Yentl is back – Épisode 4 – Un feuilleton littéraire de Sonia Sarah Lipsyc

Yentl goûte-t-elle aux kneidelach ?

Yentl s’est échappée du texte d’Isaac Bashevis Singer, son auteur, et nous raconte ses aventures. Elle a choisi Sonia Sarah Lipsyc comme porte-plume qui rapporte ici fidèlement ses conversations avec Yentl. Dans cet épisode, Yentl et son porte-plume parlent des papilles et des artères, et bien sûr, encore et toujours du judaïsme.

 

–       Si je me rencontrais à vingt ans, je m’apprendrais à cuisiner, me dit soudainement mon porte-plume qui ajouta, je n’ai aucun souvenir de ce que je mangeais alors… Sans doute des boîtes de conserve, des spaghettis, du thon, des œufs et bien sûr, la baguette parisienne qu’il faut toutefois s’empresser de manger en sortant dès sa sortie du four  avant qu’elle ne durcisse en arrivant chez soi.

Mon porte-plume exagérait mais la question se pose de savoir si, effectivement, on doit réciter l’action de grâce, le birkat amazon, la bénédiction sur la nourriture, après avoir mangé d’un pain qui tiendrait plus du carton que de la pâte. Voyons, que dirait le Choulkan Arouch, notre livre de référence en matière de loi juive, sur la question ?

–       Ah ! si ! je me souviens d’un poulet, il est vrai, pas trop cacher qui tournait dans la rôtissoire d’une boucherie. Nous étions affamés mon…

« Bip, » il vaut mieux que le nom de cette personne voire du lien familial qui l’unissait au porte-plume soit tu. Pourquoi rappeler à quelqu’un ses égarements ? Ne doit-on pas toujours “juger autrui du côté du mérite” ?

–       Yentl ne m’interromps pas, je te prie, car même lorsque tu parles en aparté, je t’entends, la preuve, je le retranscris… Donc, nous étions affamés mon… « bip » et moi, et avons acheté cette volaille que nous avons dévorée, là debout, Place de la République à Paris. Je sais Yentl, toi, tu laissais « les plats brûler et le lait déborder ». Et si j’en crois toujours le récit de I. B. Singer à ton sujet, ton « gâteau de shabbat n’était jamais réussi et (…) le pain blanc natté du shabbat ne levait pas ».  Mais moi, qu’est-ce qui m’empêchait de bien cuisiner, de me constituer un répertoire aisé de recettes que l’on étoffe au fil des ans et dans lequel on puise toute sa vie ?! Je vais te le dire, j’ai tout simplement été une victime, une Jewish Princess gâtée, pourrie ! Jusqu’à l’âge de quatorze ans ma mère coiffait encore ma longue chevelure noire et m’interdisait … d’entrer dans SA cuisine. Sais-tu combien de tentatives doit faire une Jewish Princess catégorie 1 – c’est-à-dire « ma fille est la plus belle et ne doit pas lever le petit doigt » à ne pas confondre avec les Jewish Princess catégorie 2, « ma fille est la plus belle mais doit savoir cuisiner pour se trouver un bon petit mari » -… pour pénétrer dans Sa cuisine, ne serait-ce que pour se faire cuire un œuf ?

–       Je ne sais pas, j’étais trop jeune quand ma mère est décédée. J’ai dû me débrouiller toute seule mais … Hadass, elle, a vite appris… Au début, lorsque célibataire, je venais manger dans sa maison, enfin celle de son père Alter Vishkover et de son épouse, le mardi, car les familles aisées invitaient chaque jour un étudiant de la yeshiva, de l’école talmudique, pour qu’il ait de quoi se sustenter ; elle était maladroite, faisait tomber la moitié de la soupe que ses servantes avaient préparée. Mais après notre mariage, elle apprit vite et sa cuisine devint aussi son royaume car comme le dit le dicton populaire…

Et je me penchais vers mon porte-plume en lui disant à voix basse…  « Là où la femme a failli, elle a l’obligation de se rattraper. C’est elle qui a tendu la pomme, c’est elle qui doit en faire une compote ». Et je lui fis un clin d’œil. J’étais fière de l’invention de cette expression.

Et là, je vis mon porte-plume taper rageusement sur les touches de son ordinateur. J’étais obligée de lire derrière son épaule.

« Allais-je, moi son porte-plume, laisser passer une remarque misogyne venant même de Yentl ?! Que n’avait-on entendu depuis cette histoire fondatrice de siècles de médisances… Paroles de Rabbi Josué : « Pourquoi le commandement de l’allumage des lumières de shabbat a-t-il été donné aux femmes ? Adam, était la lumière du monde mais Eve l’a éteinte en le poussant à consommer », aussi lui incombe-t-elle chaque semaine de réparer. » Je ne voyais rien de mieux que lui répliquer par un autre dicton yiddish, authentique celui-ci   « Même une pelote a une fin »… En aura-t-il une à ce mépris des femmes, Yentl ?

Je baissais les yeux, moi qui avait fui ma condition de femme et trouvé finalement satisfaction à ma condition d’homme. N’avais-je pas, après avoir dit à Hadass « moi aussi je vous désire » et l’avoir vue toute remuée, courir sur ses hauts talons, l’assiette de boulettes à la main, ri intérieurement et penser « avec les filles je peux m’amuser comme je veux » ?  Mais étais-je alors libre de mes pensées ? Ne m’étaient-elles pas dictées ?

–       Par un homme, poursuivit mon porte-plume, venant à ma rescousse, qui avouait à son fils unique être content de ne pas avoir eu de fille car il n’aurait pas aimé « que les hommes fassent à ma fille tout ce que j’ai fait aux femmes ».

Je surenchérissais…De plus Singer était végétarien, il mangeait toujours la même chose « une pomme de terre, de la soupe de légumes, des blinis aux épinards et un peu de bouillie de sarrasin ». Et parfois l’après-midi, s’il se rendait chez Steinberg, un café avec une tarte aux pommes. Tu parles d’un plaisir. Moi une fois dans ma vie, j’aurais vraiment aimé goûter aux kneidlach ! Comparez, voir si leur goût maintenant est le même que dans ma vie textuelle !

–       Au fait Yentl, est ce que tu manges ? me demanda inquiète mon porte-plume.

Je baissais les yeux… je pouvais voyager dans le temps, surfer entre les deux mondes, celui des vivants et celui de ceux qui ne sont pas encore entré dans leur demeure éternelle, être un homme alors que j’étais une femme mais oserai-je avouer que je ne pouvais apparemment pas avaler des boulettes de « matzemehl » farine de pain azyme !

Sentant mon embarras, mon porte-plume dévia la conversation et me demande à brûle pourpoint :

–        Yentl, quel âge crois-tu que nous ayons ?

Que voulait-elle dire par là ? Dans mon cas… l’âge de ma conception, l’âge de mon écriture, l‘âge de ma publication, l’âge de mon succès, l’âge de mon échappée ? Je crois que c’était assez clair, l’âge de mon écriture, non ? Au fait, est-ce que je vieillissais ? Je n’avais pas eu la curiosité de me regarder dans un miroir depuis un moment.

– Oui, quand tu demandes à quelqu’un son âge ? poursuivit mon porte-plume, tu supposes qu’il n’en a exclusivement qu’un ?! Celui de la sortie de l’utérus de sa mère… je trouve ça quasiment indécent… Pourquoi cet âge, qui plus est si intime, serait-il public et prédominant ? Nous avons plusieurs âges Yentl … L’âge de nos émotions, de nos amours, l’âge de notre époque préférée, moi ce sont mes dix-sept ans, l’âge de notre corps, l’âge des ancêtres qui nous habitent, nous qui n’avons pas oublié d’où nous venons. Alors de crainte de m’embrouiller, je ne dis plus mon âge depuis l’âge de 25 ans…

– Ca fait combien de temps ?

Mais mon porte-plume n’est pas tombée dans le piège.

Quant à moi, j’ai eu la curiosité de me regarder dans la glace.
Et là que n’ai-je découvert… Un cheveu blanc !

Fallait-il croire que je prenais de l’âge depuis la sortie de mon texte ?

Dommage collatéral… on s’était bien gardé de me le dire !

Sonia Sarah Lipsyc


Les sources
Shoulkhan Aroukh, code référentiel de lois juives pour le judaïsme orthodoxe, rédigé par Joseph Caro (1488-1575)
Les références aux textes de la tradition juive sont tirées respectivement des Maximes des Pères 1 ; 6, et de Genèse Rabba 17 ;8
Le proverbe yiddish a été trouvé avec bonheur dans Bella Laurence, Sail’’houle. Sagesse yiddish dans la tradition juive, Bordas, Paris, 1986.
Les citations de Singer sont rapportées par son fils Israël Zamir, Mon père inconnu : I. Bashevis Singer, Arléa, 1998
Et bien sûr, les extraits de Yentl sont tirés de la nouvelle éponyme du maître I. B. Singer.
Katz's Deli, NY
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