D’accord, pas d’accord!

Éloge juif de la dispute

Le numéro de printemps 2018 de Tenou’a est désormais disponible pour les abonnés, dans votre librairie ou sur commande.

TENOUA_171_COUV V02.inddTomber d’accord

Édito du rabbin Delphine Horvilleur

Cette expression française, « tomber d’accord », l’illustre parfaitement : le consensus fait toujours courir le risque d’une chute et d’un écrasement, celui de la confrontation d’idées et du débat qui élève. Quand la différence de points de vue s’efface, est-on sûr que nos idées ont toujours de la hauteur ?

Voilà ce que la littérature rabbinique interrogeait déjà il y a près deux millénaires. Dans le Talmud, les sages s’affrontent sans jamais gommer l’opinion adverse. Parfois même, ils deviennent fous ou meurent du simple fait de ne plus trouver face à eux d’avis divergents. Il faut « Discuter ou mourir », disent-ils, (Taanit 23a) et, dans leur monde, le consensus est toujours assassin.

Qu’en est-il dans notre monde ? Nous semblons souffrir d’une problématique inverse : les polémiques dans l’espace public et sur les réseaux sociaux atteignent des degrés de violence inédits. Il s’agit bien souvent « d’assassiner » l’avis contraire ou de prendre à parti un tiers, de dénoncer la « trahison » de l’opposant. Soudain, celui qui n’a pas ma vision du monde, ma définition du judaïsme, du féminisme, du sionisme, de la laïcité… est jugé infréquentable. Quel support commun avons-nous cessé de partager, qui nous empêche ainsi de grandir de nos désaccords ? Et si je fais de la place à l’autre dans le débat, où commence l’opinion inacceptable ?

Voilà ce qu’interroge ce numéro de Tenou’a, en réunissant, comme toujours mais plus que jamais, des divergences de points de vue, des penseurs, juifs, orthodoxes, libéraux ou ne se reconnaissant dans aucune de ces étiquettes, des femmes et des hommes dont le point commun est de penser que personne ne parlera au nom du judaïsme en étouffant la voix divergente.

C’est aussi dans cet esprit que vient de se créer L’Atelier Tenou’a, un rendezvous mensuel d’étude qui cultive l’art juif du désaccord.

Le poète israélien Yehouda Amihai écrivait : « Sur la terre où j’ai raison, ne poussera aucune fleur au printemps ». Le lieu de nos certitudes inquestionnées et de nos convictions inattaquables est toujours condamné à la stérilité. Vous n’êtes pas d’accord ? Tant mieux.