Yentl is back – Épisode 9 – Un feuilleton littéraire de Sonia Sarah Lipsyc

Comment les Marx Brothers déboulèrent dans la cabane de Yentl durant la fête juive de Souccot [1]?

Résumé du premier épisode
À l’approche de la fête juive de Souccot, le porte-plume de Yentl l’interroge pour ne pas dire la titille sur ses obligations au regard de la loi juive. Est-ce que les personnages échappés de leurs textes sont tenus d’accomplir les commandements de la Torah ? De plus, en qualité de qui Yentl les réalise-t-elle ? En tant que femme, alors que ces dernières sont dispensées de faire un certain nombre de commandements ? En tant que femme travestie en homme mais a-t-on le droit de transgresser un commandement (ne point se travestir dans le sexe opposé) pour remplir une obligation ? De surcroît : Yentl est-elle juive puisque que son géniteur monoparental était un homme et que la judéité ne se transmet le plus souvent que par la femme ? Et les voilà embarqué(e)s dans un échange juridique de haute voltige métaphysique alors que des invités bien surprenants s’apprêtent à entrer dans la Soucca, la cabane, entre les deux mondes, de Yentl.

Quand j’ai vu revenir Yentl avec son loulav, sa branche de palmier et son etrog, un cédrat, en pleine fête de Souccot dites des cabanes, je me suis sérieusement posée une question : les personnages échappés de leurs textes sont-ils soumis aux commandements de la Torah ?

Et vous savez ce que c’est, une question en entrainant une autre… Yentl pouvait-elle sentir l’odeur savoureuse de ce gros et élégant citron jaune… le cédrat ? « Cedrat » c’est comme « échanson », l’ancêtre du sommelier, qu’incarnait cet homme qui croupissait avec Joseph dans les geôles du pharaon et qui l’oublia bien vite dès qu’il fut en liberté – vous vous en souvenez ? J’aurai eu peu de chance de croiser ces mots si je n’avais été liseuse de … Bible comme de bonnes aventures ! Yentl…Voyait-elle les couleurs comme nous ? Et puis, surtout, disait-elle la bénédiction avant d’agiter, de ses deux mains jointes, la branche de palmier accompagnée des rameaux de myrte, de saule de rivières et du cédrat, comme l’ordonnait la Torah pour ces jours de fêtes ? D’ailleurs, pourquoi Yentl accomplirait-elle ce commandement puisque, selon le Talmud, les femmes étaient dispensées de cette catégorie de commandements…à savoir les commandements d’injonction positive -tu feras-, à réaliser à une date et dans un temps précis ?! Vous suivez ? Imaginerait-t-on quelqu’un décider de manger, de boire et de dormir dans une cabane, durant les huit jours…de la fête des lumières, de Hanouca et non de Souccot ?! Mais qui serait assez fou pour se geler en plein hiver – déjà que ce n’est pas facile en automne ?! Ou d’agiter les quatre espèces végétales sus mentionnées après avoir avalé du pain azyme et bu les quatre coupes de vins le soir de la fête de Pessah et non de Souccot? Ou décider que le shabbat se prolongerait toutes la semaine ? Non seulement, il ne répondrait pas aux commandements mais de surcroit commettrait un acte quasi hérétique ! Les commandements devaient être accomplis le moment venu. Mais revenons aux femmes…

Si une femme persistait tout de même, alors qu’elle n’y était pas astreinte, à accomplir un commandement d’injonction positive à réaliser dans un temps précis : était-elle tenue de dire la bénédiction qui la précède (vous suivez encore?) ? « Béni sois Tu Dieu, notre Dieu, Roi du monde qui nous as sanctifiés par ses commandements et nous as ordonné » et là vous complétez, par exemple, « de vivre sous la cabane » ou « d’agiter la branche de palmier ».

Si tel n’était pas le cas, qu’elle n’était pas obligée de le dire et qu’elle récitait tout de même cette bénédiction, transgressait-elle l’un des dix fameux commandements, celui de ne pas prononcer le nom de Dieu en vain ? Vous suivez toujours ?!

Et là, moi Yentl, j’intervins, car je ne pouvais davantage laisser mon porte-plume se livrer, et vous livrer à ces spéculations métaphysiques d’ordre juridique sans lui donner un petit coup de pouce. Car, en effet, que deviendrait le monde s’il prenait aux Juifs de faire le shabbat un autre jour voire de l’accomplir tous les jours ?! Que deviendrait le monde si les Juifs récitaient des bénédictions à tout vent ? Que deviendrait le monde si les femmes… Et pourtant.

– Il y a plusieurs avis sur la question… Ceux qui considèrent qu’une femme ne peut accomplir ce type de commandement et en conséquence, bien sûr, ne peut dire la bénédiction. Ce sont les plus radicaux. Ceux qui concèdent qu’une femme peut accomplir ce genre de commandement car la dispense n’est pas un interdit mais comme elle n’est en rien soumise à cette obligation, elle doit s’abstenir de dire la bénédiction. Ce sont ceux qui tempèrent, pensant qu’il n’y a pas le feu au lac. Et ceux qui avancent qu’à partir du moment où une femme prend sur elle d’accomplir ce type ou ce genre de commandement, elle a le mérite et l’obligation d’en dire la bénédiction. C’est tout.

Je crus que ces explications allaient l’apaiser. Mais mon porte-plume me demanda :

– Mais tu es une femme, travestie en homme ce qui est interdit pas la Torah, aussi en qualité de qui accomplis tu cette mitsva, ce commandement ?
– N’oublie pas, comme je viens de le relever que les femmes sont dispensées mais non interdites de ces commandements – la nuance est de taille – (j’élevais même la voix pour le dire), aussi ai-je pris sur moi d’accomplir tous les commandements auxquels sont astreints les hommes comme porter les phylactères ou les franges rituelles sauf celui de ne point se raser les coins de la barbe… puisque je suis imberbe.

Mon porte-plume se tut.

Je me tus, en effet, car j’avais besoin de réfléchir. Yentl, une femme, pouvait-elle accomplir ce type de commandements en tant que femme ? Oui. Mais en tant que femme se faisant passer pour un homme du nom d’Anschel ? La question était délicate…car au même moment où elle faisait cette mistva, elle en transgressait une autre… se travestir et prendre l’apparence du sexe opposé. Ne trompait-elle pas son monde ? Comme si être de son propre sexe n’impliquait pas des zones d’ombres ! Mais bon, passons…Alors ?

Au bout d’un instant, je revins à la charge.

Au bout d’un instant, mon porte-plume revint à la charge.
– Je viens de le dire…
– Oui mais tu es censée écrire le texte de mon point de vue…
– J’ai droit à des apartés tout de même ! Je ne suis pas que ton porte-plume… J’existe aussi !

Que pouvais-je répliquer ? Mon porte-plume avait raison, je ne vous dis pas la satisfaction qu’elle eût d’ailleurs à le retranscrire et au moment où je vous parle, elle sourit tout en tapant sur les touches de son ordinateur (c’est vrai). Et en plus, n’hésite pas insérer des parenthèses dans mon propre récit (c’est encore vrai). Aussi la laissais-je poursuivre comme elle l’entendait.

– Soit ! Si tu peux le faire en tant que femme, je suis moins sûre que tu puisses le faire travestie en homme car…
– A-t-on le droit de transgresser une mitsva pour en accomplir une autre ?! Je sais. Et une transgression n’en n’appelle-t-elle pas une autre comme l’affirmait déjà Ben Azzaï dans le Talmud, bien sûr ?!

Que pouvais-je lui répondre ?

Et mon porte-plume ajouta :
– Et il reste que tu es un personnage. Or les personnages sont-ils soumis aux commandements de la Torah ?

Et comme je gardais le silence…

Et comme Yentl gardait le silence, j’ajoutais :
– De plus, Yentl… es-tu même seulement juif/ve ? Car ton créateur était un homme, I. B. Singer.

Oy a broch ! A la mine déconfite que fit Yentl je regrettais d’avoir posé la question. C’est vrai, quoi, des fois dans le feu de la discussion – on se laisse aller. Les mots partent et nous voilà prisonniers d’eux. Je ne savais plus où me mettre. J’essayais de me rattraper.
– S’il est exact que les Sages du Talmud ont décidé, au début de l’Ere vulgaire que c’était la mère qui transmettait la judéité à son enfant, je relève toutefois que ce ne fut pas toujours le cas. En effet, aux temps bibliques, c’est l’homme qui déterminait l’appartenance de sa progéniture à la judéité.

Comme Yentl restait sombre, je poursuivais… espérant que mes maigres connaissances talmudiques allaient éveiller en elle le désir d’un monde qu’elle connaissait. Et la faire sortir de sa désolation. Ne dit-on pas, comme l’exprime Job, que même « si l’être humain est né pour le labeur » et que, selon la parole de Rabbi Eleazar, il s’agit de l’étude de la Torah, il reste que « ses voies sont des voies pleines de délices ? » pour celui ou celle qui discute avec les textes ?!
– Pour quelles raisons, les sages du Talmud ont-ils décidé de modifier cette filiation d’identité ? Ca reste mystérieux. Est-ce par compassion, pour toutes ces femmes juives, violées par les Romains en Judée et de leurs rejetons, ou par pragmatisme car trop peu d’hommes juifs survivaient dans tous ces combats contre l’occupant de la Terre d’Israël livrée à la soldatesque païenne ? Et puis si on peut toujours savoir qui est la mère, c’était toujours incertain pour le père… « Mater semper certa est, pater est semper incertus »

Je m’empêtrais et voilà que je me mettais à parler latin …
– Remarque, maintenant avec les tests de paternité… Et puis ça bouge tellement avec les nouvelles avancées scientifiques. La procréation artificielle, comme la fécondation in vitro ou le transfert d’embryons, et les mères porteuses, tu en as certainement entendu parler ?

Je posais soi-disant la question d’un air détaché ; Yentl ne bronchant toujours pas, j’enchaînais.
– Alors qui est la mère, selon la loi juive ? Celle qui donne les ovules ou celle qui porte l’enfant, si l’une est différente de l’autre bien sûr ?! Si celle qui donne les ovules est juive et non celle qui porte l’enfant : l’enfant sera-t-il Juif ? Et si c’est l’inverse … si la mère qui porte l’enfant est juive mais non point celle à qui appartiennent les ovules? Alors ?! Comment tranche la loi juive ?

J’étais plongée dans ces imbroglios qui, je l’avoue, me servaient aussi à faire diversion.
– Et encore, je n’aborde pas la question de savoir par qui l’œuf est fécondé, – le sperme du père juif ou celui d’un autre, juif ou non juif ? – car tout ceci, en l’état de la loi, a peu de conséquence sur la judéité de l’enfant.

Quand j’ai vu la tête de Yentl, j’ai compris que même si on pouvait traverser le temps, il y avait des mutations encore difficiles à assimiler. Quoi de plus naturel, déjà pour nous, qui les vivions en direct, c’était un peu compliqué à suivre ! Non ?!

Alors je lui ai expliqué quelques trucs, et elle semblait prêter attention, en simplifiant, bien sûr, sans entrer dans d’autres cas de figures comme le transfert des ovules d’une femme dans le ventre de sa compagne ou le mélange des spermes d’un couple d’hommes fécondant des ovules, celle de la mère porteuse ou d’une autre… mais je vous fais grâce de ce compte-rendu car vous, vous êtes tout de même contemporains de ces bouleversement et que pour en savoir plus, il y a au moins Wikipédia pour le meilleur et pour le pire.

 

À suivre… 

Sonia Sarah Lipsyc


Les sources
-       L’épisode des rêves que Joseph interprète dont celui de l’échanson et ses suites sont relatées dans Genèse chapitres 40 et 41
–       La dispense des femmes des commandements d’injonction positive à accomplir à un moment précis (en hébreu « mitsvat ‘assé chéazeman grama») est énoncé dans le traité Kidouchin 1 ; 7 du Talmud de Babylone (T.B)
–       Ne plus vouloir sortir du shabbat fut la tentation d’un rabbin imaginée par le grand écrivain yiddish I.L Peretz (1852-1915) dans sa pièce La chaine d’or.
–       Ne point se raser les coins de la barbe se trouve dans Lévitique 19 ; 27
–       Pour une interprétation stricte de l’interdiction du travestissement voir Deutéronome 22 ; 5
–       La citation de Ben Azzaï ( 2ème siècle) se trouve dans le traité d’éthique talmudique des Pirke Avot 4 ; 2
–       Oy a broch. Intraduisible, allez optons pour « Quelle catastrophe ! ».
–       Job 5 ; 7 est cité par Rabbi Eleazar (1er siècle) dans le traité Sanhedrin 99b du T.B
–       Proverbes 3 ; 17
-       L’adage latin fut un principe du droit romain. Sur l’évolution du droit talmudique et hébraïque sur la question de l’évolution de la transmission de la judéité, on se référera avec intérêt à l’article de Article Shaye J.D Cohen, « Le fondement historique de la matrilinéarité juive » dans La loi juive à l’aube du XXème siècle, sous la direction de Rivon Krygier, Biblioeurope, Paris, 1999, pages 141-158
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Image en tête de cette page : Everyone gets into the Four Species. Photo by Serge Attal/FLASH90 (source www.israel21c.org)