Yentl is back – Épisode 7 – Un feuilleton littéraire de Sonia Sarah Lipsyc

Yentl et le divan de Shlomo Sigmund Freud (1)

Yentl s’est échappée du texte d’Isaac Bashevis Singer, son auteur, et nous raconte ses aventures. Elle a choisi Sonia Sarah Lipsyc comme porte-plume qui rapporte ici fidèlement ses conversations avec Yentl.
Dans « Yentl et le divan de Shlomo Sigmund Freud », Yentl relate ses visites dans la vie Freud qu’elle a suivi de sa naissance à ses funérailles, en passant par sa bar mitsva et son mariage. Yentl lui fait part aussi de l’étude qu’elle eut avec Freud sur le traité talmudique
Berakhot, des bénédictions, qui traite notamment des rêves.

 

– Freud !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! Et tu ne m’as rien dit ?!

J’avais beau être un personnage évadé des pages d’une fiction, traverser les siècles à ma guise et apparaitre parfois à certains… je restais sensible aux décibels.
– Mais en ai-je simplement eu le temps ? Nous ne nous connaissons tout de même que depuis peu.

Et comme mon porte-plume reprit son souffle, ouvrit sa bouche et s’apprêta de nouveau à hurler… je coupais le son à mes oreilles car j’avais aussi cette possibilité de juste lire sur les lèvres.

Et voici ce qu’elle dit :
– T’es-tu allongée sur son divan ? Lui as-tu raconté ce que ce fut d’être orpheline de mère, élevée par un père qui t’initia au Talmud ? A cette jouissance des textes que les hommes se réservent jalousement depuis des lustres ? Lui as-tu dit ton inclinaison pour un homme, Avigdor et ton mariage avec une femme, Hadass ? As-tu parlé de ta fuite… du shtetl de Bechev et de ton échappée belle des textes ? Et aussi de ton don à musarder dans le temps ?

Je remontais tout doucement le son.
– Y-a-t-il d’autres personnages qui se sont allongés sur le divan de Freud ? Au Berggasse 19 à Vienne, dans son salon mythique, au milieu des terres cuites et bronzes antiques qui envahissaient son bureau ou sa bibliothèque ? Neith l’égyptienne mi-homme mi-femme, le Centaure, mi-homme mi-cheval ou Imhotep de Memphis, divinité du savoir, de l’architecture et de la médecine. Mais il y avait aussi dans son cabinet de travail, une menorah, un chandelier à neuf branches pour la fête de Hanoukah et, devant des statuettes égyptiennes, deux coupes pour la sanctification du vin du kiddouch à l’occasion des jours de fêtes. Ces coupes ont disparu, elles n’apparaissent même pas dans le catalogue du Musée de Freud à Londres alors qu’Edmund Engelmann les avait prises en photos en 1938, à Vienne.

Je réprimais un sourire qui, s’il s’était dessiné sur mes lèvres, m’aurait valu un autre interrogatoire de mon porte-plume. Car, j’avais bien une petite idée du lieu insolite où se trouvaient ces deux petites coupes qui avaient été dérobées. Mais mon porte-plume qui m’avait à l’œil et notait bien évidemment tout ce que je suis en train de vous confier m’apostropha encore :
– Tiens ! et le dibbouk, l’âme errante de Hanan qui s’est enfuie de la pièce d’Anski en emportant avec lui toutes les répliques de son personnage ? Est-ce qu’il a fait un tour du côté de chez Freud ? Et pourquoi pas Isaac Bashevis Singer lui-même, en personne, accompagné du personnage de Mme Kopitzky, la médium de Central Park West qui parlait en yiddish lors de ses séances, en état de transe, avec le Baghavar Krishna, « un sage hindou censé avoir vécu au IVe siècle ». Je cite… Alors que Mme Tschissik, l’actrice, d’âge mûr, du théâtre yiddish dont le jeune Kafka fut éperdument et secrètement amoureux, s’apprêtait à sonner pour sa séance hebdomadaire avec le docteur Freud ?

Elle continuait à égrener toute sorte de personnages fictifs ou réels. Et je lui répondis tout simplement:
– Je ne sais pas. Mais Freud, lui, s’est allongé sur son divan alors que j’étais assis sur son

Mon porte-plume en resta bouche bée. J’en profitais pour poursuivre.
– Mais j’ai connu Freud bien avant qu’il ne soit psychanalyste. J’étais là à sa naissance un 6 mai 1856, à Rosh Hodesh, c’est-à-dire le 1er du mois de Iyar, de l’année hébraïque 5616 et bien sûr à sa circoncision huit jours plus tard lorsqu’il fut nommé Shlomo d’après le nom de son grand-père paternel. J’y ai même croisé le prophète Elie, tu sais que depuis qu’il a été emporté vivant dans un tourbillon, sur des chariots et des chevaux de feux, il revient souvent sur terre et traine toujours dans le coin à ces occasions. Un fauteuil lui est même réservé au moment de la circoncision, de même qu’un verre de vin l’attend au seder, le premier soir de la fête de Pessah. Et c’est lui qui annoncera le « jour de Dieu, grand et redoutable » avant la venue du Messie. Et surtout, surtout, il résoudra finalement à ce moment-là tous les problèmes insolubles du Talmud !

Mon porte-plume voulut m’arrêter pour en savoir davantage. Elle tenta un « Elie ?!» mais je l’interrompis.
– J’étais là lorsque le bonnet de fourrure du père de Freud fut jeté dans la boue par un antisémite qui hurla : « Juif, descends du trottoir ». Et là, lorsque son père raconta des années plus tard, cette histoire à son fils Sigismund. « Et toi qu’as-tu fait ? » lui demanda le petit garçon. « Jai ramassé mon bonnet » et le tout jeune Freud fut déçu par son père.
– Et toi ?… tu n’as pu rien faire ? s’indigna mon porte-plume.

Devant mon étonnement, mon porte-plume me lança : « Lui faire un croche-pied pardi ! Ou je ne sais pas moi, déplacer un réverbère comme un caroubier à la manière de Rabbi Eliezer qui n’hésitait pas à faire valser les arbres et les ruisseaux pour corroborer ses arguments face aux autres docteurs de la loi en désaccord avec lui. Et, bing ! paf !, le placer subrepticement sur son chemin afin de provoquer une innocente collision ! Est-ce que tu n’as pas ce genre de petits … privilèges? »

Qui étais-je moi, Yentl, fille de Todros, pour lutter contre la haine des Juifs ? Bien que je n’eu pas de chapeau mais une casquette, aurai-je réagi autrement si un antisémite, au milieu d’autres antisémites, me l’avait arrachée de ma tête pour la jeter par terre ? Moi aussi, j’aurais courbé l’échine, me serais baissée pour la ramasser et aurais poursuivi ma route. Reconnaissante d’être en vie. Ce n’était qu’un couvre-chef, finalement !

Mon porte-plume retira les mains de son clavier, se tassa dans sa chaise, se tourna vers moi et me dit : « C’est ce que déclara Freud en 1933 lorsque l’on brûla ses livres, sous l’ordre de Goebbels, en autodafé, sur l’Opernplatz de Berlin : « Quel progrès nous faisons, au Moyen Âge, ils m’auraient brûlé, à présent, ils se contentent de brûler mes livres ». Et des livres, on passa quelques années plus tard, aux humains.

Des livres…. « Des livres ? Freud en a reçu quelques-uns pour sa bar mitsva. Car j’étais là, bien sur, le 12 avril 1869 à Vienne, quand il a lu sa parasha, le passage dans les rouleaux de la Torah. Quelle était-elle déjà ? »

Et pendant que je cherchais dans mes souvenirs, je vis mon porte-plume prendre un ouvrage de sa bibliothèque, en feuilleter fébrilement les pages et s’exclamer :
– « Tazria Metsorah» dans le Lévitique !
– Comment le sais-tu ? Presque aucun de ses biographes ne parlent de sa bar mitsva… et lui n’en a jamais fait mention !
– Pas compliqué, je viens de le vérifier dans les éphémérides qui donnent la correspondance des calendriers grégorien et hébraïque. D’ailleurs, tu sais quoi ? Je crois que Freud et moi avons la même parasha… Celle que j’aurai lue ….enfin, si j’avais été un homme….Et lui, l’a-t-il bien chantée face à toute l’assemblée réunie en ce jour du shabbat à la synagogue ?
– Pas trop mal, à cette époque, il se débrouillait en hébreu grâce aux leçons de son professeur de religion au gymnase, Samuel Hammerschlag mais je crains qu’avec les années, il ait refoulé cette connaissance bien qu’il parlât l’allemand, l’anglais, le français, l’espagnol et un peu d’italien. En tout cas, Sigismond devenu Sigmund Freud fit allusion à des livres qu’il aurait reçus en cadeau dans sa 14e année, celle de sa bar mitsva, donc… Des ouvrages de Ludwig Börne dont il garda un seul exemplaire dans sa bibliothèque, toute sa vie.

Mon porte-plume restait songeuse. A quoi pensait-elle ? A Börne, cet écrivain juif allemand que plus personne ou presque ne connaissait ?
– Aux livres que je garderais si je ne devais prendre qu’une dizaine de ma bibliothèque sur les milliers qui m’entourent. Tu sais, je me pose souvent cette question que l’on n’adresse qu’aux vedettes dans les magazines. Et si vous ne deviez emporter que dix livres sur une ile déserte ? Quels seraient-ils ? Voyons, il y aurait…

Elle prit un calepin pour commencer à noter quelques titres mais se rendant compte que je patientais à ses côtés, elle me lança :
– Étais-tu à son mariage aussi, car tu sembles, Yentl, n’avoir raté aucun des événements majeurs de la vie personnelle de Freud ?!

Je crus percevoir une pointe d’ironie. Mais je ne m’arrêtai pas à cette impression. Mon récit valait mieux qu’une chicane.
– Parfaitement, j’étais à son mariage aussi. Freud se rendit sous la houppa, le dais nuptial, dans son belle redingote et un chapeau haut de forme. « At mekoudéchet li….Tu m’es consacrée selon la loi de Moise et d’Israël » a-t-il dit en hébreu à Martha en lui mettant la bague au doigt. Il avait demandé au frère de sa belle-mère de lui apprendre les bénédictions que l’on prononce à cette occasion. Et il brisa, à la fin de la cérémonie, un verre, comme il se doit, en souvenir de la destruction des deux Temples de Jérusalem.
– « Mazel tov ! » s’exclama mon porte-plume.
– Freud en voulait d’ailleurs à Emmeline Bernays, sa belle-mère, de l’avoir contraint à se marier religieusement lui qui ne voulait que d’un mariage civil. Son mariage eut lieu à la synagogue de la petite ville de Wandsbek, près de Hambourg, le 14 septembre 1888 et fut célébré par le rabbin David Hannover. Je peux même te dire ce qu’il y avait au menu… « Velouté de légumes, salade jardinière, filet de bœuf accompagné de petits pois, oie rôtie et compote ».

Je pensais impressionner mon porte-plume avec tous ces détails historiques, linguistiques et culinaires mais elle marmonna : « il reste, d’après ce que je sais, que Freud interdit à son épouse Marthe d’allumer les bougies de shabbat, elle petite-fille de rabbin, et de garder sa cuisine cacher, conforme aux lois du rituel hébraïque. Il se sentait et s’assumait comme Juif mais profondément athée. Un Juif sans Dieu. Est-ce possible Yentl ? »

Je n’en savais rien.
– Mais l’inverse, certainement pas, m’exclamais-je… Un Dieu sans Juif !
– En tout cas, reprit mon porte-plume, elle réussit juste à jeuner le jour de Kippour, du Grand Pardon…

Alors tout doucement, je commençais à réciter de mémoire : « Fils qui m’est cher, Shlomo (…). Ceci est le Livre des livres où les sages ont puisé (…) je l’ai recouvert d’une nouvelle reliure en cuir (…) et je te l’ai dédié afin qu’il soit pour toi comme un aide mémoire et un rappel de l’amour de ton père qui t’aime (….) ». Est-ce que Jacob Freud craignait que son fils ne s’éloigne de tout cet héritage ? Car j’étais là lorsque son père « pour le jour où tes années ont atteint cinq et trente » écrivit cette dédicace en hébreu, sertie de citations bibliques, sur la page de garde de la Bible de Philippsohn, celle que Freud lut durant toute son enfance et retrouva pour cet anniversaire.

Et sans laisser le temps à mon porte-plume de commenter, j’enchainais.

J’étais encore là des années plus tard lorsque le vieil homme qu’était devenu à son tour Freud s’exila à Londres en 1938 avec sa famille et son chien Lun, son troisième chow-chow après Yofi, « beau » en hébreu… Et lorsqu’il rendit l’âme, ce jour de Kippour, justement, après avoir demandé à son médecin de le soulager définitivement des douleurs insoutenables du cancer à la mâchoire qui le rongeait depuis une dizaine d’années. Enfin, j’étais à ses funérailles mais après son incinération. Son proche, l’écrivain Stephan Zweig lui fit un bel esped, un hommage ; il ne savait pas encore qu’il le rejoindrait trois ans plus tard, en 1942, dans l’autre monde ne se reconnaissant plus dans celui-ci.

Nous nous sommes tues. Peut-être mon porte-plume pensait comme moi à tous ces Juifs célèbres qui n’eurent personne pour dire le kaddish, cette prière de glorification de l’Eternel que les vivants récitent pour les âmes des défunts. Mais qu’en savait-on finalement ?

Et puis je me suis immiscée dans l’une de ses rêveries, plus d’une fois, lorsqu’il se reposait sur son divan. J’avais toujours avec moi un traité de Talmud, bien sûr. Sais-tu mon porte-plume, que, entre les mondes aussi, il y a des beth hamidrach, des maisons d’interprétation et des académies talmudiques ainsi que des bibliothèques où l’on peut emprunter des livres mais à vrai dire j’avais pris la précaution, en m’échappant de mon texte, de prendre avec moi tout un shass de Talmud, soit soixante-trois traités regroupés en quelques volumes… Les Juifs étudient partout dans ce monde ci, entre les mondes et dans les mondes de l’au-delà. Ce jour-là, j’avais avec moi, le traité Berachot dit des Bénédictions. Et je l’ai ouvert en sa page 55a, c’est-à-dire dans son recto.

Alors mon porte-plume prit ce même traité de sa bibliothèque, et ensemble nous avons étudié le Talmud, elle, moi et … Freud.

À suivre….

Sonia Sarah Lipsyc


Les sources
Pour I.B Singer, dans une traduction de Marie-Pierre Bay :
– « Yentl » dans Yentl et les autres nouvelles, Stock, 1994
– La « Séance » et « Un ami de Kafka » dans Le beau monsieur de Cracovie, Stock, Paris, 2000, p 131-149 et 253-272
Mme Tschissik est présente dans le Journal de Kafka notamment au cours de l’année 1911.
Le dibbouk vient du Dibbouk d’Anski, traduit par Nina Gourfinkel et Arié Mambush, Arche, 1957
Les éléments sur la vie de Freud, pour cette première partie, sont tirés principalement des ouvrages suivants par ordre alphabétique :
– Katja Behling Martha Freud Albin Michel,2006
– Jacquy Chemouni, Freud et le sionisme, Solin, 1988
– Théo Pfrimmer, Freud lecteur de la Bible, P.U.F, 1982
– Elisabeth Roudinesco, Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre, Seuil, 2014
– Yossef Yerushalmi, Le Moïse de Freud, Gallimard, 1993
Sources de la tradition juive : Pour le prophète Elie : Rois 2- 2 ;11, Melachie 3 ; 23 et traité Edouyot 8 ; 7 du Talmud de Babylone (T.B)
L’histoire de Rabbi Eliezer (1er siècle) est rapportée dans le traité Baba Metsia 59a du T.B
© Ric Meric - "Sigmund Freud facing his bust"

© Ric Meric – « Sigmund Freud facing his bust »

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