Yentl is back – Épisode 8 – Un feuilleton littéraire de Sonia Sarah Lipsyc

Yentl et la Galerie des Glaces

Yentl s’est échappée du texte d’Isaac Bashevis Singer, son auteur, et nous raconte ses aventures. Elle a choisi Sonia Sarah Lipsyc comme porte-plume qui rapporte ici fidèlement ses conversations avec Yentl.

Dans ce huitième épisode, « Yentl et la galerie des glaces », Yentl et son porte-plume inventent le nom de la mère de Yentl que Singer avait occulté. Elles s’interrogent sur Rachi et ses filles qui portaient les phylactères. Et surtout dans une uchronie, une projection, elles imaginent l’avenir des Juifs de France si Napoléon Bonaparte n’avait pas essuyé une défaite à Waterloo à cause d’une sévère crise d’hémorroïdes.

 

« Je n’arrive pas à le croire ! ». Mon porte-plume était stupéfaite et je sentais même une pointe d’indignation dans sa voix. « Tu te rends compte … ». Mais s’adressait-elle vraiment à moi ? « Rachi, le grand Rachi ». J’attendais la suite. « Rachi sans qui le Talmud ou même la Torah nous serait difficilement compréhensible… ». C’est vrai, le vigneron de Champagne du 12ème siècle était un génie. Alors ? « Mais que dit Rachi ? RAbbi CHlomo fils d’Isaac »,  n’est-ce pas là la première phrase ou presque que prononce un enfant juif dès qu’il commence à étudier ? Et cette question vieillira avec lui car, à tous les âges de sa vie, il la dira ». Mais où voulait-elle en venir ? « D’ailleurs toi-même, Yentl, as-tu déjà pensé compter le nombre de fois où tu as posé la question avec curiosité, impatience, supplication ? Toi Yentl, fille de Reb Todros et de….. ».

Et là, LE BLANC.

Isaac Bashevis Singer, celui qui m’avait fait engendrer par les mots et la plume, et fait naitre orpheline, n’avait pas pris la peine de citer le nom de ma mère.

–        Quel était-il au fait ? me demanda mon porte-plume

Je baissais les yeux. Je ne le savais pas. Et je ne me souvenais pas si Singer l’avait griffonné dans l’un de ses brouillons. Y avait-il même songé ?!

–       Mais ce ne serait pas la première fois, arguais-je, pour m’extirper de la douleur qui commençait à m’habiter. Connait-on, par exemple, le nom de la femme de Noé ? Et pourtant, elle lui donna trois fils, Chem, Ham et Yafet.

–       Surtout, elle l’accompagna dans l’arche, le temps du déluge, presque une année, au milieu des couples d’hippopotames, et des cloportes en tout genre car toutes les espèces animales, volatiles, reptiles et insectes devaient être représentées. Heureusement que les dinosaures n’étaient plus de ce monde. Aucun doute sinon, que l’arche aurait coulé à pic. Déjà comme ça, avec toute cette faune, tu imagines le bruit et l’odeur, l’odeur à bâbord comme à tribord … Est-ce que quelqu’un en parle ?! Et la femme de Job qui, elle aussi, perdit tout, enfants et fortune. Quel était son nom ?

J’étais reconnaissante à mon porte-plume d’avoir abondé dans mon sens. Si mon exemple n’était pas unique, n’en devenait-il pas plus supportable ?

–       Mais toi qui voyage dans le temps, ne peux-tu remonter dans ta propre histoire me demanda intriguée mon porte-plume ?

Je baissais les yeux à nouveau. Et mon porte-plume comprit.

–       Ah, c’est là ce qui te distingue du commun des mortels. Tu nais adulte. Comme Adam et Eve, finalement, me dit-elle. Encore que dans ton cas I.B Singer évoque tout de même ton éducation puisque ton père t’enseigna le Talmud comme à un garçon… Tandis que pour le premier couple… Pas de quoi s’étonner que leur crise d’adolescence n’ait pas tardé : « De tous les (fruits) des arbres, tu peux manger et l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu n’en mangeras pas ». Et pinkt ! c’est précisément celui-là qu’ils ont choisi de goûter et tu vois où nous en sommes…

Mon porte-plume n’avait pas tort… Il restait que mon passé et celui de ma famille étaient troubles pour ne pas dire inexistants.

–       Qu’à cela ne tienne me dit-elle, si Singer n’a pas eu la décence d’écrire le nom ou même le prénom de ta mère. Faisons-le à sa place.

Difficile de s’inventer un parent.

–       Bon, le prénom de la mère de Singer était…

Non merci, je ne voulais pas que Singer soit à la fois mon géniteur littéraire et mon frère. Je déclinais d’un geste de la main.

–       Celui de ma mère, Hanina mais malgré toute l’amitié que j’ai pour toi, je ne le partage qu’avec mon frère et mes sœurs. Disons alors, Aicha, la femme. C’est universel. Qu’en penses-tu ? Tu ne dis rien ? Ah oui, même si c’est de l’hébreu, tu trouves le prénom trop sépharade pour une ashkénaze comme toi… Bon alors que dirais-tu de Clara ?

–       Ce n’est pas d’origine biblique.

–       Faige, Freida, Fruma non plus ! Tu sais quand les Juifs ont pris l’habitude de donner un prénom, il est adoubé dans la nomenclature, point besoin de se dégoter un prénom biblique. Ah ça y est je sais, Toïbe, colombe, en yiddish, c’est beau.

Oui, j’étais émue, le prénom convenait bien à celle que je n’avais jamais connue. Morte en couches, j’imagine.

–       Et bien Rachi… poursuivit mon porte-plume

–       Autorisait ses filles à porter les phylactères ? lançais-je, afin de savoir si c’est ce qui la turlupinait ?

–       Si même Mikhal, la fille du roi Saül les portait, je ne vois pas où est le problème me répond-elle. De plus, il n’y a aucune preuve pour affirmer que Myriam, Yocheved et Rachel, nouaient les lanières de cuir autour de leurs bras et de leurs têtes, le boitier bien au milieu du front. Les as-tu vues, Yentl, de tes propres yeux ?

Elle s’attendait à ce que je lui raconte l’une de mes excursions dans le temps. Mais moi aussi, j’aimais faire durer un peu le plaisir.

« La femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit également avoir celui de monter à la tribune ».

Cette phrase venue de nulle part m’aida à gagner du temps. De plus mon porte-plume enchaina avec une autre question.

–       D’ailleurs, toi, Yentl, à quel moment as-tu commencé à les porter ? Du vivant de ton père ? Lorsqu’il faisait la sieste le shabbat et que tu enfilais « son pantalon, son caftan de soie » et que tu mettais «ses franges rituelles, sa calotte, son chapeau de velours » et étudiais « ton image dans la glace » ? Non, on ne porte pas les phylactères dans l’après midi. Alors, lorsque tu as commencé à fréquenter l’école talmudique habillée en homme sous le nom d’Anschel ? Mais tu as du t’exercer, n’est-ce pas ? Car ce n’est pas évident de tourner sept fois la lanière entre le coude et le poignet de l’avant-bras gauche, si tu n’es pas gauchère. Es-tu gauchère Yentl ?

Elle ne me laissait pas le temps de répondre.

–       Et de faire trois fois le tour du majeur. Pas facile de faire quelque chose que l’on n’a jamais fait. Je me souviens de mon émotion la première fois que j’ai tenu dans mes bras des rouleaux de la Torah. Si je les avais lâchés ou trébuché sur les marches de l’autel, toute l’assemblée aurait du jeûner quarante jours selon la loi juive ! Et pouvais-tu les enfiler ces boitiers et nouer ces lanières au moment de tes règles ? Continues-tu maintenant à les porter alors que, échappée de ta page, tu navigues entre les mondes ? D’ailleurs Yentl respecte-t-on encore les commandements lorsque, enfin après, enfin tu vois?

–       Il n’y a pas que mon père qui enseigna le Talmud à sa fille, Rachi le maitre de Troyes n’hésitait pas à dicter à ses filles des responsa rabbiniques et certainement à débattre avec elles de toutes ses arguties. « Mort qui louera tes louanges » s’exclama le Roi David pour bénéficier encore de quelques années de vies ou quelques jours. Et le shabbat, il priait sans cesse car il savait que c’était ce jour là qui avait été désigné pour son départ. Un moment d’inattention, le bruissement d’une feuille… Le temps de détourner son regard et son âme fut ravie par l’ange de la mort, tapi à l’ombre de ses louanges. Je ne m’aventure jamais dans le royaume des morts, mon porte-plume, là est ma frontière aussi ne puis je te répondre …

« Article premier : La femme nait libre et demeure égale à l’homme en droit ». A nouveau une phrase intrusive que mon porte-plume se contentait de transcrire dans notre dialogue ? Et mine de rien, elle me demanda :

–       Mais Yentl si tu as le loisir de voyager dans le temps, peux-tu faire aussi un saut de puce dans l’avenir ?

J’hésitais à lui répondre. Comment lui faire comprendre…

–       Non.

Elle parut étonnée et déçue de ma réponse

–       Mais…oui…

Elle leva la tête un peu désorientée.

–       Je ne puis m’aventurer dans l’avenir car aucun scénario n’est écrit d’avance … Par contre, je peux en explorer les potentialités.

Je voyais mon porte-plume réfléchir et elle balbutiait.

–       Tu veux…dire…que tu as la possibilité… car évidemment le libre arbitre est un incontournable humain… tu veux dire… que tu peux à un moment T … expérimenter… tous les développements possibles d’un être ou … d’un pays ?

Je sentais qu’elle avait le vertige. Imaginez l’impensable est un exercice humain très difficile.

«Mr Ambassador, I did not say this young man is lying. I said I am unable to believe him. There is a difference » dit un juge à la Cour Suprême en se tournant vers l’ambassadeur polonais en exil à New York, après avoir entendu Jan Karski, l’un des rares témoins en 1943 à avoir déjà dit l’horreur du massacre des Juifs dans le ghetto de Varsovie. « Mr l’Ambassadeur, je ne dis pas que ce jeune homme ment. Je dis que je suis incapable de le croire. Ce n’est pas la même chose ». D’autres ne dirent même pas un mot et passèrent à autre chose.

Mais là Dieu merci, il ne s’agissait d’une autre époque, enfin, je crois.

–       Tu veux dire Yentl que tu pourrais visiter les futurs de ma vie. Oh oh, c’est un peu périlleux. Je préfère que l’on en reste là… pour le moment. Une autre fois, peut-être.

Mon porte-plume n’en revenait pas. « Explorer les potentialités de chacun conjuguées à celles des autres… incroyable ». Ca lui arrivait parfois de marmonner comme si je n’étais plus là. « Toutes ces possibilités humaines et historiques … ». Point besoin de prêter l’oreille, car elle écrivait en même temps ce qu’elle disait…. «  Sans être le bon Dieu… ». Il me suffisait de lire derrière son épaule. Et soudainement, elle fit volte face, se retourna et me lança :

–       Tu pourrais nous dire, par exemple …

–       Pourquoi nous – il n’y a que toi et moi présentement ?

–       Oui Yentl mais à l’avenir et tu es bien placée pour le savoir – nos dialogues seront peut-être lus par d’autres.

J’acquiesçais.

–       Donc tu pourrais nous dire… ce qu’il serait passé…Si…

–       Vercingétorix n’avait pas cassé le vase de Soissons ?

–       Ça, je ne peux pas l’écrire, d’abord c’était Clovis et d’autre part, quelle importance ?!

–       C’était juste pour détendre l’atmosphère.

« Femmes, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tous l’univers ; reconnais tes droits ».

–       Et si …

–       Et si …

Nous étions prêtes toutes les deux ; nous avions fourbi nos armes, des paroles et des bribes d’histoire. Heureusement, que lors de quelques expéditions et lectures, j’avais eu le temps de m’instruire…

–       Et si…

–       Et si…

Mon porte-plume fut la plus prompte

–       Et si les Juifs n’avaient pas été expulsés par Philippe Auguste et par son petit-fils Philippe le Bel…Et si, entre temps, Saint-Louis n’avait pas fait brûler le Talmud par charretées entières, plus de vingt, sur la place de Grève ?

–       Le rabbin Yehiel de Paris n’aurait jamais fondé à St Jean d’Acre où il s’était réfugié, l’école talmudique des Sages de Paris.

C’était à mon tour.

–       Et si Nostradamus avait rencontré Montaigne auraient-ils parlé de leurs ancêtres juifs ?

–       Nous aurions peut-être su alors ce que contenaient les cinquante huit quatrains manquant de la septième centurie inachevée de ses prophéties !

Nous restâmes songeuses. Mon porte-plume poursuivit.

–       Et si Esther Brandeau…

–       Alias Paul Lafargue…

Mon porte-plume était surprise que je sache de qui elle parlait et bonne joueuse, me félicita en levant son pouce. Et continuant sur ma lancée…

–       … le premier Juif enfin la première Juive à mettre les pieds au Québec avant d’être démasquée en tant que femme et en tant que Juive, n’avait pas été renvoyée aux frais du Roi Louis XV car elle refusait de se convertir ? Et qu’alors la Nouvelle France n’était accessible qu’aux catholiques…

–       Je serai peut-être venue plus tôt au Québec, me dit mon porte-plume, en me faisant cette fois ci un clin d’œil.

Ah nous approchions déjà de la Révolution française et nous étions loin d’avoir épuisé nos uchronies.

–        Et si Clermont Tonnerre n’avais pas crié : « Il faut refuser tout aux Juifs comme Nation dans le sens de corps constitué et accorder tout aux Juifs comme individus ».

–       Et si Bonaparte avait créé l’Etat juif comme il l’avait proclamé lors de son expédition en Egypte?

Nous dodelinâmes toutes les deux de la tête. Mon porte-plume et moi étions d’accord, si les Juifs avaient eu la possibilité de rentrer plus tôt en terre d’Israël, il y aurait eu moins de misères et dévastations.

–       Et si Napoléon n’avait pas convoqué le Sanhedrin en posant toute sorte de questions aux représentants des Juifs auxquelles ils répondirent avec satisfaction. « Aux yeux des Juifs, les Français sont-ils leurs frères ou sont-ils des étrangers ? Les Juifs nés en France et traités par la loi comme citoyens français, regardent-ils la France comme leur patrie ? Ont-ils l’obligation de la défendre ? Sont-ils obligés d’obéir aux lois et de suivre les dispositions du Code Civil ? »

–       Et si l’Empereur n’avait pas eu une sévère crise d’hémorroïdes à Waterloo ?

Je l’avais étonnée ?

–       Et alors, me dit mon porte-plume, … tu penses vraiment que la face du monde eu changé pour les Juifs et les autres ?

–       Qui sait… répondis-je, mystérieusement.

Nous prîmes une pause envisageant toutes les deux les conséquences si cette enflure rectale n’avait pas eu lieu.

–       Tu préfères peut-être lésion anale me suggéra mon porte-plume ?

L’un ou l’autre, ça m’est égal. Elle se demandait… alors que miskéna, la malheureuse, je ne pouvais dans mon apparence actuelle même pas goûter aux kneidelech, ces boulettes de pains azymes apparemment incontournables dans la soupe des jours de fêtes et du vendredi soir, enfin pour les ashkénazes… Elle se demandait donc si j’avais déjà du affronter dans ma vie antérieure lorsque j’étais un personnage rivé au texte de Singer, la constipation, la migraine ou une rage de dents ?  Ne  connaissais-je ces maux que par « oui-écrire » ?!!!

Mais sentant que cette spéculation allait l’éloigner de notre échange voire de notre disputation, elle se concentra à nouveau sur celui-ci.

–       Et si…

–       Et si…

Et là nos suppositions se superposèrent au point de ne plus savoir qui disait quoi.

–       Et si l’épée de Dreyfus ne s’était pas brisée au cours de cette injuste dégradation militaire et était allée se planter dans le cœur de tous ceux qui avaient ourdi ce complot ?

–       Et si le journaliste viennois Théodore Hertzl n’avait pas assisté au procès de Dreyfus et n’avait pas écrit l’Etat des Juifs ?

–       Et si Pétain n’avait pas décrété les lois anti juives – en plus de tout le reste – interdits de fréquenter les piscines, les théâtres, les jardins publics, les cabines téléphoniques ; ne faire ses courses qu’entre 15h et 16h de l’après-midi et n’avoir le droit de monter  que dans la dernière rame du métro.

–       Et si le village huguenot et résistant de Chambon sur Lignon dans les Cévennes, « ici Juifs menacés de mort ont trouvé protection », s’était multiplié dans toute l’Europe au moment de l’horreur nazie ?

–       Et si Badinter n’avait pas fait voter l’abolition de la peine de mort ?

–       Et si les attentats de la rue Copernic, de la rue des Rosiers, et tous les autres n’avaient jamais eu lieu ?

–       Et si Ilan Halimi n’avait pas été torturé par le gang des Barbares qui s’en vantait et si Jonathan Sandler, 30 ans, ses deux enfants Aryeh, 6 ans, Gabriel, 3 ans, et Myriam Monsonégo 8 ans, trainée par les cheveux, le revolver sur la tempe, n’avaient pas été assassinés à bout portant. Et leur meurtrier encore acclamé comme héros dans certaines banlieues françaises !

Et là, nous nous sommes tues, mon porte-plume et moi, car qu’y avait-il à ajouter lorsque une partie du monde devenait folle et qu’à nouveau la haine des Juifs s’étendait comme la peste ?

–       Et si je ne t’avais pas rencontrée ? dis-je à mon porte-plume.

Elle leva les yeux vers moi, hésitant entre reconnaissance et plaisanterie (est-ce incompatible ?) mais elle n’eut pas le temps de répliquer.

« La femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la tribune. « Article premier : La femme nait libre et demeure égale à l’homme en droit » « Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tous l’univers ; reconnais tes droits ».

–       Mais pourquoi ces phrases reviennent-elles constamment dans notre récit demandais-je, à la fin !

–       Je n’en sais trop rien… me répondit mon porte-plume. Elles me trottent dans la tête, s’imposent parfois à mes lèvres, alors je pensais qu’en les écrivant, quitte à les effacer plus tard, elles me laisseraient tranquilles. Mais, elles reviennent sans cesse sous mes doigts.

–       Et de qui sont-elles ?

–       Devine… Je te donne des indices… Zamore et Mirza, ou L’heureux naufrage. Une pièce contre l’esclavage des Noirs et bien sûr, « La déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ». Bon, c’est pas tout ça, j’ai du boulot, remettre bien au propre nos conversations, corriger les fautes d’orthographe… et mon porte-plume retourna à son ordinateur.

Et moi vers sa bibliothèque. Voyons, comment classait-elle ses livres… où mettait-elle ses livres de théâtre et les féministes. Ah voilà, j’ai trouvé ! Olympe de Gouges. Mais je n’osais la déranger… Au fait que voulait-elle me dire au sujet de Rachi ? Qu’il autorisait les femmes à lire en public, à la synagogue, le Rouleau d’Esther et même à acquitter les hommes de ce commandement ? Qu’il prédit à Godefroy de Bouillon qu’il serait bien Roi de Jérusalem comme il le souhaitait mais ne reviendrait de sa croisade qu’avec trois compagnons ? Ou qu’il mourut au moment de commenter sur le mot « pur » à la 19ème page du traité Makot du Talmud de Babylone ?

Je n’ai même pas eu le temps de lui raconter ma virée à la Galerie des Glaces.

Ah ça, c’était quelque chose… Se fondre dans les miroirs car c’était là encore l’une de mes possibilités. Converser avec le reflet des uns et des autres. Tous ceux qui avaient défilé depuis Louis XIV jusqu’aux touristes japonais… Du Roi Soleil aux adeptes des selfies. Et j’en captais des conversations, de plus les reflets pour être fugaces n’en n’étaient pas moins prolixes. Il leur arrivait même d’échanger entre eux au mépris du temps et des siècles.

Décidément, depuis que je m’étais échappée de la nouvelle de Isaac Bashevis Singer, je ne cessais de m’étonner, de trouver des merveilles de tout ce qu’offrait la vie d’un personnage en dehors du texte de celui ou de celle qui l’avait conçu.

 

Sonia Sarah Lipsyc

 

PS.  « J’écris ce post-scriptum après que Yentl m’a quittée et que j’ai relaté tout ce qu’elle disait même si l’air de rien, je semblais concentrée devant mon écran… Je n’ai pas eu le loisir de lui poser ma question sur Rachi tant ce qu’elle me racontait était passionnant. Et Yentl à mes côtés pensait toujours à voix haute. Je ne lui ai pas demandé non plus, pourquoi elle m’avait choisie, moi, comme porte-plume ? Craignais-je de rompre le charme de ses visites ? Car c’est toujours elle qui en décidait le moment. Viendra peut-être le jour où je pourrais l’inviter de mon propre chef. Mais ce n’était pas là l’unique raison de mon silence au sujet de Rachi. J’étais perturbée par l’une de mes lectures. Ma reconnaissance à l’égard de ce maitre indispensable était immense à l’instar de toutes celles et ceux qui ouvrent le texte. Sans l’éclairage de ce génie, nous serions des ignorants ou presque. Alors pourquoi ? Pourquoi ? Et loin de moi l’idée que l’on se moque ou rit de lui – ce n’est pas quarante jours que je jeûnerais mais toute ma vie si tel devait être le cas. Et pourtant, il l’avait bien écrit… Rachi croyait … aux … sirènes !

–       Traité Bekherot 8 a du Talmud de Babylone, dit Yentl.

–       Ah tu étais encore là, je pensais que…

–       Oh tu sais, je vais et je viens… me répliqua Yentl. Mais mon porte-plume, ne t’est-il pas venu à l’esprit que Rachi pouvait relater les chimères des autres ?

Et sur ce, elle s’éclipsa. J’étais moi soulagée car en effet, dire ce que les marins ont cru voir est une chose, le croire en est une autre.

Et il y eut un éclat de rire. Et de Yentl ou d’Olympe de Gouges, il me fut impossible d’en déterminer l’origine.

Sonia Sarah Lipsyc


Les sources
-       Les références à la manière dont Yentl s’essayait à s’habiller en jeune homme durant son enfance sont tirées de la nouvelle éponyme de I.B Singer, Stock, 1994, pages 1-44.
–       Rachi (1040-1105), acronyme de Rabbi Chlomo fils de Yistrak, né et mort à Troyes reste l’incontournable de toute étude juive de la Bible et du Talmud.
–       Combien de temps Noé et toute sa misphaha (famille) restèrent-ils dans l’Arche ? Les avis divergent mais selon le traité Sanhedrin 108b du Talmud de Babylone (T.B), Noé, occupé à nourrir les bêtes, jours et nuits, ne ferma pas l’œil de l’année.
–        « Mikhal, la fille du Koushit (Saül) revêtit les phylactères et les Sages ne protestèrent pas ». Traité Erouvin 96a du T.B
–       « Mort qui louera tes louanges » s’exclame David dans Psaume 6 ; 7. Pour sa mort, se cf. Traité Shabbat 30b du T.B
–       La scène surréaliste de ce témoin polonais essayant en 1943 d’alerter les alliés, sur la Shoah a été relatée notamment dans Yannick Haenel, Jan Karski, Folio, Gallimard, 2009, p116
–        C’est le 23 décembre 1789 que le comte de Clermont Tonnerre (Stanislav Marie-Adelaïde) député de Paris, s’exprima ainsi sur les Juifs alors que l’Assemblée nationale constituante débattait du fait de savoir si « Les non catholiques seront-ils électeurs et éligibles dans les municipalités ? ».
–       Le Grand Sanhedrin convoqué par Napoléon en 1806 eut à répondre à douze questions parmi lesquelles celles citées dans cet épisode.
–       Phil Mason, Hémorroïdes de Napoléon…et toutes ces petites histoires qui ont fait la grande, les Editions de l’opportun, 2010.
–       Le village de Chambon sur Lignon a été exceptionnellement reconnu à titre collectif comme Juste parmi les nations en 1990 par le mémorial de Yad Vashem. La citation du texte est extraite du discours du Président français Jacques Chirac du 08.07.2004.
–       Les citations de Olympe de Gouges, sont tirées de son texte : Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, Edition Mille et une nuit, Paris, 2003.
–       « Les femmes sont obligées d’écouter la Méguila (Rouleau d’Esther), et elles sont aptes à la lire et à acquitter les hommes de leur obligation (pour la fête de Pourim)», Rachi (1040-1105) sur le traité Arakhin 3b du T.B. Voir à ce sujet la passionnante conférence du rabbin Marc Kujawski, « La femme dans l’histoire juive » sur Akadem.org
–       Le traité Bekharot que cite Yentl fait partie du corpus Kodashim, l’avant dernière partie du T.B.
© Hadassah Berry - "A woman's freedom"

© Hadassah Berry – « A woman’s freedom »

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