dans le judaïsme, l’altérité est concentrée dans le rapport au divin, mais elle se décline dans le rapport à autrui.

Aussi le service de dieu, avodat hashem, c’est d’abord se comporter de façon morale vis à vis d’autrui.

Dans la bible, on se doit d’ « aimer son prochain comme soi même » mais aussi l’étranger : « Tu aimeras l’étranger comme toi-même, car tu as été étranger en terre d’Egypte » (Lévitique XIX). Comme un rappel voire une injonction à se souvenir de l’exil en soi.  Tout cela constitue la dimension universelle du judaïsme ; quand dieu propose l’alliance à Abraham, Il dit : « Par toi se béniront toutes les nations de la terre. » Comme une promesse d’universel.

Au milieu des autres et séparé, Israël a dès lors un rôle, une mission, peut-être celle de témoigner de l’altérité et de l’exil comme conditions de l’universel.

La séparation qui, dans la bible est le principe de la vie et l’origine de la création du monde puis de l’humain n’est pas division mais condition de l’alliance. La pensée juive est une pensée de l’inachevé ; il appartient aux humains de poursuivre l’œuvre du divin par la réparation du monde, par le Tikun Olam.

Il semble qu’à partir de ces prémisses, on puisse considérer qu’il y a une pensée juive qui, de Rachi à Freud, en passant par Buber, Levinas et tant d’autres, a envisagé la faille, le manque comme porteurs de vie et d’éthique.

Longtemps, la pensée juive, certes scotomisée, a continué à inspirer des penseurs, à distiller ses doutes, ses réflexions.

Dans une fidélité parfois infidèle, ce qui aura guidé la plupart des penseurs, philosophes, musiciens, militants, inventeurs juifs pourrait se résumer en une idée : l’envie de parler au monde, d’y agir, d’œuvrer à sa réparation. Bien sûr d’autres interprétations ont aussi existé, il suffit pour s’en convaincre d’observer les tenants de l’ultra orthodoxie, de ceux qui érigent des murs, construisent des ghettos et renvoient le judaïsme à un monologue haineux hostile aux autres. Ceux-là pourtant n’auront guère contribué à l’incroyable survivance du peuple juif à travers l’histoire.

 

  • A partir du XVIIIe siècle, les Lumières françaises, l’Aufklärung allemand mais aussi la Haskala, offrent aux Juifs comme aux autres, un avenir citoyen émancipé des anciennes servitudes. Hors du ghetto, les Juifs s’engagent plus que jamais dans la cité.

La tension entre émancipation et antisémitisme devient une source jaillissante d’inspiration, de créativité. La place des Juifs, leur statut d’ « entre deux », à la lisière du dedans et du dehors des sociétés qu’ils habitent, leur donne une sensibilité particulière au monde mais elle entre aussi en résonnance avec ce décalage dont la bible elle-même se fait l’écho. Cette tension joue un rôle anticonformiste, leur position est douloureuse, dangereuse mais féconde. Dans tous les domaines, les Juifs sont dans une sorte d’ « avant-garde » culturelle : la littérature, la musique, les sciences humaines et sociales, le cinéma, la politique. Leurs voix s’expriment à contre-point, est dissonante comme l’a écrit Adorno 3. C’est dans ce statut de « paria »  dont parlait Max Weber et que reprendra Hannah Arendt4 que nombre de Juifs deviennent la conscience critique du monde occidental, qu’ils en constituent d’une certaine manière un phare.

D’immenses figures telles Kafka, Freud, Marx, Durkheim, Einstein, Rosa Luxemburg, Hannah Arendt, Walter Benjamin auront définitivement marqué leur siècle.

Nombreux furent les Juifs révolutionnaires qui s’engagèrent aux côtés des opprimés. Leur internationalisme n’avait rien d’abstrait, vivant entre plusieurs langues, plusieurs pays, cet universalisme constituait leur réalité intime. Aussi, quand l’antisémitisme leur reproche leur non appartenance, leur cosmopolitisme, les Juifs révolutionnaires revendiquent pour leur part le nom de « citoyen du monde » qui ressemble parfois à l’autre nom du nom juif lui-même.

A l’instar de Clara Zetkin, Emma Goldman, Léon Trotsky, des milliers de Juifs feront du socialisme leur véritable terre d’élection, défendant un esprit universaliste au dessus des patries et des frontières nationales. Cet engagement allait parfois de pair avec un certain retrait vis à vis de leur affirmation juive. Il leur fallait alors abolir tout particularisme à commencer par le leur. Ainsi, Rosa Luxemburg se défendait de garder en elle : « aucun recoin spécial pour les souffrances juives face au malheur du monde » elle écrit : « je me sens chez moi dans le vaste monde partout où il y a des nuages, des oiseaux et des larmes »5. Pourtant on peut aussi entendre cette phrase comme une affirmation et une fidélité à son judaïsme.

En 1914, Charles Péguy6 à propos des Juifs écrit :

« Je connais bien ce peuple. Il n’a pas sur la peau un point qui ne soit pas douloureux, où il n’y ait un ancien bleu, une ancienne contusion, la mémoire d’une douleur sourde, une cicatrice, une blessure, une meurtrissure d’Orient ou d’Occident. Ils ont les leurs, et toutes celles des autres ».

Paroles que n’aurait pas démenties Edmond Fleg7 qui, en 1928, dans Pourquoi je suis juif, écrit :
« 
Je suis juif, parce qu’en tous lieux où pleure une souffrance, le juif pleure.
Je suis juif parce qu’en tous temps où crie une désespérance, le juif espère.
Je suis juif, parce que la promesse d’Israël est la promesse universelle.
Je suis juif, parce que, pour Israël, le monde n’est pas achevé : les hommes l’achèvent.
Je suis juif, parce qu’au-dessus des nations et d’Israël, Israël place l’Homme et son Unité. »

 

  • Shoah et réparation du monde

Les espoirs d’émancipation se fracassent avec la Shoah, un tiers du peuple juif y a péri et avec lui tous les enfants qui ne sont pas nés. Et cette « barbarie » s’est produite au cœur de l’Europe, de cet occident dit « civilisé » qui se prétendait « conscience du monde ». Cette brisure de civilisation a entaché l’idée même de progrès, de Lumières.

Pourtant, au lendemain de la Shoah, et cela aujourd’hui devrait nous interpeller, les Juifs entreprennent un travail de reconstruction d’eux-mêmes et du monde. Le souci du monde, la philanthropie qu’ils auraient pu, avec raisons, avoir perdus, sont plus que jamais présents. Pour nombre d’intellectuels juifs, le Tikun olam, la réparation des brisures du monde apparaît alors comme une nécessité plus urgente que jamais. Au lendemain de la guerre, il n’y a pratiquement pas d’appel à la vengeance, un des plus forts témoignages sur les bombardements de la ville de Dresde de février 1945 par les alliés est rapporté dans le journal du linguiste et résistant juif Viktor Klemperer, « Je veux témoigner jusqu’au bout ». Bien plus tard, en 1964, c’est Barbara qui chantera le pardon à travers un hommage à la ville de Göttingen…

Alliance universelle israélite

René Cassin, membre du gouvernement de la France libre pendant la guerre et président de la bien nommée Alliance universelle israélite, sera le principal auteur de la déclaration universelle des Droits de l’homme en 1948. Dès le lendemain de la guerre, des intellectuels juifs se rencontrent.

Certains d’entre eux, dès le maquis, avaient résisté avec les armes mais aussi avec l’esprit du judaïsme comme dans l’épisode fabuleux de l’ « école des prophètes ». Dans le maquis de Haute Loire, des responsables des éclaireurs israélites comme Robert Gamzon et Georges Lewitte organisèrent des filières de sauvetage des Juifs. Dès 1943, ils créent un cercle d’étude et de formation du judaïsme. Jacob Gordin, André Chouraqui y dispensent des cours. Etudier et demeurer juif, debout, vivant et humaniste, telle était pour eux aussi la résistance au nazisme. Ils poursuivront l’aventure avec l’Ecole d’Orsay puis donneront vie au Colloque des intellectuels juifs de Langue Française qui, dès 57, se réunira tous les deux ans. A partir des textes de la tradition juive, il y est question des rapports entre la judéité et le monde moderne, de la reconstruction après la shoah mais aussi de la vocation universelle du judaïsme, de sa volonté de parler aux autres. La réparation du monde, le tikun olam en sont les piliers.  Ces colloques rassemblent des noms d’intellectuels qui font rêver : Eliane Amado-Valensi, Léon Ashkénazi, Henri Atlan, Jean Halpérin, Vladimir Jankélévitch, Annie Kriegel, Emmanuel Levinas, Robert Misrahi, André Neher, Jean Wahl, etc. La figure la plus emblématique est peut-être celle d’Emmanuel Levinas pour qui l’identité ne peut se penser qu’à l’aune d’une responsabilité pour cet autre avant soi-même. « Le visage est ce qui nous interdit de tuer »8. L’obligation envers cet autre met l’éthique à la place de l’ontologie. Le message biblique se fait philosophique.

Si le « visage de l’autre » nous renvoie à ce qu’ont été les Juifs pour les nazis, il est aussi le paradigme de la condition humaine. Avec Levinas, on peut considérer que toute tentative d’éviter le visage de l’autre, d’échapper au Un, à sa singularité autant qu’à son unité, c’est à dire à son appartenance à une seule et commune humanité, est préparation au meurtre.

Engagements juifs

Après la Shoah, malgré la Shoah ou peut-être à cause de la Shoah, l’engagement des Juifs se poursuit. Une forme de résurrection se manifeste dans tous les domaines ; intellectuel, scientifique, artistique mais aussi politique. L’engagement des Juifs dans la solidarité internationale aux côtés des peuples colonisés et des groupes opprimés semble encore augmenté par le souvenir de la catastrophe, comme si les Juifs ayant vécu l’abandon du monde ne pouvaient pas à leur tour reconduire cet abandon.

Juifs et Arméniens

Dès 1915, le jeune sioniste Avshalom Feinberg se fait le témoin du génocide arménien : « Je me demande si j’ai le droit de seulement pleurer sur la tragédie de mon peuple, et si le prophète Jérémie n’a pas aussi versé des larmes de sang pour les Arméniens ? ». Le poète Ossip Mandelstam le raconte dans : « voyage en Arménie » qu’il écrit en 1930. En 1932, Franz Werfel, un auteur juif autrichien offre au génocide arménien son premier mémorial littéraire, « Les Quarante jours du Musa Dagh ». Plus tard, Vassili Grossman, l’auteur de « Vie et destin » écrit en 1961 : « La paix soit avec vous ». Il y relate une scène ; lors d’une noce, un vieux paysan d’un kolkhoze arménien fait un discours en l’honneur des mariés mais aussi en l’honneur de son hôte Vassili Grossmann, il y évoque le martyre juif : « il disait : voilà un homme, dont le peuple a subi de cruelles souffrances, et qui écrit encore sur les Arméniens ! Il avait envie qu’un fils du peuple martyr arménien écrive sur les juifs. »

Juifs et Noirs

Aux Etats-Unis, les Juifs s’engagent massivement contre la discrimination raciale et le mouvement des droits civiques aux côtés des Afro Américains.

Le rabbin Abraham Heschel, ami de Martin Luther King écrit : « Si l’homme a été créé à l’image de Dieu, avoir du mépris pour l’apparence d’un être humain équivaut à avoir du mépris pour Dieu 9». Martin Luther King sera nommé Docteur Honoris Causa par le Séminaire juif de New York. Les rabbins l’accueillent en chantant « We shall overcome » en hébreu, un gospel devenu l’hymne des marches du mouvement des droits civiques. Puis lors d’une cérémonie en honneur d’Abraham Heschel, Martin Luther King prononce son célèbre discours sur Israël dénonçant l’antisionisme comme l’autre nom de l’antisémitisme. Cet engagement se fit parfois au péril de leur vie comme dans la nuit du 20 juin 1964 dans le Mississipi où James Chaney, un jeune Afro américain fut battu à mort par le Ku klux Klan qui assassina aussi ses deux camarades blancs et juifs, Andrew Goodman et Michael Schwerner. Les Juifs seront nombreux à s’engager dans la solidarité internationale auprès des peuples colonisés, pour l’Algérie, le Vietnam. En première ligne dans la dénonciation de l’apartheid en Afrique du sud, où Denis Goldberg, Nadine Gordimer, Helen Suzman furent parmi les blancs de l’ANC. Suivis des années plus tard par Johnny Clegg qui offrit une des plus belles chansons hommage à Nelson Mandela.

Les Juifs furent nombreux parmi les leaders de mai 68. Engagées, on le sait moins, dans le mouvement de libération des femmes, la liste serait longue de tous ces combats où des Juifs ont pris plus que leur part, jouant leur rôle de passeurs, (définition du mot « hébreu »). La réparation du monde a inspiré des combats mais aussi des œuvres artistiques ; le rêve américain des immigrés juifs d’Europe de l’Est s’inscrira en technicolor à Hollywood, devenant à son tour l’autre nom de l’Amérique. La chanson française, dans son rayonnement d’après guerre, doit beaucoup aux musiciens, compositeurs et chanteurs juifs… Des œuvres littéraires portent elles aussi cette trace : « Je lui avais fait la promesse de redresser le monde et de le lui déposer à ses pieds »  écrivit Romain Gary dans « la promesse de l’Aube ». Romans, luttes politiques, cinéma, chansons, vaccins, le décalage et le souvenir des souffrances passées féconde sans cesse cette promesse, celle d’œuvrer à un monde meilleur.

Et ce, pendant des décennies après la Shoah mais aussi après la création de l’Etat d’Israël.

 

  • Israël n’est pas né de la Shoah mais la Shoah a rendu l’existence d’Israël plus urgente et plus légitime que jamais.

« Aucun des pays d’Europe occidentale n’ait été en mesure d’assurer la défense des droits élémentaires du peuple juif ou de le protéger contre les violences déclenchées par les bourreaux fascistes, cela explique l’aspiration des Juifs à la création d’un État à eux ». C’est l’ambassadeur soviétique Andrei Gromyko qui s’exprime ainsi à la tribune de l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies le 14 mai 1947.

 Bien sûr, le sentiment exilique, comme condition juive va s’en trouver profondément modifié.

 Avant la destruction, l’exil était aussi vécu comme une  richesse, comme le royaume de ceux qui n’en ont pas.

Dans les bâtisseurs du temps, ((1957)) le grand livre de Abraham Heschel, il écrit : «  C’était des hommes qui savaient que les juifs sont en exil et que le monde n’est pas encore racheté. Au dehors, le Juif pouvait être un mendiant, mais en lui-même, il se sentait un prince, un intime du roi des rois… un homme libre. »

« Mais une autre histoire, la Grande, l’Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place: la guerre, les camps. »  résume un peu Georges Perec, (W ou le souvenir d’enfance)

L’exil et la diaspora sont aussi le lieu du massacre ; la poésie des Luftmenschen, l’ardeur des Juifs révolutionnaires ont tous été défaits. La possibilité de la destruction totale renvoie les Juifs à une autre temporalité.

Après la Shoah, Israël devient la patrie des Juifs, réelle pour certains, promesse d’un refuge pour d’autres.

Israël est aujourd’hui central dans l’identité juive, cela signifie aussi qu’au cœur du sionisme se joue l’avenir du judaïsme et que le judaïsme est au cœur de l’avenir d’Israël.

L’existence d’Israël n’a pas à être défendue, elle est. Dans le Monde l’an dernier, je rappelais la réflexion de Raymond Aron après la guerre des six jours : « Si les grandes puissances laissent détruire le petit Etat d’Israël qui n’est pas le mien, ce crime modeste à l’échelle du monde m’enlèverait la force de vivre ». Ou encore celle de Hanna Arendt : « Je sais bien que toute catastrophe en Israël m’affecterait plus profondément que toute autre chose ».
Israël est le pays où beaucoup de Juifs ont une partie de leurs familles, des parents qui y sont enterrés. « Israël », c’est ce mot qui revient dans toutes les prières et qui fait de la bible une véritable « propagande sioniste ». Méconnaître cette réalité, c’est faire offense aux Juifs, à leur mémoire et à leur histoire. »

Pourtant si ces arguments doivent être rappelés aux « antisionistes », la politique actuelle du gouvernement israélien me semble constituer la principale menace à  l’existence de cet Etat.

Dans “Description d’un combat”, un documentaire que Chris Marker réalisa en 1960, les dernières images montrent une toute jeune Israélienne en train de peindre. Le commentaire bouleversant dit ceci : « Qui sera-t-elle cette petite juive qui ne sera jamais Anne Frank. Il faut la regarder, son  existence, sa liberté, c’était l’enjeu du premier combat… mais un deuxième combat commence ; devenir une nation comme les autres, c’est acquérir le droit à l’égoïsme des nations, à leur aveuglement, à leur vanité de nation, mais toute l’histoire d’Israël s’est élevée d’avance contre une force qui n’est que la force, une puissance qui n’est que  puissance. La force et la puissance ne sont-elles mêmes que des signes et la plus grande injustice qui pèse sur Israël c’est peut-être de n’avoir pas le droit d’être injuste. L’injustice  sur la terre d’Israël pèse plus lourd que partout ailleurs. Parce que cette terre elle-même est la rançon de l’injustice ».

Cinquante-sept ans après ce documentaire, Qu’en est-il de ce deuxième combat évoqué par Chris Marker ?

Que reste-t-il de l’idéal socialiste des kibboutzim dans un pays où le creusement de l’écart entre les plus riches et les plus pauvres est l’un des plus importants au monde. Que reste-t-il d’une « âme juive » faite de décalage et du souvenir de l’exil en soi ? Il y avait dans le sionisme des pères fondateurs dont Ben Gourion, une dimension éthique, irréductible à la seule volonté de « normalisation” de la condition juive. Cette dimension était peut-être la réponse « athée » voire « inconsciente » à l’injonction biblique ; seule la justice sociale et humaine peut rendre la terre “sainte”. Elle seule peut répondre à la promesse divine.

Delphine  Horvilleur dans son dialogue avec l’islamologue Rachid Benzine nous rappelle que le mot « Eretz hakodesh » c’est la terre du sacré où on peut réaliser du sacré et pas la « terre sainte » qui comme l’a aussi rappelé le grand Yeshayahu Leibowitz relève de l’idolâtrie. Retourner sur cette terre aurait dû impliquer le souvenir de l’exil. Il y a une insistance des textes de la tradition sur cette non propriété de la terre comme un rappel constant du danger existentiel d’une totale adéquation de soi à soi.

Nous sommes très loin du sionisme religieux, responsable de l’assassinat du premier Ministre Yitzhak Rabin. Yitzhak Rabin ; un nom si proche du mot rabbin… Dans la tradition juive, le rabbin est le responsable par définition. Et si l’assassinat de Rabin avait été aussi le meurtre de la responsabilité ? Les inspirateurs du sionisme n’auraient sans doute guère imaginé une situation inique d’occupation d’un autre peuple qui se poursuit aujourd’hui depuis 50 ans… Le désarroi de beaucoup de Juifs face à la politique d’Israël n’est pas traitrise comme le proclame le nihilisme des tenants des nationalismes. La critique anxieuse porte sur le judaïsme lui-même, elle s’inquiète de toute logique d’accomplissement et se pose la question de la fidélité à soi et aux autres.

Israël n’est pas l’axe du mal dans le monde et la haine d’Israël est de l’antisémitisme. Mais Israël ne saurait s’abstraire de l’éthique qui l’a constitué et qu’il a d’une certaine manière “léguée” au monde.

 

  • La politique d’Israël irresponsable ?

Parmi les opposants heureusement nombreux de la politique du gouvernement israélien, il n’y a pas seulement des artistes, des écrivains comme Amos Oz, Zeruya Shalev, David Grossman, il y aussi des généraux israéliens, d’anciens responsables du Shin Beth, jusqu’au président Reuven Rivlin, lui-même. Ces « responsables » qui ont fait de la défense de leur pays, leur métier et leur vie parlent tous d’une politique dangereuse et « irresponsable ».

 Le refus de la frontière

Alors que la frontière, la séparation sont dans la Genèse à l’origine de la vie mais aussi de l’éthique, Israël s’accommode chaque jour un peu plus de cette « non frontière ». Cette absence de définition n’est-elle pas aussi reniement du nom ?  Comment ne pas voir que cette absence de limite est aussi le leurre de la toute puissance, qu’elle rend la séparation difficile, l’alliance impossible.

Les actions d’Israël ne poussent-elles pas les Juifs du monde à se transformer en supporters d’une politique injuste ?

Comment justifier l’abandon de valeurs démocratiques et humanistes, valeurs qui sont au cœur de leur propre légitimité en tant que Juifs dans les pays démocratiques ?

Bien sûr, le long refus du monde arabe, l’expulsion des Juifs de leur terre natale et la catastrophe islamiste sont aussi les partenaires du désastre en cours.

Mais tout au long de son histoire, l’humanisme juif, son désir de justice ont tenu et résisté même après la Shoah. Parce que les Juifs ont offert au monde l’idée monothéiste, mais aussi tant de découvertes, tant d’engagements, parce qu’Israël, plus qu’un pays fut aussi une promesse, promesse non seulement faite à Abraham et Moïse mais à toute l’humanité, alors Chris Marker a peut-être raison de dire que « l’injustice pèse plus lourd sur la terre d’Israël ».

 

  • L’antisémitisme n’est pas la vérité des Juifs

La résurgence de l’antisémitisme après la Shoah a constitué pour beaucoup d’entre nous une stupeur et une immense douleur. Elle a ravivé une menace existentielle qui semble viser l’Etat juif lui-même. Dès lors, la défense d’Israël se fait inconditionnelle tant elle semble entrer en résonnance avec sa survie. C’est hélas de cela que les dirigeants israéliens abusent : de la douleur, de la peur, de la haine et de la confusion.

La solitude juive que nous avons été nombreux à vivre, l’abandon comme un écho atténué de l’abandon des Juifs qui avait mené à leur extermination m’ont inspiré de nombreuses pages. Pourtant, et mon livre le dit aussi en filigranes, l’enjeu, l’épreuve pour nous, consiste à rester soi-même, fidèles à un message, à une tradition autant qu’à une transmission. La tentation du repli mais aussi la gangrène de discours de haine et d’exclusion ne cessent de s’étendre, de convaincre. Peut-on vraiment à partir de notre histoire, prôner un retour à la « pureté originelle » par le rejet des étrangers, des réfugiés ? Au-delà d’une forme de trahison morale, n’y a-t-il pas aussi un refus de transmettre ? De quel judaïsme, les jeunes générations pourront-elles fièrement se revendiquer ?

Bien sûr ces passions tristes n’épargnent personne. Le temps du ressentiment a succédé à celui de la révolte. La vengeance, malgré l’avertissement de Simon Wiesenthal semble avoir remplacé la justice.

L’absence d’utopies positives laisse le champ libre aux marchands de haine. Le chacun pour soi, qui n’est sans doute pas étranger au triomphe du libéralisme économique, met chacun en concurrence : les luttes, les communautés, les souffrances, les mémoires. Sur les décombres de l’idée d’émancipation, fleurit désormais un peu partout une victimisation déshumanisante.

Pourtant longtemps, il y eut cette idée précieuse entre toutes d’une émancipation qui l’était aussi par rapport au regard de l’oppresseur. Ce fut le temps heureux de « Black is beautiful », des féministes revendiquant leur droit au plaisir, des gay-pride passant de la honte d’avoir été à la fierté d’être. Contrairement à ce que pensait Sartre, il existe une positivité de l’être juif. Si l’antisémite est largement déterminé par le juif ou plus exactement par le refus du juif, de son nom, de sa « vérité nomade »10, le Juif, lui n’est pas déterminé par l’antisémite. La haine des antisémites n’est pas la vérité des Juifs. Et cela aussi est un combat.

Au lendemain de la Shoah, les grands penseurs juifs n’évacuaient pas l’antisémitisme, ils y résistaient par leur exigence humaniste de porter un discours à la fois juif et universel.

Drame des nations, catastrophe pour Israël

L’élection de Donald Trump, le brexit, Poutine, la montée des populismes en Europe, mais aussi la menace islamiste, le terrorisme, le drame des réfugiés, la montée du racisme et de l’antisémitisme sont pour chacun d’entre nous les défis de notre temps.

Face à cela, Israël a-t-il encore un message à délivrer au monde ? Comment affirmer un judaïsme positif, fier de son héritage, de ses valeurs et de sa capacité à les partager ?

Comment maintenir aujourd’hui le message bimillénaire du sage Hillel :
« Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? Si je ne suis que pour moi, que suis-je ? Et si pas maintenant, quand. »

Si pour tous les peuples et toutes les nations du monde, l’abandon d’une exigence éthique et humaniste est un drame, pour les Juifs et Israël, il semble que ce soit une catastrophe et un danger mortel tant cette exigence est constitutive du message hébraïque.

Israël peut-il perdre le dialogue avec les autres, renoncer au tikkun olam, à la réparation du monde sans renoncer à lui-même ? L’inquiétude et la mélancolie devraient peut-être fourbir les armes d’une résistance.

 

 Brigitte Stora


1 Léon Ashkenazi La parole et l’écrit, ed Albin Michel
2 titre d’un livre d’Emmanuel Levinas
3 Theodor Adorno, dialectiques négatives
4 Hannah Arendt la tradition cachée le juif comme paria
Rosa Luxemburg : J’étais, je suis, je serai (à ne pas confondre avec le tétragramme)
Charles Péguy mystique et politique
7 Edmond Fleg, Pourquoi je suis juif
8 Emmanuel Levinas, Ethique et infini
9 Abraham Joshua Heschel, Dieu en quête de l’homme. Philosophie du judaïsme
10 Blanchot Maurice, « Être juif », in L’Entretien infini, Paris, Gallimard, 1969