Yentl is back – Épisode 1 – Un feuilleton littéraire de Sonia Sarah Lipsyc

Les Near Death Experience de Yentl

Yentl s’est échappée du texte de Isaac Bashevis Singer, son auteur, et nous raconte ses aventures. Elle a choisi Sonia Sarah Lipsyc comme porte-plume qui rapporte ici fidèlement ses conversations avec Yentl. Comment Yentl est-elle physiquement sortie du texte de I.B Singer ? Pourquoi s’y est-elle prise à trois fois ? En 1965 ? En 1978 et en 2013 ? Qu’est-ce qui l’a finalement décidé à ne pas retourner dans son texte d’origine ? Et de venir raconter son histoire en français à Tenou’a en même temps qu’en anglais à Shtetl, le webzine basé à Montréal ?
Vous le saurez en lisant, « Les near death experience de Yentl », le 2ème épisode de « Yentl is back » (mais le premier publié) avec par ordre d’apparition, Yentl en personne, son porte-plume Sonia Sarah Lipsyc, Martin Luther King, le rabbin Abraham Heschel, Singer lui-même et d’autres personnages fictifs ou réels.

 

Je m’absente au-delà de mes lettres. Je flotte au dessus de celles et de ceux qui me lisent, d’Amsterdam à Tokyo, en passant par Montréal ou Jérusalem. Au plafond, en haut à droite ou tout simplement sur leurs épaules, je me lis par bribes, parfois je me parcours du début à la fin. Je lis la nouvelle « Yentl » dans laquelle Isaac Bashevis Singer m’a faite découvrir, vivre et en fin de compte emprisonner comme tout un chacun qui s’échoue de l’imaginaire de l’auteur au bout de sa plume. « Après la mort de son père, Yentl n’avait aucune raison de rester à Yanev (…). Les marieurs se bousculaient à sa porte avec des offres venant de Lublin, Tomashev (…). Non, elle n’avait pas été créée pour préparer de la pâte à nouilles et récurer les plats (…) elle avait la tête pleine de controverses talmudiques ». Oui, je me suis enfuie et enfouie derrière une redingote noire, une lévite, en me faisant passer pour Anschel, un jeune homme sacrément imberbe. Oui, j’ai été amoureuse de mon compagnon d’étude Avigdor et également, je le confesse, d’Hadass, aussi blonde que j’étais brun(e), lorsque j’étais marié(e) quelques mois avec elle. Oui, j’ai fini par tout raconter à Avigdor dans cette chambre d’hôtel à Lublin où nous étions partis de notre shtetl, de notre bourgade, musarder en ville, acheter des livres pendant les jours de demi-fêtes de Pessah. Combien de temps un être humain peut-il se draper de tant d’identités sans risquer de trébucher ? Oy, sa tête, lorsque pour lui prouver mes dires, je me suis déshabillée, d’abord mon caftan, ma chemise, mon talith katan, petit châle avec les  tsitsits, ses franges rituelles ; et cette bande de tissu que je prenais précaution de mettre sur mes seins bien que ma poitrine fut bien plate !  Singer a omis ce détail textile mais je m’empresse de le préciser aujourd’hui.

Je flotte au dessus des mains qui tournent les pages. Parfois certaines s’interrompent en saisissant une tasse de thé, en avalant un carré de chocolat ou en avançant un index inquisiteur dans une narine en vue de ramoner la moitié de leur nez. Je vous fais grâce de la suite de cette razzia aussi répugnante pour le spectateur que jouissive pour celle ou celui qui la commet avec délectation ou à la sauvette, selon. Mes lecteurs sont partout, entassés dans une rame du métro, assis sur un banc public, bien calés dans un fauteuil à la maison. Ils me lisent avant de s’endormir, de manger, de faire l’amour ou parfois de mourir.

Je peux me déplacer, si je le souhaite, à loisir, dans l’espace et le temps… J’ai tenté l’expérience plusieurs fois, en fait trois, avant qu’elle ne soit définitive (…)

Comment ça s’est passé la première fois? Ce moment où déployant mes lettres, je les ai précisément quittées pour vivre ma vie.

Il y eut trois tentatives. La première en 1965. L’année où le rabbin Abraham Heschel défilait aux côtés de Martin Luther King pour les droits civiques des américains noirs… « Mes pieds sont prière » écrivit le rabbin à la barbe déjà blanche, à l’instar de son ainé, le roi David qui, imberbe, clamait de tous ses os la grandeur de Dieu. (…). Le scénario est toujours le même… Après un choc, un accident, au cours d’une opération, l’être humain croit mourir, d’ailleurs parfois n’est-ce pas le cas ?  Il flotte, il n’a plus de notion de temps. Il peut être ici et là. Il est happé dans un long tunnel noir qui aboutit à un espace de lumière et de couleurs que les mots ne peuvent décrire. Le plus souvent un sentiment de bonheur l’habite totalement. Un guide l’accompagne, une forme, une voix. A la lisière de cet espace et de ce qui semble être l’éternité, l’autre côté, il rencontre des êtres qui furent bienveillants à son égard, tout le long de sa vie ou le temps d’un instant. Et là, il doit choisir entre franchir la ligne blanche ou retrouver l’étroitesse de son corps. Parfois, il ne choisit pas du tout car ce n’est tout simplement pas encore son heure. Alors ? Difficile de retourner sur terre tant le bonheur l’envahit. Et puis retrouver son eczéma, l’arrêt défoncé de sa ligne d’autobus sous la pluie ou sa feuille d’impôt … Et pourtant … Revenir sur terre pour faire encore un bout de chemin avec les êtres que l’on aime, et partager une fois de plus les saisons d’un arbre, de l’hiver à l’automne ou une partie de flipper. Ben quoi, il existait déjà dans les années soixante…

Je suis retournée dans le corps de mes lettres, ses pleins et ses déliés, ses creux, ses noirs et ses blancs. Un écrit parmi d’autres dans l’œuvre de l’écrivain… Mes voisins ? Gimpel le naif à ma gauche, Le magicien de Lublin à ma droite….

Avais-je peur de vivre ma vie du vivant de Singer ? Voulais-je vérifier si je comptais pour lui ? Aurai-je du attendre sa mort à Miami en 1991 ?

Je suis quand même sortie une seconde fois en 1978, l’année de son prix Nobel. Il venait juste de publier Shosha, qu’il avait rangé à côté de moi dans sa bibliothèque où  je devais aussi cohabiter avec Zlateh, la chèvre dont il avait posé le livre à l’horizontal au dessus de ma tête. Au milieu de tous ces personnages, je n’étais qu’une parmi d’autres.

Tout le monde attendait donc le maître et lui, Singer, était assis sur les marches d’un escalier, en coulisses, en train d’écouter une femme de ménage lui raconter ses tracas. Singer aimait les femmes, oh oui il les aimait… Et moi ? Nous nous sommes parlés ce jour là. Il fut surpris de me voir mais pas tant que ça finalement…ce que nous nous sommes dit ? Vous le saurez une prochaine fois ! Quelques secondes plus tard, il est entré en queue de pie sur les planches du théâtre de Stockholm. Et là il a déclaré: « Les fantômes aiment le yiddish et, pour autant que je sache ils le parlent tous. Je ne crois pas seulement aux démons et aux autres esprits, mais aussi à la résurrection. Je suis sûr qu’un jour des millions de cadavres parlant yiddish se lèveront de leurs tombes, et la première question qu’ils poseront, ce sera : « quel est le dernier livre publié en yiddish ?  » ».

La troisième tentative fut la bonne… En fait, je suis dehors depuis un petit moment mais c’est maintenant que j’ai décidé de parler. Il a fallu le temps pour trouver mon porte-plume. Pas évident, « ça prend » des affinités.

Qui ai-je rencontré  lors de cette sortie définitive ? Les anges du film « Les ailes du désir », vous vous en souvenez ? Non pas Peter Falk mais Cassiel et Damiel. Vous pensez qu’ils se sont échappés du film de Wenders ? Pas du tout, ils n’ont fait que le traverser, le cinéaste les a immortalisés sur sa pellicule et ils ont poursuivi leur route.

–       Alors toi que veux-tu cette fois-ci Yentl, me demanda l’un des deux, retourner de nouveau à ta page ?

–       Mourir dans le tombeau de mes lettres ou échouer dans l’éternité, non merci, je préfère l’entre deux…

Et je peux vous garantir que dans cet espace-là, entre terre et ciel, il y a un paquet de monde !

Pour ne parler que de ceux que mon porte-plume connait intimement puisqu’elle a déjà écrit à leur sujet… Tous ces personnages échappés de leurs textes et des lettres dont ils étaient natifs. Eve de la Bible, qui accorde de temps à autres des interviews (…) Le dibouk qui s’est enfui avec toutes ses répliques de la pièce d’Anski ! Regardez les manuscrits, il y a des blancs. Alors quoi, il faut aller chercher son texte dans la mémoire des acteurs, des lecteurs et des spectateurs ? Bon courage !

Et puis le messie… Lui, on ne sait pas trop où il est passé. Je ne voudrais vexer personne, bien sûr, mais enfin… Où est-il ? Dans les rêves des patients du psychanalyste Willy Zylberstein ? Soit. Dans les pages du Talmud où les doctes sages spéculent sur son apparence et la date de sa venue tout en interdisant ces moult et périlleux calculs. « Qu’il vienne mais que je ne le vois pas » s’est exclamé l’un d’entre eux de crainte d’assister au magistral chaos et tintamarre prévus avant son arrivée en fanfare !

Moi, en tout cas, je suis là… Sans tambours ni corne de bélier. Je ne suis pas venue sur un âne blanc comme le messie est supposé le faire, ni même sur un tapis volant.

Je suis là, tout simplement, là où vous-même, qui êtes en train de me lire, vous tenez et c’est déjà pas si mal alors même que personne ne m’attendait ou ne m’espérait.

Sonia Sarah Lipsyc, (porte-plume)

Les autres textes du porte plume auxquels fait référence Yentl sont dans leur ordre d’apparition :

o   Eve des limbes revenue ou l’interview exclusive de la première femme (ou presque) de l’humanité, mise en ondes sur France Culture, réalisation Jacques Taroni, avec Michèle Taieb, 2011.

o   Le rêve inachevé de Willy Zylberstein, psychanalyste (manuscrit)

Meurtre pour un Dibouk (manuscrit)

Sonia Sarah Lipsyc


Les sources
-        « Mes pieds sont prière », déclaration du rabbin Abraham Heschel (1907-1912) après la marche Selma en 1965, aux côtés de son ami le Réverend Marthin Luther King, pour les droits civiques des Noirs aux U.S.A.
–       Le roi David qui, imberbe, clamait de tous ses os, inspiré de « Tous mes os disent : Dieu qui est comme toi ? », le roi et poète David dans Psaumes 35 ;10
–       Il flotte, voir notamment Evelyn Elsaesser-Valarino, D’une vie à l’autre. Des scientifiques explorent le phénomène des expériences de mort imminente, Dervy, 1999
–       Le flipper dont l’ancêtre était le jeu français La Bagatelle fut développé aux USA après la crise de 1929 avec son électrification, et le tilt, son mécanisme de contrôle d’inclinaison.
–       Gimpel le naif date de 1956, Le magicien de Lublin de 1960, Shosha, 1978 et Zlateh, 1966,
–       Les fantômes aiment le yiddish, en fait I.B Singer prononça cette phrase au banquet, le soir de la remise du Prix Nobel à Stockholm.
–        « Qu’il vienne mais que je ne le vois pas », Parole de Oula mais aussi d’autres sages du Talmud de l’Antiquité comme Rabba et Rabbi Yohanan dans le traité Sanhedrin 98b au sujet du Messie pour la raison évoquée par Yentl.
–       Pour l’âne du Messie voir Zacharie 9 ;9 ; pour l’âne blanc, voir le Zohar (se cf Albert Soued, La révolution des messies : Judaïsme, christianisme, Islam, Edition de l’Harmattan, Paris, 2000, p 26)

 

© Anan Tzuckerman - "Lost one", 2009

© Anan Tzuckerman – « Lost one », 2009

 Retour sur la page de « Yentl is back »