Entretien avec Serge Hefez, psychiatre et psychanalyste

Les mécanismes de rejet de l’Autre sont naturels chez l’homme, nous explique le psychiatre Serge Hefez, tout autant que l’est la recherche du contact avec l’Autre. Ce sont les circonstances, les crises, qui peuvent pousser un individu à se réfugier dans une folie collective désignant l’étranger comme une menace à neutraliser.

POURQUOI L’ÉTRANGER FAIT-IL PEUR ?

J’aimerais retourner la question pour placer la peur au centre : je dirais que c’est la peur qui fait peur de l’étranger au sens où rejeter l’autre, c’est déjà cristalliser, projeter sa peur sur l’Autre, prendre l’autre comme bouc émissaire. Le mécanisme fondamental, c’est la peur. C’est-à-dire qu’il faut une situation de peur ou d’angoisse comme, par exemple, une crise économique, pour que cette peur-là se projette sur l’Autre – qui devient alors le réceptacle de la peur, l’étranger. Si on prend l’exemple du Rwanda, des Tutsis et des Hutus coexistaient dans une paix apparente et une mixité évidente. C’est lorsque survient une situation de crise dans le pays que l’Autre devient étranger et fait peur.

MÊME SI L’AUTRE EST VOTRE CONJOINT, VOTRE VOISIN, VOTRE AMI D’ENFANCE ?

Absolument, et dans une telle situation de peur exacerbée par des discours fanatiques, l’Autre est désigné comme responsable de tous mes propres malheurs. Et dans le même mouvement, l’Autre qui m’était familier me devient étranger puis, enfin, mauvais. Si on reporte ça à l’Allemagne nazie, alors que les juifs allemands étaient extrêmement intégrés, un parti joue sur les peurs pour désigner l’Autre comme étranger grâce à l’entremise de certaines caractéristiques qu’on lui attribue pour l’occasion.

DANS LES CAS QUE VOUS VENEZ DE CITER, IL S’AGIT DE PEURS COLLECTIVES. LE PROCESSUS EST-IL IDENTIQUE AU NIVEAU INDIVIDUEL ?

Au niveau individuel, on se situe d’avantage dans la psychopathologie, la paranoïa individuelle par laquelle mon angoisse se projette sur quelqu’un d’autre désigné comme menaçant. Quant aux mécanismes de groupe, ils nous apprennent que la folie groupale peut très vite se propager dans un groupe dans lequel chacun des individus n’est pas lui-même fou. La peur ou l’angoisse sont ce qui se propage émotionnellement le plus rapidement dans un groupe. Si on reprend l’exemple du Rwanda, on voit comment cette peur s’est très vite emparée de la presque totalité du groupe, conduisant des conjoints, des voisins, des amis à se massacrer entre eux. Cela montre à quel point l’être humain est fragile face à cette force du groupe.

EST-CE À DIRE QUE LA XÉNOPHOBIE DE MASSE, LORSQU’ELLE ATTEINT SON PAROXYSME COMME DANS UN GÉNOCIDE, MAIS AUSSI LORSQU’ELLE DEMEURE VERBALE, EST UNE PSYCHOPATHOLOGIE COLLECTIVE ?

Oui, ce sont des mécanismes de foule que l’on connaît bien. Dans les psychopathologies collectives, le moi perd ses contours : on n’est plus un individu autonome qui a ses propres réflexions et ses propres ressentis. Tout se passe comme si nos frontières s’ouvraient aux autres pour que chacun fusionne avec l’ensemble du groupe dans une pensée groupale qui, par nature, est folle, parce qu’elle perd la raison, la capacité de raisonner ou de ressentir individuellement. Le mécanisme de désigner l’étranger utilise l’étrangeté : l’Autre devient étrange, quelqu’un de radicalement différent et donc de menaçant. Dans un fonctionnement normal, l’Autre peut être différent sans être menaçant et ces différences sont le plus souvent vécues comme des sources d’enrichissement, un point d’appui pour relativiser qui on est soi-même.
La dialectique de l’étranger devient inquiétante dès lors qu’elle devient étrange. Quand on rejette l’étrangeté de l’autre, c’est qu’on a peur de quelque chose en soi, qu’on ne veut pas reconnaître quelque chose de soi-même. C’est une cécité par rapport à soi-même et donc une amputation de soi.

EST-ON AUSSI SUSCEPTIBLE DE RESSENTIR CETTE PEUR DE L’AUTRE QUAND ON EST « À L’AISE » AVEC SA CULTURE ?

Tout dépend ce qu’on appelle « être à l’aise » avec sa culture. Pour moi, cela signifierait pouvoir la critiquer, la remettre en chantier en permanence, l’interpréter, la discuter, la mettre à l’épreuve. Mais ce n’est là que ma définition d’homme libre. Des gens qui vivent dans un fanatisme quel qu’il soit prétendront qu’ils sont très à l’aise dans leur culture, précisément parce qu’elle leur évite et les empêche de se poser des questions, parce qu’elle est totalitaire dans le sens où elle prend toute leur dimension intérieure et devient le signe de leur identité personnelle. C’est toute la différence entre le patriotisme et le nationalisme : aimer son pays, vouloir le défendre, revendiquer ses valeurs, sont plutôt des mécanismes porteurs ; mais lorsque ce patriotisme devient nationalisme, tous ceux qui ne sont pas dans cette identité nationale deviennent des étrangers étranges et menaçants, à éliminer. Ce mécanisme va jusqu’à exclure des gens qui, auparavant, appartenaient à la définition nationale. L’identité nationale, dans ce cas, se crispe sur un certain nombre de traits identitaires qui deviennent exclusifs.

LE FAIT D’AVOIR SOI-MÊME ÉTÉ MINORITAIRE EST-IL UN FREIN À CETTE FOLIE COLLECTIVE ?

Je ne crois pas. On a tellement vu dans l’histoire des minorités pour lesquelles, d’un coup, les stigmates se retournent – les Hutus longtemps discriminés ont bien massacré les Tutsis au Rwanda. Dans une autre mesure, on ne peut pas dire qu’il n’y a pas aujourd’hui de radicalisme ou de fanatisme juif. La radicalisation peut en réalité faire feu de tout bois, de toute identité culturelle dès lors qu’existe un sentiment de menace.

QU’EST-CE QUI PEUT CONDUIRE QUELQU’UN DÉSIGNÉ ENCORE IL Y A PEU COMME ÉTRANGER À SE METTRE DU CÔTÉ DE CEUX QUI DÉSIGNENT LES ÉTRANGERS ?

On peut toujours trouver plus étranger que soi. Ce mécanisme de projection est très ancré dans la nature humaine – on passe notre vie à le combattre et le domestiquer. Dans une cour d’école, les enfants ne cessent de désigner ceux qui sont trop gros, trop petits, trop roux, etc. La prégnance de ces mécanismes dans la psychologie humaine explique aussi qu’ils ne demandent qu’à s’exacerber dans certaines circonstances de groupe. Ce n’est pas parce qu’on a été soi-même un jour désigné comme bouc émissaire qu’on ne va pas se mettre du côté des bourreaux. On voit aujourd’hui en France des penseurs prototypiques de l’étranger assimilé dépenser une énergie considérable à en désigner d’autres, des étrangers dangereux.
A contrario, on voit bien que, même dans ces mécanismes de groupe et de foule, il existe toujours aussi des Justes, des gens qui arrivent à se prémunir de ces mécanismes, sans doute parce qu’ils ont plus de force intérieure, de puissance identitaire personnelle et d’autonomie.

Propos recueillis par Antoine Strobel-Dahan
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© Florence Reymond

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