Yentl is back – Épisode 3 – Un feuilleton littéraire de Sonia Sarah Lipsyc

Yentl est assise à la classe de Rabbi Aquiba (Acte 2)

Yentl s’est échappée du texte d’Isaac Bashevis Singer, son auteur, et nous raconte ses aventures. Elle a choisi Sonia Sarah Lipsyc comme porte-plume qui rapporte ici fidèlement ses conversations avec Yentl. Dans cet épisode, Yentl, qui a la capacité de voyager dans le temps, suit Rabbi Aquiba à la fin de l’un de ses enseignements. Lui aussi, comme Moïse, se retrouve devant le Saint Béni Soit-il et à son tour traverses les siècles. Il se retrouve au 21ème siècle dans un lieu d’étude où des femmes étudient le Talmud.

 

Si j’ai laissé Moise, Isaac Bashevis Singer et son fils Israël à leurs questions métaphysiques sur les souffrances des Juifs et du peuple d’Israël, j’ai, par contre, moi, Yentl, suivi Rabbi Aquiba à la fin de sa leçon. Il a effacé le tableau noir, taillé ses crayons et remis ses papiers dans son cartable en cuir.

–       Attends, tu te trompes pas… d’années, là ? On n’est pas à l’époque de Jules Ferry, au XIXe siècle, mais tout juste au IIe de l’Ere Vulgaire ?!!!!

Mon porte-plume ébaubi me répond :

–       Pas de ma faute, c’est une phrase qui s’est glissée toute seule…

–       Tu veux dire qu’elle s’est insérée entre tes doigts et les touches du clavier de l’ordinateur ?

–       Exactement, ça arrive parfois…sous plusieurs formes et pas qu’à moi !

Et devant ma perplexité, elle s’empresse d’ajouter

–       Tiens, quand je relatais l’interview d’Eve de la Bible à Cuba, au moment de décrire Adam « sciemment pétri avec de la poussière des quatre coins de la terre afin qu’aucune race ne puisse tirer la couverture à soi et se l’approprier », Eve dit et bien sûr, je l’écris : « Adam avait les cheveux frisés, la peau mate, les yeux mordorés, ses mains étaient agiles et ses pieds d’argile ». Eve me regarda, elle comme moi avions eu la même certitude, ce dernier mot était un intrus, il n’appartenait absolument pas à la description d’Adam. Elle voulait dire et en rime « ses mains étaient agiles et ses pieds graciles ». Argile… encore un arriviste qui essayait opportunément de se placer ! ». Ou lorsque…

Je n’arrivais pas à l’arrêter mais j’avoue que j’étais intriguée par cette liberté des mots… Cependant si je pouvais, moi, un personnage sortir de mon texte, pourquoi les mots, eux, n’auraient pas la faculté de se faufiler où ils désiraient ?! Et mon porte-plume de poursuivre…

–       C’est même arrivé à l’acteur du théâtre yiddish Salomon Mikhoëls lorsque je rapportais ce qui se passait dans sa loge avant qu’il ne rentre en scène. Il était alors assailli par toute sorte de souvenirs sur le théâtre juif, quand surgit l’extrait d’une page de Talmud qu’il ne lui semblait pourtant n’avoir jamais étudiée. Et je l’ai transcrit :
« « Ils se tenaient debout sous la montagne. » Rav Abdimi, fils de H’ama, fils de H’assa, nous enseigne que ce verset de livre biblique de l’Exode laisse sous-entendre qu’au moment de la Révélation au Mont Sinaï, le Saint Béni Soit-Il souleva la montagne, la retourna sur eux comme le couvercle d’une marmite et dit (au peuple nommé Israël) : Si vous acceptez ma Torah c’est bien, sinon, là, sera votre sépulture (et le monde retournera à son tohu-bohu) »

–       Et qu’est-ce qu’elle faisait là cette page de Talmud du traité Shabbat 88a ?

–       Ah !  tu l’as reconnue ?

–       Moindre des choses lorsqu’on a décidé de passer sa vie à étudier le Talmud et même à se travestir en homme pour pouvoir le faire !

–       C’est exactement la question que se posa Mikhoëls : « Une réminiscence peut-être… qui aurait surgi à mon insu… de ma mémoire… A moins que…à moins que ce soit une fuite de la loge d’à côté… de celle de Zouskine… que ça ne m’étonnerait pas ! »

–       Qu’a-t-il fait ?

–       Il l’a raccompagnée jusqu’à loge de son ami et collègue…. « en la récitant et en la reprenant au début de son raisonnement ».

Et moi, j’ai suivi à la trace Rabbi Aquiba, à la fin de sa leçon. Il n’est pas rentré tout de suite chez lui après avoir pris congé de ses élèves. Il s’est éloigné de Bneï Brak où se trouvait son beith hamidrach, son académie. Il a pris un chemin de traverse et lui aussi, par je ne sais quel miracle… est arrivé devant le Tout Puissant. Celui-ci, le Saint Béni Soit-Il, était occupé cette fois-ci à mettre en évidence, non les couronnes des lettres hébraïques, comme Il le fit devant Moïse, mais le blanc à l’intérieur des lettres. Ce blanc à l’intérieur des lettres comme le blanc entre les lettres de la Torah révélait alors d’autres lettres. Soudain, d’autres mots… puisque de nouvelles lettres surgissaient, une autre Torah et pourtant toujours la même, apparaissait sous les yeux !

–       Maître du monde pour qui tous ces blancs ?

–       Pour les femmes dans les temps à venir, les temps qui viennent, retourne-toi et va !

Et Rabbi Aquiba, lui aussi comme Moïse, a de nouveau marché dans le temps et a fait un bond jusqu’au XXe siècle. Il a traversé la classe où, en 1978, le rabbin Joseph Baer Soloveitchik, inaugurait par une leçon de Talmud, l’année d’étude pour les étudiantes orthodoxes de l’Université Stern de la Yeshiva University de New York. Du jamais vu ni entendu ! Rabbi Aquiba jeta un coup d’œil sur les classes du lycée Maimonides de Boston où, quelques années plus tard, ce même rabbin avait introduit l’étude du Talmud pour les jeunes filles. Rabbi Aquiba était tout étonné car s’il savait qu’au temps du Roi Ezechias, avant la destruction du Temple de Jerusalem, on ne trouvait dans son royaume, sur toute la terre d’Israël, « aucun ignorant, ni un garçon, ni une fille, de Dan à Beer Cheva ou de Gabbat à Antipris » ; il n’y avait pas à son époque de femmes qui étudiaient dans les Académies à son époque et encore moins le Talmud ! Les lieux se présentaient à lui comme un kaléidoscope de couleurs et de voix. Ici à Drisha à New York, des femmes à étudiaient en havrouta, en compagnonnage d’étude ; là c’était des femmes et des hommes qui étudiaient ensemble à Aleph à Montréal ou à Eloul à Jérusalem. Ils observaient, en Israël, les yeux écarquillés et l’esprit aux aguets ces scènes d’études à Bina, Alma, Pelech ou Migdal Oz.

Rabbi Aquiba entendait des bribes de conversations et d’études…

« « Si vous acceptez ma Torah c’est bien, sinon là sera votre sépulture » (et le monde retournera à son tohu-bohu). Sur ce Rav A’ha bar Yaacov dit : Mais c’est là une révélation importante concernant la Torah elle-même que nous venons d’entendre. Une contradiction essentielle que vient de mettre en valeur pour nous Rav Abdimi fils de H’ama, fils de H’assa : si un jour le Saint Béni Soit-Il nous cite en justice nous accusant de ne pas avoir réalisé notre engagement, nous pourrions répondre qu’il fut pris sous la contrainte ! Ce que la Torah elle-même interdit ».

Mais la discussion qui attira l’attention de Rabbi Aquiba fut celle qui se tenait dans le Beith Hamidrach de MaTaN à Jérusalem où des femmes étudiaient ensemble le Talmud mais où de plus, d’autres femmes le leur enseignaient déjà. Rabbi Aquiba remarqua même une pièce où des femmes avaient laissé leurs jeunes enfants en compagnie d’autres jeunes filles avant d’entrer dans le Beith Hamidrach ! Il s’approcha et quelle ne fut pas sa surprise d’entendre que l’on parlait de lui et de … sa femme…. Rachel.

« Pourquoi a-t-elle accepté que son mari l’abandonne, elle et son enfant, pendant vingt quatre ans pour étudier la Torah ? – Elle fut même obligée de vendre sa chevelure pour avoir de quoi mangé ! – Combien de temps encore accepteras-tu de vivre comme une veuve ?! lui demanda son père le riche et orgueilleux Kalba qui l’avait déshéritée –  Si ça ne tenait qu’à moi, je lui dirais de rester encore douze ans et d’apprendre davantage de Torah ! – Rabbi Aquiba était de retour, il a tout entendu, il s’apprêtait à franchir le seuil et il s’en est retourné … Pourquoi ne pas être entré, la serrer dans ses bras ? Répliquer à son beau père ! N’était-il pas devenu déjà un grand maître ? – Quel destin ?! Et on devrait le brandir comme exemple ! – Moi même une journée, une semaine, je n’accepterai pas ! – Chez nous on partage les tâches et aussi l’étude, et c’est bien ainsi. »

Rabbi Aquiba n’est revenu qu’au bout de 24 ans, accompagné de 24.000 disciples ! Rachel était déjà fanée… fendit la foule venue accueillir ce grand sage, elle se jeta aux pieds de son homme, les larmes de joie et de peine coulaient sur ses joues. Les disciples de rabbi Aquiba ont voulu rejeter cette gueuse qui importunait le grand homme. Mais rabbi Aquiba leur dit :

« Laissez-la, ma Torah est la vôtre, tout ce que nous savons, lui appartient ! »

–       Et comment a réagi Rabbi Aquiba à ce beith hamidrach de femmes demanda, mon porte-plume ?

–       Il est resté pensif. Et il a ri non point à gorge déployée car cette liesse est réservée pour les temps messianiques. Il se réjouissait … n’était-ce pas là justement l’un des signes précurseurs de la Rédemption, comme l’annonçait le prophète Isaïe « la terre sera remplie de la connaissance de Dieu, comme l’eau recouvre la mer » ? Car tout de même… Des décades après l’anéantissement d’une partie importante du peuple juif, de ses érudits comme de ses ignorants, beaucoup s’était remis à l’étude du Talmud, hommes, femmes, religieux ou non religieux, séfarades et ashkénazes. Un véritable rassemblement des exilés autour de textes qu’ils gardaient et qui les protégeaient à leur tour ; de textes à qui ils donnaient souffle et qui leur insufflaient une espérance de vie. Les Juifs sont un peuple de conteurs mais qui sait au fond si eux aussi, ne sont pas des personnages sortis de leurs textes ? « Natifs du texte » m’avait dit Eve dans son interview, « pétris de consonnes et de voyelles n’étions-nous que du papier à tout froisser ou du parchemin pour jours de fêtes ? ».

–       Mais Yentl où est-ce écrit, cette virée dans le temps de Rabbi Aquiba ? m’interrogea curieuse mon porte-plume.

–       Dans le traité Menahot à la page 110b

–       Mais elle n’existe pas, ce traité se termine à la page 110a me dit-elle après avoir pris et feuilleté l’un des volumes de sa bibliothèque.

–       Des pages ou des folios qui restent encore à écrire par des femmes et … des hommes… de bonne volonté. N’est-ce pas justement ce à quoi invite le blanc des lettres ?

Il faudra un jour toutefois que je demande à mon porte-plume qui m’a surprise en sachant vérifier et voir que cette page n’existait pas encore…. d’où lui vient cette connaissance du Talmud certes encore élémentaire ? Qui sait? Peut-être même l’étudierons-nous ensemble.

Sonia Sarah Lipsyc


Les sources
Extraits des manuscrits de l’auteur :
Eve des limbes revenue ou l’interview exclusive de la première femme (ou presque) de l’humanité, mise en ondes sur France Culture, réalisation Jacques Taroni, avec Michèle Taieb, 2011.
Salomon Mikhoëls ou le testament d’un acteur juif, Ed. du Cerf, Paris, 2002
Au sujet de la création d’Adam, se cf. notamment au Midrash Genèse Rabba chap 15
« Ils se tenaient debout sous la montagne », Exode 19 ; 17 discuté dans la page du Traité Shabbat 88a du Talmud de Babylone.
« (…) et le monde retournera à son tohu-bohu », à partir du commentaire de Rachi (1040-1105) sur Genèse 1 ; 31.
Benjamin Zouskine, acteur et complice de Salomon Mikhoëls (1890-1948), acteur yiddish et directeur du Goset, théâtre yiddish national d’URSS. Victime du stalinisme, le premier fut fusillé en 1952 et le second assassiné en 1948.
Le rabbin Joseph Baer Soloveitchik (1903-1993), guide spirituel et référent en matière de loi juive pour l’orthodoxie moderne.
« Aucun ignorant, ni un garçon, ni une fille, de Dan à Beer Cheva ou de Gabbat à Antipris », propos composés à partir du Traité Sanhedrin 94b et Nedarim 3 ;4 du Talmud de Babylone.
Toutes les institutions d’études citées existent, Drisha, Migdal Oz, Matan sont des lieux pour femmes, Pelech pour les lycéennes et Bina, Alma, Aleph sont des centres mixtes.
Ce que la Torah elle-même interdit, objection inspirée du raisonnement du traité Shabbat 88a du T.B
Pour l’histoire de Rachel, la femme de Rabbi Aquiba voir notamment le traité Ketoubot 62b et 63a du T.B.
« (…) les temps messianiques » comme énoncé dans le Psaume 126 ;2, « alors nos bouches seront pleines d’un rire » « la terre sera remplie de la connaissance de Dieu, comme l’eau recouvre la mer », Isaïe 11 ; 9
© Andi Arnovitz

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