Rosh Hashana 5776
Drasha (sermon) du rabbin Delphine Horvilleur pour le soir de Rosh Hashana, célébration de la nouvelle année juive 5776

Aujourd’hui naît un monde

Hayom harat olam – « Aujourd’hui le monde est né » – היום הרת עולם

Cette phrase, nous la répétons encore et encore tout au long de Rosh Hashana, à chaque fois que résonne le shoffar, après chaque sonnerie, nous disons Hayom harat olam, le monde naît.

Comme un coup de canon qui annoncerait l’arrivée d’un enfant royal, la corne résonne au cœur de l’office. Telle est la façon dont le judaïsme annonce aujourd’hui une naissance qui nous concerne tous.

Certains pensent qu’il y a 5776 ans, jour pour jour, le monde fut crée. Mais en réalité, la tradition affirme quelque-chose de plus complexe : la phrase que nous prononçons est au présent et non au passé. Nous ne disons pas hayom NIVRA olam, « en ce jour le monde FUT crée » … mais hayom HARAT olam, c’est aujourd’hui que le monde naît ou, plus littéralement, « ce jour enfante un monde ».
Ce dont il est question est donc bien la conscience d’une naissance en cours, un monde nouveau dont ce jour est porteur.

Je crois que cette année, plus encore que les précédentes, chacun de nous perçoit que le monde dans lequel nous vivons connaît une douleur inédite, que le monde qui sera celui de nos enfants est en train d’émerger, que nous assistons à une étrange naissance qui, comme bien des accouchements, se fait dans l’angoisse et une certaine obscurité.

Cela fera bientôt 9 mois. 9 mois que le terrorisme a frappé en plein cœur de Paris. 9 mois depuis des journalistes ont été assassinés parce qu’ils dessinaient, depuis que des juifs ont été assassinés parce qu’ils étaient juifs. Et nous sommes encore dans l’année du deuil de cette tragédie impensable.

Les mois qui suivirent ce drame furent à nouveau le théâtre pour nous tous de bien des questionnements, des appréhensions, des prises de conscience.
Ces derniers mois ont été ceux de la menace terroriste à travers le monde, les mois de la protection militaire de nos lieux de culte, de nos écoles ou de nos rues, les mois de l’interrogation de nombre d’entre nous sur la possibilité d’un départ, la nécessité de mener un combat, le sens de notre ancrage et la force de notre attachement à la République.
Ce fut aussi le temps de violences inimaginables et comme sorties d’un film d’horreur, une barbarie atroce qui surgit sur nos écrans et face à laquelle nous nous trouvons souvent tétanisés, comme abrutis par l’innommable.
Des fanatiques tuent au nom du texte, au nom de la terre, et de la certitude de leur bonne lecture ou de leur bon droit…
Et aujourd’hui le drame de refugiés qui frappent nos portes et nos consciences ; et nous obligent à entendre, à la manière d’un shoffar qui hurle et que personne ne peut ignorer : HAYOM HARAT OLAM, un monde meurt et un autre pourrait bien naître aujourd’hui.

Mais à quoi ressemblera-t-il ? Et surtout : qui et où serons-nous pour l’accueillir? De quelle manière chacun d’entre nous pourra contribuer à faciliter l’accouchement, en sage-femme (et même en sages hommes) de ce qui doit venir ?

Tout ce qui définit finit
Tout au long de ces mois passés, nous avons dit encore et encore presque comme un leitmotiv entêtant : JE SUIS CECI… JE SUIS CELA…
« Je suis Charlie », ou « je suis juif », « je suis policier », « je suis musulman », « je suis chrétien d’Orient », « je suis migrant ».
Mais que signifie ce slogan… si ce n’est précisément : je ne suis pas ce que je vous dis que je suis !

Je suis chrétien d’Orient…parce que, bien que NE L’ÉTANT PAS, je peux percevoir combien leur destin dit quelque-chose de moi.
Je suis migrant…parce que, bien que NE L’ÉTANT PAS, je peux savoir que leur naufrage est le mien. Qu’un monde sourd à LEUR appel sera demain sourd au MIEN.

Je suis … Cette phrase évidente que nous avons tant répété, cette phrase si simple en français, est en hébreu étrangement indicible.
Dans cette langue, le verbe ÊTRE n’existe pas au présent. On ne peut pas être quoi que ce soit au présent dans la sagesse hébraïque.
Pourquoi cela ?
Parce que nous disent les sages, le verbe ÊTRE au présent sert toujours à définir. Et tout ce qui définit finit. Il suggère toujours qu’on n’est pas autre chose, qu’il y a en nous une imperméabilité au reste du monde. Un « je suis moi », et « tu es toi », une limitation que l’hébreu ne conçoit pas.

Ce que nous disons en leitmotiv depuis des mois, c’est précisément la même chose : nous disons que nous NE SOMMES PAS QUE ce que nous sommes. Nous ne sommes pas que juifs ou musulmans ou chrétiens, pas que athées ou croyants… mais ce que nous partageons est considérablement plus grand que ce qui nous différencie. Nos identités sont plus poreuses qu’on ne le croit les unes aux autres.

Dans le langage de la République, cette propriété porte un nom, inscrit sur les frontons de nos édifices : la Fraternité. Une valeur gravée dans la pierre mais en attente d’être réinventée.

« Souviens-toi que tu fus un étranger »
Dans le langage des Hébreux, elle ne s’appelle pas comme cela, mais porte le nom de GEROUT, le nom de l’étrangeté.
A 36 reprises, dans la Torah, le même verset est répété et l’énonce ainsi : KI GER HAYITA, « souviens-toi que tu fus à l’origine un GER« , un étranger quelque part. Souviens-toi de l’étrangeté qui te constitue à la source, et fais de cette conscience de ton altérité originelle l’origine de ton souci de l’autre. Fais-en le socle de ta fraternité à l’égard de l’autre dans la société.

N’oublie pas l’étrangeté en toi pour ne pas oublier l’étranger qui vit dans ta ville ou qui frappe à ta porte.
Cette conscience juive d’une essence et d’une naissance étrangère est ce qui empêche en principe de se sentir complètement à la maison, même lorsqu’on est installé sur la terre. Elle rappelle qu’on y est pleinement légitime… à condition de rester conscient d’un exil intérieur qui est le fondement même de notre éthique.

En ces temps ou tant d’évènements de l’actualité nous ramènent à cette question : que signifie être chez soi ? qui peut ou ne peut y vivre ?, il n’est pas inutile de débuter l’année en rappelant cette méfiance juive traditionnelle à l’égard d’une sédentarité trop tranquille.

Il est d’autant moins inutile de le faire au soir de Rosh Hashana, la fête ou résonne le shoffar, c’est-à-dire la fête pleinement associée au prophète Élie, l’homme qui entendit le son du shoffar quand Dieu lui apparut, et l’homme qui, dit-on, le fera un jour sonner à nouveau.
Élie est surtout l’homme qui incarne, dans la Bible, la lutte contre le culte idolâtre, le culte de BAAL.
BAAL, cette divinité étrangère dont le nom signifie littéralement en hébreu « le propriétaire ».
En clair, celui qui entend le son du shoffar est toujours celui qui lutte contre son instinct de propriétaire, celui qui jamais ne voue un culte à l’installation.

Rosh Hashana dit ainsi :
Oublier que tu fus étranger, c’est déjà servir un Dieu étranger. Au contraire, te souvenir de l’étrangeté fonde ta légitimité à bâtir ta maison, où que tu te trouves.

La conscience d’un arrachement originel, et d’une entrée dans un monde nouveau sur lequel, à défaut de propriété, il nous reste à être… Tel est l’expérience sacrée du nouveau-né, qui quitte pour toujours le monde d’hier pour entrer dans son avenir.

Une fois par an, le calendrier juif nous donne la possibilité d’y revenir.
Parce que HAYOM HARAT OLAM… parce qu’aujourd’hui un monde nouveau attend de voir le jour. Puisse-t-il apporter avec lui et grâce à vous les bénédictions dont chacun d’entre nous a tant besoin.

Shana tova

© Alex Pinna pour les deux oeuvres de cette page

© Alex Pinna pour les deux oeuvres de cette page

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L'auteur

Delphine Horvilleur est rabbin au MJLF et directrice de la rédaction de « Tenou’a – Atelier de pensée(s) juive(s) »

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