janvier 2015

Obscurantisme ?

Tribune: Je rêve de ne plus vivre sur une terre obscure

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Dès avant les manifestations historiques qui ont vu quatre millions de personnes marcher dans les rues de France calmement et dignement, et plus encore après, tous les médias, tous les politiques nous l’ont dit et répété : les terroristes ont perdu ; la France est unie.

Je voudrais bien les croire, mais je ne les crois pas. Je crois que se poursuit, par ces mots mêmes le mensonge qui a mené à ce qui se passe depuis quelques jours, depuis quelques années. Car les terroristes ont gagné. Une fois de plus, ils ont réussi leur mission.

Je crois que ce pays s’est perdu et nous a perdus lorsqu’il a admis l’antisémitisme comme une idéologie certes merdique mais possible.

Mercredi, des journalistes facétieux ont été tués. En France, terre qui ne cesse de donner au monde des leçons en se revendiquant meilleure et plus juste que tout autre, en France, on a tué des pitres. Je corrige : en France, aujourd’hui, des Français tuent des farceurs.

Ces juifs n’étaient même pas dessinateurs

Et puis, comme toujours ici, comme toujours dans ce pays, vendredi, des Français ont tué des Français parce qu’ils étaient juifs, juste parce qu’ils étaient juifs. Même pas parce qu’ils étaient des juifs gouailleurs ou dessinateurs. Nous avions voulu y croire, pourtant, cette fois, croire que pour une fois, ce n’était pas les juifs qui avaient été visés. C’était assez impensable comme ça : des citoyens venaient de commettre un acte jamais vu dans le monde libre – exterminer la rédaction d’un organe de presse au cœur de ses locaux.

Nous vivons dans un pays qui considère comme possible, aujourd’hui, que des juifs soient assassinés parce qu’ils sont juifs. Bien sûr, chacun lisant cela poussera des haut cris en s’assurant que je me trompe, que je caricature.

À Carpentras, le symbole était violent, on attaquait les morts. Aujourd’hui, on tue les vivants. C’est pire.

Ces cris seront un mensonge, un mensonge à soi-même, un mensonge de plus. Si je nous exhorte aujourd’hui à cesser de nous mentir, c’est qu’il est bien devenu acceptable pour les Français de voir leurs concitoyens juifs pris pour cible. Je me souviens, enfant, avoir vu le président de la République d’alors, François Mitterrand, marcher en tête d’un immense cortège indigné à la suite des profanations du cimetière juif de Carpentras. Quelques années plus tard, on profane les cimetières juifs et musulmans quotidiennement, sans que cela ne fasse plus réagir personne. Et, régulièrement, on assassine des juifs pour la seule raison qu’ils sont juifs. À Carpentras, le symbole était violent, on attaquait les morts. Aujourd’hui, on tue les vivants. C’est pire. Et pour ces vivants assassinés, on ne marche plus, avec en tête de cortège un président de la République indigné. Lorsque Fofana et sa bande assassinent Ilan Halimi après l’avoir torturé plusieurs semaines durant, on ne trouvera guère que des juifs pour battre le pavé et dire leur indignation, comme si c’était un problème de juifs. Lorsque Mohamed Merah, après avoir attaqué et tué des soldats hors de leurs missions de combat, s’en prend aux enfants de l’école Ozar HaTorah, allant jusqu’à poursuivre une fillette dans la cour d’école pour lui tirer une balle à bout touchant dans la tête, les Français pleurent l’horreur de la situation, mais aucune manifestation massive ne rassemblera les citoyens de France, quelles que soient leurs convictions, quelle que soit leur religion, leur degré de laïcité ou de religiosité, pour dénoncer le fait que lorsqu’on attaque les enfants de la République, on attaque la République entière. Comme si c’était un problème de juifs.

Alors mercredi, on a tué des journalistes. Et mercredi soir il y avait dans les villes de France des centaines de milliers de citoyens choqués, stylo à la main, larme à l’œil, pour dénoncer l’horreur que nous inspire l’attaque de la liberté de la presse, l’attaque de journalistes pour leurs idées, l’attaque de l’humour. En tant que journaliste, en tant que juif, je ne peux m’empêcher de penser que les discours d’aujourd’hui ne sont qu’une réédition des discours prononcés depuis des années, qui ont normalisé (tout en le regrettant) le meurtre de juifs dans notre pays, qui ont normalisé la haine verbale, physique, idéologique des juifs dans notre pays, et que cette même normalisation pourrait s’appliquer bientôt aux journalistes, aux artistes, aux humoristes. Notre pays a la mémoire courte, si courte qu’il oublie quelle est la singularité que prend ici la violence terroriste. Les attentats de New York et Washington étaient odieux, ont transformé le monde, en mal, l’ont bouleversé, l’ont meurtri. Les attentats de Madrid, quelques mois plus tard, ont entraîné l’Europe dans le drame que connaissaient les États-Unis. Les attentats de Londres ont achevé de convaincre les Européens qu’ils seraient désormais une cible chez eux.

L’autre point commun de ces terroristes est d’être français, nés en France, élevés à l’école de la République

Mais Fofana, Merah, Nemmouche, les frères Kouachi, Amedy Coulibaly, qu’on-t-il en commun ? Certes, ils se revendiquent de l’islam. Mais leur autre point commun est d’être français, nés en France, élevés à l’école de la République, celle qui devrait donner ces fameuses et saintes valeurs de tolérance, d’intégration et d’universalité. Ils ne sont pas, comme à Londres, Madrid, ou New York, débarqués plus ou moins fraîchement de quelque terre de jihad dans le but, dès le départ, de commettre un meurtre massif et symbolique. Ils ont grandi ici, ils étaient pour la plupart sur les bancs des mêmes écoles publiques dans les mêmes années que moi et, aujourd’hui, ils veulent ma mort, deux fois, comme juif, et comme journaliste.

Je reproche aujourd’hui aux musulmans de France, que je connais, que j’aime et que je défends, et avec qui je veux vivre, d’avoir laissé trop longtemps les représenter des individus dont les idées, sans être à la hauteur de la violence du terrorisme auquel nous assistons aujourd’hui, nourrissent ce radicalisme. Je sais, pour les fréquenter, pour partager avec certains d’entre eux des amitiés sincères et anciennes, que de nombreux musulmans de France, que je veux croire être la majorité, sont aussi critiques et bienveillants dans leur islam que je le suis dans mon judaïsme. Il est temps aujourd’hui que se lèvent les musulmans de France, non pas comme on le leur demande, sans vergogne et par pur ostracisme, pour s’excuser de crimes qu’ils n’ont ni voulus ni provoqués, qui leur nuisent et les émeuvent, les attristent, les meurtrissent sans doute autant que tous les autres citoyens de ce pays ; Non, il est temps qu’ils se lèvent pour refuser à des radicaux le droit de penser la religion en leur nom. Il est temps qu’ils refusent de se laisser maltraiter par l’extrême-droite et certains de leurs représentants souvent auto-proclamés.

Je reproche aux juifs de France la timidité politique qui est la leur, de s’être laissés réduire à l’état de citoyens-cibles, de s’être laissés maltraiter, d’avoir cédé à ce à quoi les pousse ce pays depuis tant d’années : le repli. Je leur reproche de n’avoir pas affirmé plus haut, plus fort, avec plus de virulence et de fermeté, qu’on peut être français et porter une kippa et des tsitsit, y compris en public, qu’on peut se dire juif et être laïc.

Acculturation violente et contrainte

Mais mes reproches vont avant tout au peuple de France, qui a abandonné ses juifs, comme toutes les autres minorités qui vivent sur son territoire, au nom d’un universalisme qui prouve chaque jour un peu plus à quel point il n’est qu’une essentialisation, une acculturation violente et contrainte, un soupçon permanent pour imposer une culture tout aussi particulière que les autres, avec sans doute de merveilleux aspects mais aussi d’innombrables tares.

Je reproche enfin aux autorités françaises, depuis des années, de nous faire croire que nous, juifs de France, aurions le devoir de nous laisser assassiner, aléatoirement, au nom de ce que toute affirmation du particularisme de la violence qui nous est faite aujourd’hui serait une trahison de l’universalisme républicain et laïc.

cc Hrag Vartanian

cc Hrag Vartanian

Cette République française a tellement appris à détester toute forme de manifestation religieuse qu’elle en est venue à instituer l’ignorance de la culture religieuse comme une vertu et une valeur. Le résultat se voit aujourd’hui. Nul ne connaît l’autre : l’ignorance, la méfiance, la violence. Je pourrais vouloir croire à cet universalisme si je ne savais pas qu’il était un mensonge, et d’abord un mensonge que nous nous faisons à nous-mêmes au quotidien. Je pourrais vouloir mener la lutte du changement de société, de cette société qui m’a vu grandir et a conçu certainement, en grande partie, ma façon de penser et de voir le monde. Mais je refuse de faire payer à mes proches, à mes enfants, le prix de ces luttes qu’ils subissent. Non pas tant que je craigne pour leur vie, mais comment grandir, s’épanouir dans ses identités plurielles dans un pays qui vous enjoint, par son dogme ou par la culture de haine qui le traverse largement, de cacher une partie de ce qui vous fait en tant qu’individu ?

Voilà pourquoi je rêve aujourd’hui à d’autres terres, qui ont certes leurs problèmes, leurs déséquilibrés, leurs pathologies, mais ont au moins le mérite de n’avoir pas commis l’erreur de désigner un pan entier de la culture que l’on appelle religion comme un ennemi et une honte, de ne pas se vautrer dans cette erreur en la revendiquant fièrement, contraignant les plus faibles de ses enfants à se réfugier dans une défense intolérable qui se traduit en assassinats, dans le contre-modèle refuge que constitue souvent pour le paria ou l’ignorant le radicalisme religieux. Car refuser, sur quelque sujet que ce soit, y compris la religion, l’apprentissage, la connaissance et le savoir porte un nom : l’obscurantisme.

Antoine Strobel-Dahan, rédacteur en chef de « Tenou’a – Atelier de pensée(s) juive(s) »
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L'auteur

Antoine Strobel-Dahan
Rédacteur en chef de Tenou’a