septembre 2015

Yentl et l’arbre de vie

Yentl is back – Épisode 6 – Un feuilleton littéraire de Sonia Sarah Lipsyc

Yentl et l’Arbre de vie

Yentl s’est échappée du texte d’Isaac Bashevis Singer, son auteur, et nous raconte ses aventures. Elle a choisi Sonia Sarah Lipsyc comme porte-plume qui rapporte ici fidèlement ses conversations avec Yentl. Dans « Yentl et l’Arbre de vie », son porte-plume lui pose une question essentielle: « Chassés du jardin d’Éden, Adam et Ève pouvaient se réfugier sur le reste de la planète. Mais nous, où irons-nous lorsque la couche d’ozone sera complètement trouée, au risque de nous faire dessécher comme des raisins secs ? ». Vous le saurez en lisant ce sixième épisode dans lequel les deux femmes conversent sur l’attrait du Talmud sur les Coréens, sur qui est Juif et où surtout Yentl fait une visite guidée de l’Arbre de vie. 

 

–       « Quand on scie un arbre, j’ai mal à la jambe » chantait Léo Ferré

A la tête que je fis, mon porte-plume comprit que je ne savais pas de qui elle parlait.

–       Est-ce qu’il est Juif, me hasardai-je à demander ?

Il est vrai que j’avais des siècles, un ou deux, à rattraper en matière de culture générale depuis l’évasion de mon texte et de ses shtetls, ces bourgades où j’avais vécu. De plus, mes connaissances portaient essentiellement sur la culture yiddish, tout au plus américaine car si Singer m’avait naitre en Pologne, il m’avait conçue à New York.

« Ah ! Toi aussi, tu t’amuses à ce jeu-là ! »… répliqua mon porte-plume et je n’arrivais pas à discerner si elle le regrettait, me le reprochait ou se réjouissait. Sur sa lancée, elle ajouta :        « Dès que l’on parle de n’importe qui, et tout particulièrement d’une célébrité du showbiz ou d’un prix Nobel… La question fuse… Est-ce qu’il est Juif ?! Par sa mère ? Par son père ? Par ses enfants ? Son grand-père ? Sa grand-mère ? Son prépuce ? Ca ne suffit pas… Car même si un Juif est né circoncis, selon la loi juive, on lui fait jaillir une goutte de sang… Alors… »

Nous nous regardâmes.  J’étais là devant elle, moi Yentl, habillée d’un pantalon et d’une chemise sous laquelle dépassaient des franges rituelles. Et le matin, après avoir mis mes phylactères, je ne récitais pas la bénédiction « Béni sois-tu (…) qui ne m’as pas fait femme ». Mais bel et bien, « qui m’as fait selon sa volonté », c’est-à-dire … une femme … travestie en homme qui étudiait le Talmud et traversait les siècles.

–       D’ailleurs poursuivit mon porte-plume, les Coréens du Sud intrigués par le taux imposant de Juifs ayant reçu un Prix Nobel, se sont mis à étudier le Talmud depuis l’école primaire, persuadés qu’il y avait un lien entre ce ratio et les arguties de Chammay et de Hillel, de Rabbi Eliezer ben Hyrcanos et de Rabbi Yeshoua ben Hananiyah, de Rabbi Yohanan et de son comparse Rech Lakich…

–       Pas tort, murmurai-je… mais complètement mechugueneh, fous, ces asiatiques ! A quoi cela leur servirait-il de se demander s’il est permis le chabbat de transporter un objet, par exemple une clef, un landau, que sais-je même, une marmite, d’un espace privé à un espace public ou l’inverse d’un espace public à un espace privé puisqu’il s’agit d’un des trente neuf types de travaux interdits ce jour-là… à moins qu’il y ait un érouv, une délimitation naturelle comme des murailles ou symbolique, tel un fil tendu entre des arbres pour circonscrire l’espace du quartier ou de la ville … s’ils n’ont pas l’obligation de respecter le shabbat ?! De savoir que, selon Rabbi Yehouda, la destruction du hametz, du levain, ne peut se faire qu’en le brûlant alors que les autres sages disent : « on peut aussi en faire des miettes qu’on dispersera au vent ou qu’on jettera à la mer… ». Et de comprendre la différence entre ces deux opinions, s’ils ne sont pas obliger de manger des pains azymes durant les huit jours de Pessah. De….

–       A quoi ? Justement à se creuser les méninges, me répliqua mon porte-plume. Quant au fait de savoir qui est Juif, je crois que tout se passe comme si nous devions nous compter et nous reconnaitre après tous ces exils, ces pogroms et ces immigrations ! C’est une vieille habitude importée du désert depuis la sortie d’Egypte et la traversée de la Mer rouge… Oui, on se compte en permanence pour savoir qui est encore là !

J’écoutais mon porte-plume … et je regardais l’histoire juive défiler devant moi. Je voyais ces cohortes de Juifs marcher… une fois vers la terre promise, une autre fois, des siècles plus tard, amenés captifs à Rome sous Titus… Je les voyais tenter de fuir au Portugal après l’édit d’expulsion des Juifs d’Espagne par Isabelle la catholique ou prendre des bateaux vers les Pays-Bas ou l’Empire Ottoman, en cette fin du 15ème siècle. S’agripper aux rouleaux de la Torah en fuyant un pogrom en Ukraine … Se rendre pour certains vers les chambres à gaz en chantant, « je crois d’une foi totale à la venue du messie et même s’il tarde, je l’attendrais » sur le niggoun, l’air composé par ce hassid de Modziz, Azriel David Fastag, déporté à Treblinka. Je les vois quitter les saveurs de l’Egypte ou de l’Irak sans un sou,  se hâtant  de s’éloigner de ses terres où ils vivaient depuis des milliers d’années. Ils étaient presque un million, au milieu du 20ème siècle, à être obligés de faire leurs valises de ces pays d’Orient ou de Méditerranée vers d’autres contrées. Je les vois aussi danser une hora, en cercle sur le port de Haïfa ou de Jaffa pour celles  et ceux qui avaient réussi malgré les restrictions et le blocus de l’Empire britannique, à mettre les pieds en terre d’Israël…

Et j’ajoutais plus doucement…

–       Oui, mon porte-plume, je vois aussi tes ancêtres et les miens… De Pologne, du Maroc… et je reconnais des traits de ton visage sur les uns et les autres.

Je sentais mon porte-plume émue…

–       Bien sûr, je le suis, me dit-elle…Qui ne le serait pas de rencontrer in live ses ancêtres ? Mais toi, Yentl, qui sont-ils ? Un mélange, semble-t-il, d’Esther la sœur d’Isaac Bashevis Singer et d’autres membres de sa famille, n’est-ce pas ?

Et sans me laisser le temps de répondre, elle enchaina :

–       Léo Ferré, c’est l’un des classiques de la chanson française. Il n’était pas Juif mais anarchiste, bien que l’un ne soit pas incompatible avec l’autre. Je sais de quoi je parle! Quand j’avais dix sept ans…

Mon porte-plume s’arrêta… Je crois que nous avions eu la même pensée. Si je pouvais remonter la chaine de ses ancêtres jusqu’au mont Sinaï au moment du don de la Torah, je pouvais kal vahomer, à plus forte raison, visiter ses 17 ans… la retrouver au temps où elle avait crée, avec un camarade, ce groupe anarchiste juif en France. D’ailleurs ne l’avais-je déjà pas fait… Avant de la choisir comme porte-plume, je m’étais baladée dans sa vie… Mon porte-plume me fit signe de poursuivre mais je lui murmurais ….

–       Une autre fois, je te raconterai… tes dix sept ans.

Et j’ajoutai :

–       Singer aussi frayait avec les arbres… enfant déjà, il aimait se cacher des journées entières entre les branches, à lire les ouvrages interdits auxquels son grand frère Israël Joshua l’avait initié, Nietzsche, Flaubert, Maupassant mais aussi des lectures sur la physique, l’astronomie, ou les théories de Copernic et de Newton. « L’arbre était pour moi un refuge hors de la société orthodoxe et il l’est toujours » avait-il confié à son fils Israël lors de l’une des visites de ce dernier en Amérique.

–       Un arbre de vie… lança laconique le dibbouk, l’entité égarée, de la pièce du Dibbouk.

Mon porte-plume se tourna à droite et à gauche mais ne le vit pas. Le dibbouk qui comme tant d’autres personnages de fictions, à l’instar d’autres humains, était entre deux mondes. Est-ce qu’elle l’entendit ou transcrivit-elle simplement ce que je lui disais ? Mais une autre question la taraudait…

–       As-tu réussi à t’en approcher, de l’Arbre de vie ? me demanda-t-elle, intriguée et quelque peu excitée, toi qui peux voyager dans le temps comme tu veux !

–       Impossible, les anges aux épées flamboyantes, postés à l’entrée du jardin d’Eden sont bel et bien là pour le garder.

–       Et si tu t’étais recroquevillée dans une nacelle en remontant l’un des quatre fleuves qui entourent le jardin d’Eden, Pichon, Havila, Ghihon ou Kouch, me demanda malicieusement mon porte-plume ?

–       Mais nous avons déployé d’autres moyens pour approcher et connaitre « l’Arbre de vie au milieu du jardin d’Eden glissais-je mystérieusement à mon porte-plume… Viens, suis-moi, sans même bouger de ton fauteuil, sur les pas des kabbalistes qui ont reconstitué l’arbre de vie… au travers des sefirot, des 10 sphères de la création.

–       Je préfère sur les brisées…. ça vient de branches ! fit remarquer mon porte-plume.

–       Loin de moi l’idée de te contrarier… c’est toi le porte-plume.

Aussi repris-je :

–        Viens, suis-moi, sans même bouger de ton fauteuil, sur les brisées des kabbalistes qui ont reconstitué l’Arbre de vie… au travers des sephirot, des 10 sphères de la création.

Et la visite guidée de l’Arbre de vie pouvait commencer ! Nous étions face à lui… A ma droite, c’est-à-dire à gauche, Hokhmah, la sagesse, l’une des sphères de la connaissance. A ma gauche, c’est-à-dire à droite, Guevourah, l’une des trois sphères qui régissent le monde des émotions, en l’occurrence la force celle de la rigueur ou de la retenue. Au centre, Tiféret, l’harmonie, sphère de l’éthique et de l’esthétique. Plus bas, Hod, la gloire et la persévérance et puis tout en bas, il y a Malkhout, la couronne qui correspondent aux racines de l’arbre ou si on superpose les sephirot au corps humain aux pieds car à chaque sphère correspond aussi, comme tu le sais, un organe. Ainsi l’épaule gauche pour Hokhmah, le bras droit pour Guevoura, la hanche gauche pour Hod. De même, à chacune des sephirot correspond également un ange. Ainsi… pour Bina, le discernement Hessed, la bonté, Netzach, la volonté de se surpasser Yessod, la transmission, il y a les anges Tsaphkiel, Zadkiel, Haniel et Gabriel.

Cependant mon porte-plume semblait étourdie par cette visite terrestre et métaphysique. Elle reprit son souffle, soupira et s’exclama…

–       Mais quelle différence finalement, s’exclama-t-elle, entre le jardin d’Eden et notre terre ? Là-bas aussi, Adam (et Eve) avaient l’obligation de « le garder et de travailler»…

J’ouvrais la bouche pour commencer à lui répondre quand mon porte-plume un peu inquiète me supplanta !

–       J’en vois une… Chassés du jardin d’Eden, Adam et Eve pouvaient se réfugier sur le reste de la planète. Mais nous, où irons-nous lorsque la couche d’ozone sera complètement trouée, au risque de nous faire dessécher comme des raisins secs ? Bringuebalés à cause du réchauffement climatique entre les typhons, les raz-de-marée et les laves des volcans déchainés ? Sais-tu combien de temps mettent un mégot de cigarette ou un chewing-gum à se dégrader ? Et un briquet jetable, une canette e bière et un sac plastique ? Respectivement 1 an, 5 ans, 100ans, 200 ans (pour la canette de coca aussi) et 500 ans ! Où irons-nous lorsqu’ à cause de la fonte des eaux, des continents entiers auront disparu ? Dans les bas fonds de notre planète ou sur une autre?!

–       Nous ? lui répondis-je, nous retournerons à notre origine.

Comme mon porte-plume restait perplexe, j’ajoutais :

–       Nous retournerons … au texte.

–       Parle pour toi. Te crois-tu à l’abri planqué dans ton livre si la planète Terre tel un vaisseau naufragé s’abîmait dans le néant…

–       Mais ce qui vaut pour moi, vaut pour toi, et tous les humains…

–       Tu veux dire, Yentl, que nous aussi, tout humain que nous soyons, sommes des êtres de fictions ? J’ai déjà caressé cet horizon… « Et Dieu créa le monde en regardant son texte, la Torah, comme un architecte consulte ses plans ». Je sais… Ce n’est point le monde qui est une imitation de la vie, c’est la vie qui est une imitation … du livre ou du parchemin. Mais franchement retourner au 6ème jour avant d’être née, avant la création du shabbat. No way ! je chéris trop ce jour-là pour l’échanger contre une vie de papier.

Et puis soudain, elle fit elle-même l’association… Elle murmura… l’être humain est comme l’arbre des champs». Papier… arbre … Papier … arbre…

Et j’ajoutais : Un arbre dont les racines sont aussi au ciel.

Après un moment de silence, elle se leva et se dirigea vers son pick-up car mon porte-plume en avait encore un avec toute une collection de disques. Elle regarda les pochettes, choisit un vinyle et tout en mettant le 33 tours sur la platine, dit :

–       Léo Ferré n’était pas Juif même si selon la poétesse russe, Marina Tsvetaïeva, « tous les poètes sont des juifs », mais la grande Barbara, née Cerf, l’était. Tiens, cette chanson devrait te plaire.

Et elle posa délicatement la tête de lecture sur le disque. Et j’entendis…

« Y’a un arbre, pigeon vole, mon cœur vole, pigeon vole et s’envole. Y’a un arbre, pigeon vole ».

Et nous reprîmes en cœur : Lalalala lalalala lalalala lalalala lalalala lalalala lalalala.

–       Compte bien les « la », c’est le nombre exact me dit mon porte-plume ! Et j’ajouterai même lalalala car l’inoubliable Barbara ajoutait toujours sur scène à la fin de la chanson… « Y’a un arbre ! »


Les sources
-       La citation de Léo Ferré est extraite de sa chanson « Et …Basta ! » et le couplet de Barbara est tiré de sa composition  « Le bois de St Amand ».
-       Les sources bibliques de cet épisode concernant le  jardin d’Eden et l’Arbre de vie proviennent de Genèse chap 2 ; 11 à 15 et chap 3 ; 24 … Celle comparant l’être humain à  un arbre des champs est de Deutéronome 20 ; 19
-       Le  traité Shabbat du Talmud de Babylone répertorie et étudie les trente neuf types de travaux interdits d’effectuer le jour du shabbat.  La discussion de Rabbi Yehouda (2ème siècle) avec les sages d’Israël est tirée de Pessahim 21a du Talmud de Babylone (T.B)
-       Chammay et de Hillel,  Rabbi Eliezer ben Hyrcanos et Rabbi Yeshoua ben Hananiyah, Rabbi Yohanan et Rech Lakich….. Maitres du Talmud ayant vécu respectivement au 1er,  2ème  et 3ème siècles ;  ils sont cités ici par paires car vivant à la même époque, ils s’opposaient souvent sur des questions d’interprétation de la loi.
-       Midrach Genèse rabba 1.1 est la source relatant la manière dont Dieu aurait créé le Monde
-       Les définitions du registre de la cabbale sont principalement inspirées de Adin Steinsaltz, La  Rose aux treize pétales, Albin Michel, 1989.  La représentation des sephirot ou sphères en Arbre de vie date probablement du 16ème siècle des cabbalistes de Safed comme les rabbins Moise Cordovero, Isaac Louria et Hayim Vital.
-       « Béni (…) sois-tu qui ne m’as pas fait femme » est l’une des bénédictions du matin dans le rite juif orthodoxe.
-       Sur les étapes de la circoncision, voir Maimonide, « Lois sur la circoncision 2 ; 2 » dans son ouvrage du Michne Torah.
-       « Je crois d’une foi totale à la venue du messie et même s’il tarde, je l’attendrais est » le 13ème et dernier des articles ou principes de foi énoncé par Maimonide (1138-1204).
-       C’est dans le train de la déportation qui le mena de Varsovie à Treblinka que Azriel David Fastag, composa le niggoun sur le 13ème article de foi de Maimonide. Voir http://www.chabad.org/library/article_cdo/aid/332502/jewish/Ani-Maamin.htm
-       Le Dibbouk.  Pièce d’Anski, considéré comme le chef d’œuvre du théâtre juif. Adaptation pour la traduction française de Nina Gourfinkel et Arié Mambush, Ed. de l’Arche, Paris, 1957.
-       La citation de I.B Singer, « L’arbre était pour moi un refuge hors de la société orthodoxe et il l’est toujours », est mentionnée par son fils Israël Zamir dans Mon  père inconnu : I.Bashevis Singer, Ed. Arléa, Paris 1998, p 83.
Le propos de la poétesse Marina  Tsvetaïeva est mis par Paul Celan en exergue de son poème « Et avec le livre de Tarussa » dans son recueil La Rose de personne, traduction Martine Broda, Ed ; Le nouveau Commerce, Paris, 1979, p 147.
© Richard Kenigsman

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L'auteur

Sonia Sarah Lipsyc est docteur en sociologie, dramaturge et écrivain. Elle contribue régulièrement à Tenou’a, dirige « Aleph, centre d’études juives contemporaines » à Montréal et anime le « Magazine des cultures juives au Québec« . Retrouvez-la sur son blog personnel et sur son blog « Judaïsme et questions de société » .