Yentl is back – Épisode 5 – Un feuilleton littéraire de Sonia Sarah Lipsyc

Yentl est-elle gay ou lesbienne ?

Yentl s’est échappée du texte d’Isaac Bashevis Singer, son auteur, et nous raconte ses aventures. Elle a choisi Sonia Sarah Lipsyc comme porte-plume qui rapporte ici fidèlement ses conversations avec Yentl. Dans cet épisode, elles parlent de l’homosexualité dans le judaïsme, dans l’œuvre de Singer et dans la vie de Yentl.

Qu’est-ce qui s’est réellement passé cette nuit-là entre Hadass, une femme et moi Yentl alias Anshel sous mon prénom d’étudiant talmudique ? Vous aimeriez bien le savoir mais si Singer a été si discret sur notre nuit de noces pourquoi serai-je impudique ?

Le jour du mariage, j’ai exposé comme il se doit une drasha, une interprétation de la loi
« que l’assistance discuta ensuite, tout en fumant des cigarettes et en buvant du vin, des liqueurs et du thé au citron avec de la gelée de groseille ». Car qu’est-ce un homme s’il ne sait lire et commenter la Torah ?!

–     Mais Yentl, m’interrompit mon porte plume, qu’aurait dit le rabbin Pinhas Menahem Singer, le père de Isaac Bashevis, si un homme s’était pressé au 10 rue Krochmalna où il se tenait, entre une union à célébrer ou un divorce à conclure, pour lui confier l’attirance qu’il éprouvait pour un autre homme ?
–     Il aurait dit que c’est interdit conformément au verset du Lévitique : « Si un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, c’est une abomination commise par les deux, ils seront mis à mort (…) ». Mais qu’en même temps, chez nous, les Juifs, ça n’existe pas… Comme l’énoncent les Sages dans le Talmud, « deux hommes peuvent partager la même couverture »… contrairement à l’avis de Rabbi Yehouda qui l’interdisait entre deux célibataires de crainte d’un dérapage… Quoi que… repris-je après un moment de silence, et mon porte-plume leva la tête de son clavier, il y a une nouvelle peu connue, « Two », dans laquelle Singer, plutôt solidaire de ces amours incertaines dans la vie parfois cruelle du shtetl, raconte une histoire d’amour entre deux hommes. Zissel aurait aimé être une petite fille mais aima être un garçon lorsqu’à la yeshiva, l’école talmudique, à la surprise générale, le plus populaire des bahourim, des étudiants, Ezriel, le choisit comme havrouta, compagnon d’étude. Ils se marièrent cependant chacun de leur côté, l’un à Tomaszow et l’autre à Frampol mais ne furent pas heureux. C’est Ezriel qui prit l’initiative d’écrire à Zissel. Leur correspondance fut passionnée, ils se citaient mutuellement des versets d’amour du Cantique des Cantiques et comparait leur amour à celui de David et Jonathan… « Ton amour m’est plus précieux que l’amour des femmes » avait dit le futur Roi au fils de Saul. Finalement, ils s’installèrent ensemble comme couple dans la grande ville de Lublin et… Zissel devint Zissa. Il préparait les repas du shabbat, allumait les bougies alors que Ezriel lui chantait, comme il se doit ce soir là, le vendredi soir, de retour de la synagogue, le Eshet haïl, l’ode à la femme vaillante. Car, comme le rappelle Isaac Bashevis, « s’il était vrai que les deux avaient transgressé la loi il n’en demeurait pas moins qu’ils n’avaient pas abandonné leur foi en Dieu et la Torah ». Zissa s’intégra très bien à la société des femmes et trouva même grâce à elles, une place comme surveillante au mikvé, bain rituel. Un jour, parce que les chemins du cœur, mon porte-plume, sont parfois des méandres, Zissa tomba amoureux de Reizl, une jeune mariée et alors qu’il tenta de l’embrasser, ils ne noyèrent tous les deux dans le mikvé. Le subterfuge éclata au grand jour, au moment où le soir même, la confrérie des derniers devoirs s’occupa du corps de Zissa en vérité Zissel… une foule en colère se précipita immédiatement au domicile des deux amants où se tenait Ezriel. « L’un lui arracha la moitié de sa barbe, un autre le dépouilla de ses vêtements rituels et le troisième le frappa avec un gourdin ».

–     Un lynchage….
–     Ils furent enterrés ensemble, en pleine nuit, derrière la clôture du cimetière sans personne pour suivre leurs cercueil ni même dire le kaddish, la prière de sanctification. Cependant, quelqu’un – mais qui et quand ? – planta une pancarte sur laquelle, il avait écrit «  Aimés et aimants durant leurs vies, ils ne furent point séparés dans la mort ».

Mon porte-plume soupira…
–     Abomination… peines de mort par lapidation, strangulation, le feu ou l’épée pour le faux prophète, l’homme et la femme adultère, celui ou celle qui transgresserait le shabbat et le gay… La Bible peut vite devenir un véritable cimetière, remarqua mon porte-plume indignée et un tantinet ironique !

J’entortillais mes papillotes autour de mon doigt, geste que je ne manquais pas de faire lorsque j’étais contrariée ou embarrassée. Et la vélocité de mon index dans mes cheveux indiquait le degré de mon tumulte. A quoi servirait-il que je rappelle à mon porte-plume que mériter la mort ne signifie pas qu’un tribunal l’impose ?! Il doit, par exemple, entendre des témoins, recevoir les preuves et comme le rapporte le Talmud, « un Sanhédrin qui prononce une condamnation à mort en sept ans est appelé sanguinaire, selon d’autres opinions, même une fois tout les soixante dix ans. » ?! De toute façon, mon porte-plume était bien obligée d’écrire ce que je pensais à voix haute sans même que j’aie à lui parler directement. Elle, comme moi, devions composer avec ces versets douloureux, là aussi était notre héritage.
–     Et qu’aurait dit le père de Singer, entre une union à célébrer ou un divorce à conclure, si deux femmes qui s’aimaient étaient venues le voir ? me rétorqua simplement mon porte-plume.
–     La même chose sans doute qu’a répondu le rabbin Eisele dans Zeitl et Rickel, cette autre nouvelle de Singer où il raconte une histoire d’amour entre deux femmes : « Il n’y a rien dans la Torah qui le défende ».
–     Cependant, ce qui n’est pas interdit est-il permis pour autant ? objecta mon porte-plume. « Two women sleeping / together have more than their sleep to defend*» rappelait Adrienne Rich, la poétesse d’origine juive. N’est-ce pas considéré comme une brèche dans la bienséance ? Un acte de rébellion pour lequel le grand maitre Maïmonide réclamait des coups de fouets à infliger aux femmes ?

Je soupirais. Que pouvais-je répondre ? C’était vrai. Pas d’interdit dans la Torah mais dans le Talmud oui ! D’ailleurs pouvait-on dissocier l’un de l’autre ?! N’était-il pas écrit encore dans le Lévitique : « Ne pas aller selon les mœurs des Egyptiens ou des Cananéens ».
Que faisaient-ils ? « Un homme prenait un homme et une femme une autre femme » répondent les docteurs de la loi. Mais la question que se pose le Talmud est de savoir si une femme qui s’est frottée à une autre… peut se marier à un grand prêtre qui lui, ne peut se marier …qu’avec une femme vierge. Et la réponse selon Rabbi Eleazar est oui. Tout se passe en fait comme si l’acte sexuel entre deux femmes n’existait pas car il n’y aurait pas eu de pénétration…
–     Et pourtant Yentl… ou Anshel, au lendemain de ta nuit de noce avec Hadass, Singer n’écrit-il pas : « A l’aube, la belle-mère d’Anshel et toute une troupe de femmes envahirent la pièce et arrachèrent le drap sous Hadass pour vérifier que le mariage avait bien été consommé. Quand on découvrit des traces de sang, ce fut un moment de grande joie, on s’embrassa et on congratula la mariée. ».

Je me tus. Yentl se tut.
–     Si je puis me permettre, c’est moi qui parle et toi mon porte-plume tu ne dois pas écrire à la première personne comme si tu étais moi.
–     Oui, c’est vrai des fois j’oublie que je ne suis qu’un porte-plume et je me laisse aller…

Mon porte-plume se tut. Je me tus.

–     « Nous nous marierons. Au ciel, il n’y a pas de différences entre les hommes et les femmes ». C’est ainsi qu’après avoir interrogé un prédicateur sur les formalités de l’au-delà, Zeitl et Rickel qui s’aimaient, mirent fin à leurs jours. La première se jeta dans un puits, la seconde se noya dans la rivière. Elles furent enterrées l’une à côté de l’autre « sans qu’une pierre ou même une planche indiquât leur sépulture ».
–     Singer a été plus indulgent avec toi, me fit remarquer mon porte-plume, il t’a laissée t’enfuir vivante à la fin de sa nouvelle… As-tu au moins déposé un caillou sur la tombe de Zeitl et Rickel ?
–     Comment veux tu que je fasse ?! Entrer dans un texte déjà écrit et le changer ? Du jamais vu… A l’insu de Singer… Tu imagines le balagan, la pagaille, si tous les personnages commençaient à se rendre visite les uns les autres et changer le cours de leurs histoires ? Le Petit Prince dans le boudoir d’Alceste, le Misanthrope. Hamlet sur l’île de Robinson Crusoé. Et Lilith aux côtés d’Antigone ! « Ah vous ne saviez pas ? La Belle au bois dormant convole avec Cendrillon. Texto ! ». Ca ne te rappelle rien ? Et puis qu’aurai-je écrit sur leur pancarte ?
–     « Là où tu iras j’irai » ce que Ruth a dit à Noémie lorsque son âme « s’est unie à elle ».

Et mon porte plume ajouta :
–     Si nous pouvions dire le kaddish pour des personnages – je le ferai Yentl ! Pour Zissel! Pour Zeitl ! Pour Ezriel ! Pour Rickel !
–     Toi une femme…
–     « Yitgadal veyitkadach shema rabba», « Que soit magnifié et glorifié Son grand nom dans le monde qu’Il a créé selon Sa volonté… ».

Mon porte-plume récitait le kaddish que pouvais-je faire d’autre que de répondre « Amen ».

Ensuite, nous nous sommes tues, toutes les deux. Et puis mon porte-plume me demanda à brûle-pourpoint :
–     Au fait, Yentl, es-tu gay ou … lesbienne ? Ou les deux ?

Devant mon étonnement mon porte-plume poursuivit :
–     Quand tu étais un homme tu étais amoureux d’Avigdor.
–     Oui mais j’étais une femme…
–     Quand tu étais une femme tu as épousé Hadass
–     Oui mais je l’ai épousée en tant qu’homme…
–     Donc, en fait, Yentl, si je comprends bien, tu as toujours été hétérosexuelle…

Entre les deux, mon porte-plume, entre les deux… Ce n’est pas pour rien que le mot « haïm », la vie, est au pluriel !


Les sources
Les extraits de I.B Singer sont tirés de
– « Yentl » dans Yentl et autres nouvelles, Stock, 1994
– « Two » dans Old Love, edition Farrar. Straus. Giroux, New York, 1979
– « Zeitl et Rickel » dans Le Blasphémateur, Stock, 1973
Au Tribunal de mon père, Mercure de France, 1966 est mentionné.
Les citations de la tradition juive proviennent, par ordre d’apparition, de :
- Lévitique 20:13
– Traité Kiddouchin 4 ; 14 du Talmud de Babylone (T.B) et Traité Makot 7a du T.B
- Samuel, 2ème livre 1 ; 26
- Samuel, 2ème livre 1 ; 23
- Levitique 18; 2-3 et Midrash Sifra 8;9
– Traité Yebamot 76a du T.B
- Ruth 1; 16 et 1 ; 14
– Prière du Kaddish des orphelins
La position de Maïmonide (1138-1204) sur le sujet se trouve dans « Les relations sexuelles interdites (Issouré bia) » 21 ; 8 dans le traité Sanctification (Kiddouchin) du Mishné Torah. Extrait traduit par Martine Gross, « Judaïsme et homosexualité féminine » dans Femmes et Judaïsme aujourd’hui, sous la direction de S.S.L, éd. In Press, 2008.
* « Deux femmes qui dorment ensemble ont plus que leur sommeil à défendre », Adrienne Rich (1929-2012), « The images » dans A Wild Patience Has Taken Me This Far: Poems 1978-1981,  W. W. Norton & Company,1982.
La réplique sur la Belle au bois dormant et Cendrillon est tirée de « Eve des limbes revenue ou l’interview exclusive de la première femme (ou presque) de l’humanité », pièce de théâtre de l’auteure de ces lignes.
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© Irit Rabinowits, 'Garden of Freedom' http://iritrabinowits.com

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