octobre 2016

Je suis Rosh Hashana

JE SUIS… ROSH HASHANA

Drasha (sermon) du Rabbin Delphine Horvilleur
pour le soir de Rosh Hashanna – Célébration du Nouvel an juif 5777

Le célèbre écrivain israélien Amos Oz a écrit dans son livre intitulé Juifs par les mots[*] une phrase formidable. Il dit: « Nous autres Juifs, sommes incapables de souscrire à quoi que ce soit qui commence par les mots « nous autres Juifs » ».

Cette phrase pleine d’humour énonce, me semble-t-il, une vérité profonde sur l’identité juive : elle ne se laisse jamais définir, ni par une pratique unifiée, ni par une croyance partagée sur laquelle nous serions tous d’accord. Il faut bien le reconnaître, nous autres Juifs ne sommes pas très à l’aise avec la première personne du pluriel. Nous n’aimons pas dire  « nous » de nous, sauf lorsque nous entrons dans la saison du calendrier juif dans laquelle nous nous trouvons.

Au cœur des offices de Tishri, nous allons le dire encore et encore : Ashmanou, Bagadnou, Gazalnou (« Nous avons fauté, nous avons trahi, nous avons usurpé »). En nous frappant la poitrine, nous allons énoncer les péchés que nous avons commis dans l’ordre alphabétique : Al het sheh’atanou lefaneha, (« Voici les péchés que nous avons commis devant toi, Eternel »), listés de A à Z, en tentant de n’en oublier aucun et en parlant au pluriel.

Bien évidemment, aucun de nous dans cette salle n’a pu commettre toutes ces fautes énoncées et ne peut porter la responsabilité de ces égarements. Mais à cette période de l’année, on fait comme si on faisait un, ou plus exactement, on est prêt pour une fois à assumer une responsabilité collective, à nous porter garant des erreurs des autres en admettant une sorte de culpabilité partagée.

Cette confession au pluriel, vous l’admettrez, est une façon bien singulière de reconnaître ses fautes. Le philosophe Jacques Derrida enseignait avec beaucoup de justesse que tout langage du « nous », toute utilisation du pluriel par une personne seule est une sorte d’abus de langage. Il écrivait que « c’est toujours moi qui dit « nous », c’est toujours un « je » qui énonce un « nous », en supposant l’autre absent ou mort ou incompétent ». Dire « nous », c’est donc toujours un peu usurper un droit et parler pour des absents ou des gens qui ne nous ont rien demandé. En fait, on devrait toujours dire « je » et ne parler que pour soi. Dire « je suis » et ne jamais dire « nous sommes ».

Je ne suis pas « que » ce que je suis

Dire « Je suis ». C’est ce que nous avons fait ensemble depuis presque deux ans en bien des occasions, depuis l’attentat de Charlie Hebdo et de l’Hypercasher, depuis la manifestation du 11 janvier, nous avons encore et encore répété cette phrase, comme un slogan qui a fini par se vider un peu de son sens ou d’intentions claires : « Je suis Charlie, je suis juif, je suis musulman, je suis Tel-Aviv, je suis ceux que la terreur a frappés… ». À chaque fois que nous disons « Je suis », nous disons que nos mondes ne sont pas hermétiques les uns aux autres, ce qui est la définition même de l’empathie ou pour le dire autrement: « Je ne suis pas « que » ce que je suis » puisque que ce que l’autre vit affecte profondément celui que je suis.

 Voilà pourquoi ce soir, j’ai décidé de vous parler d’identité et plus spécifiquement de réfléchir avec vous à ce que l’on pourrait appeler la sagesse juive du « Je suis ». La tradition juive a en effet une bien étrange façon de parler d’identité et tout particulièrement de dire « Je suis ». Tout simplement, parce qu’elle ne sait pas le faire.

 D’abord parce qu’en hébreu, il est impossible de conjuguer le verbe « être » au présent. Dans cette langue, vous pouvez « avoir été » ou vous pouvez « être en train de devenir », mais vous ne pouvez pas « être » tout-court, au présent. Ensuite, dire « je » en hébreu est un exercice complexe. Parce qu’il vous faut choisir entre deux termes. Il existe deux façons de dire « je » : « Ani », la première personne du singulier et « Anohi », une forme un peu différente de « Ani », un peu plus complexe, mais que l’on trouve très souvent utilisée dans la Torah.

Par exemple, au moment de la Révélation au Mont Sinaï, Dieu s’adresse aux Hébreux et énonce cette phrase, la première des Dix Paroles : Anohi Hashem Elohecha asher hotzetih’a meeretz Mitzrayim (« Je suis l’Eternel ton Dieu Anohi, qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte »). Le divin parle de lui même en utilisant cette forme-là, ce qui fait dire à certains commentateurs que Anohi est une version plus élevée, plus spirituelle que le simple Ani. Mais les choses sont plus compliquées que cela. De nombreux personnages dans la Torah et pas seulement Dieu parlent d’eux-mêmes en utilisant Anohi, plutôt qu’Ani. Laissez moi vous donner quelques exemples.

Lutte intérieure

Dans le Livre de la Genèse, il est un épisode célèbre de la vie de Rebecca, femme d’Isaac. Rebecca est stérile. Isaac prie pour qu’elle puisse enfanter et voilà qu’elle tombe enceinte. Mais cette grossesse se passe mal, dit le texte : Vayitrotzetzou habanim bekirba (« Ses fils jumeaux s’affrontent en elle »). Jacob et Esaü se livrent in utero, au sein de Rebecca, un combat. Rebecca dans une détresse psychologique ou émotionnelle, se tourne alors vers Dieu et dit :« Im ken lama ze Anohi? (« S’il en est ainsi, pourquoi est Anohi ? »). À quoi sert Anohi? » Demande-t-elle.

Ce verset suggère que Anohi est un « Je» qui connaît une lutte intérieure, il est une conscience ambivalente, brisée, fissurée. Rebecca est le personnage par excellence dans la Bible qui incarne une identité complexe, conflictuelle. Elle est non seulement enceinte, c’est-à-dire porteuse d’altérité, d’inabouti, mais cette grossesse difficile la fissure doublement, parce qu’elle est doublement autre, imprégnée d’un conflit. Je vous suggère donc que Anohi est une façon de dire « je», dans la conscience d’un décalage, de quelque chose en soi d’incomplet ou en inadéquation avec soi-même.

C’est ce que confirme précisément la suite du récit. Rebecca donne naissance à deux fils, Jacob et Esaü, différents en tout point. Mais lorsque le temps arrive pour chacun d’entre eux de recevoir une bénédiction de leur père Isaac, âgé et aveugle, vous souvenez sans doute que Jacob se déguise pour usurper la bénédiction de son frère. Et c’est ainsi que la scène nous est racontée, dans le chapitre 27, verset 19 de la Genèse :

Vayavo el aviv vayomer avi           Jacob s’approche de son père et dit : « Père ! »

Vayomer Hineni                                Isaac lui répondit : « Je suis là » et ajoute :

Mi ata beni ?                                       « Qui es-tu mon fils ? »

Vayomer Yaakov el aviv                  Jacob dit à son père

Anohi Esav Bechorekha:             « Anohi, Je suis Esaü ton premier-né. »

Jacob est un homme qui, bien entendu, vit un conflit intérieur. Sa voix est celle de la brisure de sa conscience. Il est en cet instant lui-même mais pas seulement lui-même. Mais au même chapitre, quelques versets plus loin, la même scène nous est racontée. Cette fois le véritable Esaü approche de son père :

Vayomer lo Itschak aviv « Mi ata ? »               Isaac lui demanda: « Qui es tu ? »

Vayomer Ani binecha bechorekha Esav          Esaü répond « Ani, je suis ton fils aîné. »

Cette fois-ci, c’est le « Ani» qui parle, complet, in-questionné, intègre et serein.

Que nous enseigne cette opposition entre « Ani» et « Anochi» ? Elle suggère qu’il existe, pour la pensée hébraïque, bel et bien deux façons de dire « je » : la conscience d’une identité pleine, aboutie, sans faille…Ou bien, celle qui accepte la brisure, la faille, un soi qui n’est pas tout à fait soi ou qui n’est pas que soi. C’est d’ailleurs exactement comme cela que s’écrit « Anochi». C’est un « Ani» : Alef, Noun, Youd, dans lequel s’est glissé une petite lettre supplémentaire, un petit Kaf au creux du mot (« אנכי »), une lettre qui signifie en hébreu, « presque comme », « pas tout à fait ». Anohi s’écrit en hébreu Ke-Ani, littéralement : « presque moi mais pas tout à fait moi ». Il est le « je » qui connaît les brisures et qui n’est donc pas un, c’est presque un « je» au pluriel, un « je» qui dit « nous».

Dire « Je serai » plutôt que « Je suis »

C’est celui-là qu’il nous faut explorer et faire parler en cette saison de repentance, en ces jours ou nous nous apprêtons à dire encore et encore, comme Abraham, Anohi Afat Veefer (« Je ne suis que poussière et cendre »). Encore et encore, nous allons dire : « Je suis brisé, cassé, réduit en miette ». Il est en moi une incomplétude, une faille qui me fait littéralement en faillite. Et c’est parce que cette faille existe, que je peux me tenir devant Dieu et envisager de changer, de parler au futur, de dire « Je serai » plutôt que « Je suis ».

À Rosh Hashana, plus que n’importe quel autre jour dans l’année, nous autres Juifs savons que nous sommes brisés et imparfaits. Mais nous savons aussi que cette imperfection est la condition de notre réparation et de notre avenir. Et rien ne raconte mieux cette histoire de brisure nécessaire que le son du Shofar que nous nous apprêtons à entendre. À Rosh Hashana résonnent toujours dans le même ordre quatre sonneries les unes après les autres : Tekia, Shevarim, Teroua et Tekia Guedola.

Voilà ce qu’elles disent de nous dans un souffle : Tekia est un son stable, imperturbable. Il laisse la place à Shevarim, un son brisé, qui lui même explose et se brise en morceaux à Teroua, comme des éclats de verre, comme la conscience d’une brisure extrême….et c’est alors seulement que peut sonner la Tekia Guedola (un son reconstruit, un son réparé et solide).

Parler de soi au pluriel…c’est finalement presque comme écouter les sons du Shofar. C’est se souvenir en ce jour que nul ne peut se reconstruire et changer, s’il n’est pas à l’écoute des brisures et des conflits intérieurs, s’il n’entend pas l’appel d’un Anohi qui lui dit : je n’ai pas fini de dire celui ou celle que je suis. Et nous autres les juifs, par notre histoire individuelle et collective, le savons bien.

Shana Tova – שנה טובה

[*] Amos Oz, Juifs par les mots, Gallimard, 2014.
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