Pessah

Le commentaire de David Isaac Haziza

Un peu de cuisine pour initier mon propos : les fêtes juives ne sont pas seulement affaire de lois et d’interdits, ni même de commémoration ou de textes. Il s’y trouve une dimension charnelle, qui passe en grande partie par la nourriture : à Pessah cette dernière est peut-être même l’essentiel.

Il est un mets qu’on ne prépare qu’à cette occasion, et qui figure en bonne place sur le plateau du Séder : je veux parler du harosset. Chacun en a sa recette, et elle diverge considérablement entre ashkénazes et séfarades, et même d’un pays ou d’une région à l’autre. Mais on peut dire au moins qu’il s’agit d’une espèce de purée de fruits et d’épices, qu’elle n’est pas cuite, et qu’on fait généralement entrer dans sa composition des pommes, du miel, des raisins secs. Certains, en Afrique du Nord, y mettent de la date, de la noix, des figues, les Juifs italiens y ajoutent parfois pignons, châtaignes ou amandes, beaucoup, chez les ashkénazes notamment, y mêlent du vin, de la cannelle et du gingembre, les épices juives par excellence, d’autres de la muscade ou encore du clou de girofle. Difficile donc de parler d’une recette unique et il y en a sans doute autant qu’il y a de familles pour le consommer.

Ce qui est plus déconcertant encore, c’est que la raison d’être du harosset n’est pas spécifiée dans la Haggada. Coutume plutôt que loi, il est pourtant connu de tous les Juifs observant le Séder et son origine est discutée dans le Talmud.

Douceur, amertume et fadeur

Commençons par dire ce qu’il en est du simple vécu de ceux qui, chaque année, en mangent ainsi sur leur matsa, qui aiment ou détestent cette pâte sucrée qu’ils doivent ingérer avec de la racine de raifort pour les plus courageux, de la laitue pour les autres en guise de maror.[1] Le harosset, c’est le goût de la fête, ou plutôt c’est l’un de ses trois goûts élémentaires : la douceur. S’y ajoutent l’amertume du maror et la fadeur de la matsa qui, pour le coup, trouvent leur source dans la Torah, côte à côte avec le sacrifice pascal que nous ne pratiquons plus mais dont l’os du plateau et le plat de résistance carné – le plus souvent – portent le souvenir.[2] Dans Du côté de chez Swann, lors du célèbre épisode de la madeleine, Proust écrit : « Quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. » Notre rapport à la fête n’est pas d’abord textuel mais sensoriel, et dire cela ne revient pas à tomber dans le folklore : le sens précisément se vit chez nous à même le rite, et l’étude de ce sens ne vaut que par rapport aux gestes que nous accomplissons. Le judaïsme a un goût, une odeur, parce qu’il est chair et non seulement texte. Parce qu’il est mémoire et non seulement histoire. Parce qu’il est pratique et non pure et simple spéculation théologique.

Si l’on interroge les sources, il apparaît qu’au harosset les Sages attribuent deux possibles origines,[3] outre les explications proprement culinaires ou hygiéniques. C’est la seconde de ces deux origines qui est souvent citée de nos jours, notamment dans les haggadot francophones et lorsque ce mets rituel est expliqué aux enfants : le harosset symboliserait le mortier fabriqué par les Hébreux pour édifier les villes de Pitom et Ramsès. Le problème avec cette explication est qu’elle sent un peu trop fort l’a posteriori et ce que l’on appelle parfois la « rabbinisation » du rite. Pourquoi mangerions-nous le symbole du mortier ? La popularité de cette explication est due selon moi à ce qu’elle est directement liée à l’idée que l’on se fait de la fête de Pessah : une commémoration de la sortie d’Égypte, un point c’est tout, tout ce qui s’y fait devant avoir un lien avec cet événement. Absurde ou non, le fait de manger de ce « mortier » nous rappelle l’esclavage en Égypte et la boucle est donc ainsi bouclée.

La première explication donnée est à la fois moins directement liée au sens qu’a Pessah pour la plupart des gens, et moins « politiquement correcte ». Il s’agirait d’une référence, l’aliment de base du harosset étant la pomme, à ce verset du Cantique des Cantiques : « Sous le pommier t’ai éveillé : c’est là que te conçut ta mère et là qu’elle souffrit te donnant jour. »[4] La Sulamite s’adresse à son aimé et lui évoque leurs premiers ébats, sous le pommier, là où il aurait été lui-même conçu et mis au monde. Les Sages ont parfois lu dans ces mots, au-delà du sens édénique ou charnel, une allusion aux femmes d’Israël qui poussaient leurs maris à l’amour alors que Pharaon l’avait prohibé comme le rappelle d’ailleurs la Haggada, en allant les voir pour s’unir à eux dans les champs. C’est en tout cas la preuve que le Cantique n’est pas toujours pris par la Tradition comme un chaste poème allégorique ! Il résulte de cette interprétation, reprise à leur compte par certaines ménagères, l’habitude de mêler au harosset un peu de tous les fruits et épices mentionnés dans le poème.

 Halakha et tradition

Que l’on me permette un petit détour pour mieux rendre compte de ce goût de la fête et de son sens. Notre perspective est bien trop souvent rabbinique, alors que nombre de nos traditions précèdent l’établissement de la Halakha. Je ne veux pas dire par là que cette dernière importe peu : je tiens même qu’elle a aidé à conserver des rites et des lois qui, sans cela, auraient probablement fini par disparaître. Comme on dit, les écrits restent ! Mais je tiens aussi que ce que l’orthodoxie voit comme résultant de la Halakha est souvent, bien au contraire, premier par rapport à elle, premier par rapport à l’œuvre rabbinique qui tend à se l’approprier, soit en « halakhisant » des traditions, soit en les comptant comme minhagim, comme coutumes autorisées : dans le cas du harosset, le Talmud discute d’ailleurs de son caractère obligatoire, mais sans trancher.

Ces coutumes charmantes que nous respectons sans nous préoccuper de ce qu’en disent les rabbins sont autant d’exemples de ce que j’avance : la Mimouna des Juifs marocains, qui fleure si bon le paganisme, le Tashlikh parfois critiqué par les poskim et en tout cas né indépendamment de leur volonté, la manière dont nous nommons les enfants, certains gestes ou certains symboles « superstitieux » tels que la hamsa, les réjouissances de Pourim dont la codification rabbinique cache mal, vu son exagération même, qu’il ne s’agissait aucunement, au départ, d’être « quitte » de quelque mitsva que ce fût : le Livre d’Esther ne mentionne que des cadeaux envoyés spontanément, pas la nécessité comptable de s’acquitter de telle et telle caractéristique sans lesquelles le cadeau en question perdrait sa validité ! On pourrait d’ailleurs citer la mezouza et les tefilin, dont plusieurs savants pensent qu’ils furent d’abord de simples talismans. Un autre exemple qui me tient particulièrement à cœur, ce sont ces grains de grenade dont nos austères maîtres ont a posteriori voulu justifier la présence sur la table de Rosh Hashana en les comparant à l’abondance des mérites ou aux six cent treize commandements : qu’en dire si ce n’est que pour quiconque a un peu de sens esthétique, il apparaîtra comme évident que ce fruit symbolise tout simplement la vie et l’amour ? C’est le cas dans le Cantique des Cantiques justement[5], dans l’art de tout l’Orient ancien et dans les peintures de Botticelli.

Il y a quelque chose qui échappe aux rabbins, à la Halakha à tout le moins, et ce quelque chose se situe à même les rites, c’est leur dimension pour ainsi dire païenne, et qui est peut-être leur vraie justification. Mon propos ne vise donc pas à minimiser les rites au non d’un « sens » hypothétique, d’un « esprit » supérieur à la « lettre », mais à leur rendre au contraire leur force, que n’épuise aucunement la quittance halakhique : être yotsé est peut-être un début, ça n’est pas une fin.

Polysémie des herbes amères

Je sens pourtant dans l’explication que donne la Gemara par le Cantique ce je ne sais quoi de païen, cette magie refoulée qui refait surface malgré le sérieux rabbinique ou comme si les Sages, cela arrive, subvertissaient leur propre parole. Il me semble qu’on doit voir dans la consommation du harosset un rite spontané, un geste sans prétention et qui dit seulement, à l’instar de la grenade à Rosh Hashana, l’amour et la vie, le printemps et le renouveau. Un aphrodisiaque peut-être ? À en croire certains philologues, les nombreuses références à la pomme dans le Cantique des Cantiques s’expliquent par le caractère érotique et aphrodisiaque alors en effet attribué à ce fruit… Quoi qu’il en soit, le harosset est une nourriture populaire, dont l’origine est à rechercher dans la naïveté du Am haarets et non dans l’érudition des yeshivot.

Une nourriture douce qui s’allie, en un véritable oxymore culinaire, au maror, aux herbes ou aux racines amères. Il y a pour le coup à cet autre mets une source textuelle, je l’ai dit – quoique le maror, comme la matsa, peut être antérieur à la Torah telle que nous la connaissons. Certains ont avancé que le caractère symbolique et commémoratif était là aussi venu a posteriori, que le maror était d’abord une plante poussant au printemps et accommodant avec bonheur la viande de l’agneau grillé. D’autres, que cette herbe avait au commencement un rôle magique et apotropaïque, ou encore celui d’une mortification, ce qui peut d’ailleurs se combiner à l’explication magique. Des historiens voient dans la Pâque originelle une fête des morts, et peut-être des renaissances. Pour ma part, loin de m’amuser de ces dénégations apportées au littéralisme biblique et à l’orthodoxie, j’admire à quel point tout cela se tient, à quel point tout cela, pris ensemble, est vrai ! Au-delà de la sortie d’Égypte proprement dite, on apprend, dans sa chair et par l’organe de la parole, des baisers et du chant, le rapport à la souffrance, constitutif de la religion. La signification en somme décuplée de nos vies dès lors que les vies non-mortes se mettent à les habiter. L’amertume nous rattache au passé ou plutôt en féconde notre présent, changeant du même coup la mort en amour : le harosset a dès lors sa nécessité, il est impliqué par la polysémie même des herbes amères, il complète le maror en exprimant l’une de ses dimensions, celle du renouveau printanier.

Reste la fadeur de la matsa : pain de hâte, pain de légèreté où la mémoire, désempoussiérée, prend un goût d’avenir. Pain sans levain, sans pourriture donc, sans aigreur, à laver l’estomac de la lourdeur du temps. Le maror seul nous emprisonnerait, dans le rapport mortifère au passé : je ne sais pas si la sortie d’Égypte est un événement historique mais je sais que l’éternité figée des pyramides égyptiennes, de ces tours érigées à la conservation d’un passé qui ne passe pas, devait révulser nos ancêtres. Cependant le harosset seul nous emprisonnerait aussi, dans l’illusion pastorale, et le judaïsme, même quand il est païen, n’est pas la pastorale. La matsa nous délivre donc de l’une et de l’autre prisons, et leur donne par là même à se lier en une féconde dialectique. Dans cette alliance des trois goûts, se noue l’alliance des trois dimensions du temps : l’instant nu est dans le pain azyme, le passé ressaisi dans l’herbe amère, l’avenir bourgeonnant dans le verger à manger, dans le harosset.


 

[1] Il semble bien que le maror originel soit une sorte de laitue sauvage et très amère.
[2] Exode, 11 : 8.
[3] Voir Pessahim, 116a.
[4] Cantique des Cantiques, 8 : 5.
[5] Voyez Cantique des Cantiques, 4 : 13, 6 : 7, 6 : 11, 7 : 13 ou 8 : 2. Ce dernier verset est franchement érotique.
Image extraite de l'excellente édition 2015 de la Haggada Asufa publiée par Print-O-Craft , Philadelphie

« Le Seder », image extraite de l’excellente édition 2015 de la Haggada Asufa publiée par Print-O-Craft , Philadelphie