Le commentaire de la parasha par David Isaac Haziza

Il est devenu terriblement habituel, à chaque occasion où un Juif « critique » les siens, sa religion, lui-même, de se débarrasser sans autre forme de procès de l’exigence qu’il peut ainsi vouloir exprimer, en l’attribuant à la « haine de soi ». « Self-hating Jew », disent les Américains. Ce que ces procureurs autoproclamés ne voient pas, c’est qu’à peu près toute la tradition prophétique est passible de la même accusation.

Il y a un choix à faire entre chauvinisme et judaïsme. Le second implique un amour de soi authentique, c’est-à-dire également critique : qui aime bien châtie bien. C’est vrai aussi de l’amour qu’on se porte, de l’amour qu’on porte aux siens.

La critique, c’est la vision de la crise. Toute chose a en elle le bon et le mauvais. Lorsque le bon se change en son contraire, lorsque l’équilibre est brisé, c’est la crise. Une vision critique est une vision qui voit en chaque chose ce qui la contredit, qui voit le mal émerger là où on ne l’attendait pas, qui perçoit la crise avant qu’elle n’emporte tout sur son passage.

Est-ce que la critique peut confiner à la haine ? C’est un risque à prendre car le jeu en vaut la chandelle, et l’amour qui a fait l’épreuve de l’esprit critique est bien plus intense, bien plus riche que l’amour béat et aveugle.

Dans Vayehi, la parasha de cette semaine, on voit Jacob bénir ses douze fils avant de mourir et après avoir fait promettre à Joseph d’ensevelir sa dépouille en Terre de Canaan, à Makhpéla, auprès de ses parents, de sa femme Léa, d’Abraham et de Sarah. Les vers qui composent cette bénédiction ont de quoi surprendre. Jacob connaît ses fils et l’éloge qu’il en fait est mesuré, c’est même le moins qu’on puisse en dire. De Simon et Lévi surtout, il ne dit pas beaucoup de bien ; il ne semble même pas leur en souhaiter tant que ça !

Simon et Lévi, frères : instruments de violence que leurs glaives !
N’adhère, ô ma vie, à leur dessein, ne t’unis, ô mon honneur, à leur compagnie !
Car par colère ils ont tué un homme, par jalousie ont écrasé un taureau.
Maudite leur colère : elle est intense. Leur rage : elle est ardente.
Je veux les séparer en Jacob, les disperser en Israël.[1]

Le patriarche fait allusion à deux faits.
Le massacre de Sichem et de ses compatriotes tout d’abord (« ils ont tué un homme »). Sichem avait violé Dina, leur sœur, et pour « venger son honneur », les fils de Jacob ont répliqué de façon disproportionnée, assassinant tous les habitants et Sichem lui-même. La vente de Joseph ensuite, du moins si l’on en croit Rashi : le taureau, animal solaire, divin, c’est Joseph.

On ne sait quand ce texte a été écrit, mais les tribus de Simon et de Lévi étaient en effet dispersées en Israël, n’ayant semble-t-il – et c’est pour le coup certain en ce qui concerne celle de Lévi – pas de territoire propre. On sait par un passage des Chroniques que les membres de Simon étaient assez proches, en termes de mode de vie et de valeurs, de ces célèbres Bédouins que furent les Amalécites : ils étaient apparemment nomades, vivaient parfois de rapines, et passaient très facilement leurs adversaires au fil de l’épée.[2] J’aime à croire que c’est à cet état de fait que songeait le poète en mettant de telles paroles dans la bouche de Jacob : Simon, quoique tribu israélite à part entière, avait mauvaise presse auprès des autres Israélites comme des étrangers. On devait avoir un peu honte d’eux : marginaux, bandits, êtres sans scrupules se prévalant de leur supériorité d’Hébreux pour déposséder des innocents de leur terre ou pour exterminer le reste d’Amalec auquel ils ressemblaient tant.

Lévi, c’est la tribu religieuse par excellence. Voués au service du sanctuaire, les Lévites sont les garants de la pureté de la tradition. Les Kohanim, on le sait, la caste sacerdotale, en étaient issus et se faisaient assister des autres descendants de Lévi. À ce titre, ce sont aussi les membres de cette tribu qui devaient massacrer leurs frères lors de l’épisode du Veau d’Or…

Je lis dans ces mots attribués à Jacob une critique du rôle peut-être trop important pris par ces hommes porteurs d’une théologie abstraite et volontiers exclusive, dans un système politique, celui de l’ancien Israël, au départ fortement pluraliste. La force du poème de Vayehi est de lier en un unique propos le mal commis envers autrui, les Sichémites en l’espèce, et celui commis envers les siens, envers son frère, envers Joseph. Lévi va venger dans le sang le viol de sa sœur (sans trop se préoccuper de ce que ressent cette dernière, plutôt offensé en tant que frère par un acte qui souille son propre honneur, son prestige : il se passe aujourd’hui la même chose en Syrie…), il va le faire de façon tonitruante. On ne la lui fait pas, à Lévi. Voilà un Juif qui ne baisse pas les yeux, un homme un vrai, n’est-ce pas ? Surtout pas un Self-hating Jew. C’est pourtant le même qui écrasera « un taureau », qui perdra son propre frère. C’est le même qui dénoncera les Hébreux pécheurs, les tuera sans pitié – alors que la faute du Veau d’Or est aussi, après tout, celle d’Aaron le Lévite ! N’est-ce pas lui qui proclame en désignant la statue : « Voici tes dieux, Israël, qui t’ont fait monter du pays d’Égypte »[3] ?!

Alors ? Que répondons-nous donc à Lévi ? Self-hating Jew toi-même, mon vieux ! C’est aussi simple que ça. Et au fier Simon, nous rappelons qu’il a vendu le fils de son père comme esclave aux Ismaélites.

On est toujours le self-hater de quelqu’un

Ces mots sont, comme on dit, d’actualité. La Ligue de Défense Juive américaine soutient Trump contre la haine gauchiste mais délaisse au passage les Juifs face à la haine de Bannon et face aux néo-nazis du Montana qui voudraient en découdre.[4] Le « rabbin » Yosef Mizrahi, fier de ses nombreux adeptes aux États-Unis et en Israël, sioniste forcené, raciste patenté, a aussi déclaré que la Shoah était une invention, ou une exagération à tout le moins.[5] Combien de nos plus virulents défenseurs de la politique israélienne ne sont-ils pas encore pleins de cette idéologie du Juif nouveau, viril et musclé, qui leur fait détester au passage plus de deux mille ans de diaspora, et donc de culture(s) juive(s) ? Je connais des Juifs qui se croient fiers de leur héritage mais ne peuvent supporter la chair, si proche, si dérangeante, de leurs coreligionnaires, qui prennent leur « judaïsme » pour la norme juive indépassable, qui parfois croient mieux aimer l’humanité en oubliant l’amour qu’ils doivent aux leurs. Si ces gens sont souvent laïques, je connais aussi des Juifs religieux qui méprisent, qui haïssent même la culture juive dès lors qu’elle échappe à la stricte observance des mitsvot ; et pourtant, je tiens qu’un Juif qui n’aimerait pas cet hérétique de Kafka serait peut-être bien un self-hating Jew, ni plus ni moins que le hiloni méprisant ses racines et méprisant son peuple…. On est toujours le self-hater de quelqu’un.

On l’est toujours mais soyons certains d’une chose : la critique, si elle est juste, est à la fois risque et nécessité. Notre peuple ne peut s’atteindre qu’en sachant ce qu’il y a en lui de violence et d’intolérance, de cruauté et même de bêtise. Nous sommes, comme le disait Primo Lévi, des morceaux d’humanité bien ordinaire : notre mission, si elle a pour but de nous élever au-dessus de cette condition, ne peut le faire qu’en partant de ce douloureux dévoilement. Sachons, répétons le massacre de Sichem pour que ce sang ne nous saute pas au visage. Plutôt que les mauvais éloges des faux prophètes, écoutons les remontrances de Jacob notre père. Sachons en un mot qui nous sommes pour devenir, en accomplissement de la promesse, qui nous devons être.

[1] Genèse, 49 : 5-7.
[2] I Chroniques, 4 : 38-43.
[3] Exode, 32 : 4.
[4] http://forward.com/news/359273/kahanist-wont-defend-montana-jews-against-neo-nazi-march/
[5] http://www.jpost.com/Israel-News/Orthodox-rabbi-Only-one-million-Jews-killed-in-Holocaust-438890
© Dina Bova, Eternal Story

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