À la suite des attentats commis à Paris vendredi 13 novembre, nous republions ici cette chronique du rabbin Delphine Horvilleur datant de janvier et malheureusement toujours d’actualité.
Une chronique du rabbin Delphine Horvilleur sur RCJ le 23 janvier 2015
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L’heure est à l’autocritique, à l’introspection, et partout on lit : comment en sommes-nous arrivés là ? Quelle est notre faute, celle de l’école, des prisons et des pouvoirs publics ? La force de la République, comme celle d’un individu est de pouvoir s’examiner, et interroger sa responsabilité.

Pour autant, cette introspection salutaire ne doit jamais innocenter le coupable, éclipser sa responsabilité pour faire de lui une victime à la place des victimes, un irresponsable téléguidé par nos fautes et nos manquements.

Renvoyer le coupable à SA responsabilité, c’est le cœur d’une morale élémentaire qu’il nous faut aujourd’hui rappeler.

Une morale qu’aucun texte ne raconte mieux que l’épisode du plus célèbre meurtre biblique: je veux parler du meurtre d’Abel par Caïn.

Depuis quelques jours, en entendant les commentaires sur l’enfance des assassins, leurs traumatismes et leurs humiliations, je repense bien souvent à ces versets de la Genèse… à ces deux premiers frères de l’Histoire dont l’enfance nous est ainsi contée:

Un jour, ils font tous deux une offrande à Dieu. Celle d’Abel est acceptée, mais pas celle de Caïn, le laissant tout dépité et frustré. Caïn semble victime d’une terrible injustice, il est blessé et, selon les mots de la Bible, son visage s’affaisse. C’est alors que Dieu lui parle, un peu à la manière d’un parent inquiet et lui dit : im teitiv seta – « Sache que tu as la possibilité de te relever », Petakh hatat rovetz veata timshol bo – « la faute est tapie à ta porte, elle te guette mais toi tu peux la dominer ».

En quelques mots, Caïn est placé face à ses responsabilités par un Dieu pédagogue, qui lui dit : te voilà libre, libre de faire de tes douleurs et de l’injustice autre chose qu’une haine qui te ravage. Il est en toi une force de résilience, un pouvoir d’élévation qui peut transformer l’affaissement en hauteur.

Mais Caïn n’en fait rien et, au verset suivant, il se jette sur son frère et l’assassine. Pourtant, aucun doute, il se vit comme une victime. Il se dit qu’il n’est pas complètement responsable et, pour preuve, il lance à Dieu une question rhétorique, ô combien célèbre: « Suis-je le gardien de mon frère ? »

Hashomer akhi anokhi ? Le midrash interprète la question de Caïn en utilisant une allégorie, et nous dit : Imaginez un voleur qui commet un larcin et ne se fait pas prendre. Lorsque finalement, il est arrêté par le gardien de la maison, il dit à celui-ci : moi, je n’y suis pour rien, tu n’avais qu’à mieux garder cet endroit. C’était ta responsabilité, pas la mienne !

Le premier criminel de la Torah est un homme qui plaide non-coupable et se défausse sur Dieu, sur le monde, au nom de l’injustice dont il a été victime, au nom de souffrances qui ont été les siennes.

Cet épisode qui ouvre la Torah pose à chacun d’entre nous, à tous ceux qui ont un jour été victimes d’une injustice cette même question : que vas-tu faire de ta souffrance, de ton ressentiment? Vas-tu l’utiliser comme une arme contre ton frère? Ou vas-tu au contraire en extraire la source de ta responsabilité à l’égard de ton prochain?

Aujourd’hui, il nous faut examiner nos vies, nos écoles, nos prisons, nos valeurs… nous livrer à une réelle introspection. Il nous faut aussi renvoyer les assassins à leur pleine responsabilité… car faire de l’autre un irresponsable, c’est mépriser et lui nier sa dignité humaine, sa liberté d’homme.

La devise de la République ne dit pas autre chose : « Liberté, Égalité, Fraternité ». Nier à l’autre la liberté de ses actions et de ses intentions, son égale responsabilité, interdit de pouvoir exiger de lui qu’il soit pleinement le gardien de son frère.

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Charlie Brown pleure Charlie

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L'auteur

Delphine Horvilleur est rabbin et directrice de la rédaction de « Tenou’a – Atelier de pensée(s) juive(s) »