Retrouvez cet article dans le numéro 180 de Tenou’a, « Au (re)commencement »

Ralentir, réfléchir, retrouver

Pour le peintre israélien Gideon Rubin, qui partage sa vie entre Londres, Tel Aviv et Hong Kong, ce confinement marque une pause, une décélération dont les résultats en studio le surprennent.

Une chose est sûre : en tant qu’artiste, on s’adapte très bien à être confiné. D’une certaine façon, ceci est notre état naturel, notre modus operandi. J’imagine que c’est différent pour chaque artiste mais, pour moi, la peinture apparaît souvent comme un projet solitaire. Quand tout ceci a débuté, je venais de rentrer à Londres de New York et Jérusalem où j’exposais. En fait, l’expo de la Jerusalem Artist House n’a été ouverte qu’une petite semaine avant de devoir fermer. Voyager et traverser des aéroports à moitié déserts fut une bien étrange expérience.

Le mois dernier, je devais inaugurer une expo avec un autre artiste au Musée Rubin de Tel Aviv, juste entre le Séder de Pessah chez mes parents et la bat mitsva de notre fille aînée. Mais bien sûr, tout ça et tant d’autres projets ont été reportés. Avec nos engagements professionnels tout autour du monde et nos vies éparpillées entre trois villes (ma femme vient de Hong Kong, je suis israélien et nous vivons à Londres), nous voici devenus les illustrations d’un monde de globe-trotters qui s’est retrouvé soudainement cloué au sol, à l’arrêt complet.

Souvent, ma femme rit de moi en disant que je peins comme si j’étais poursuivi (elle ajoute habituellement « par une meute de chiens sauvages »). Et là, pour la première fois en quinze ans, je ne cours pas après une deadline. Comme pour tant d’autres, le premier effet du confinement fut de m’arrêter net dans mes projets. Cela m’a forcé à m’arrêter, pour penser. Et cela m’a permis de passer plus de temps avec nos trois magnifiques filles, et de lire, et de faire plus d’exercice. Qui plus est, mes filles ont davantage de temps pour poser pour moi (enfin, uniquement si je les laisse regarder un écran…).

Pour parler spécifiquement de mon travail, tout ceci m’a fait ralentir et réfléchir… Par chance, mon studio ne se situe qu’à quelques minutes à pieds de notre domicile – je peux m’y rendre quand je veux, et peindre ; c’est ce qui me permet de rester sain d’esprit en temps normal déjà, en ce moment bien plus encore. Il me semble toujours qu’à l’intérieur du studio, nous disposons d’un autre filtre, d’un calque glissé entre nous et la réalité. Une sorte de compromis dans lequel certains aspects du monde extérieur suintent à travers le travail artistique. La première chose que j’ai remarquée, c’étaient les masques sur les visages. J’ai vu si souvent des gens porter des masques dans les rues de Hong Kong mais maintenant que cela a atteint notre réalité, j’imagine qu’il n’y a rien de surprenant à ce qu’ils se soient fait une place sur mes toiles.

Avoir le temps d’écouter et de m’arrêter dans mon studio m’a permis de porter un nouveau regard sur des travaux que j’avais laissés de côté. Je pense par exemple à une peinture issue d’une série de tableaux antiques que j’ai accumulés au cours de mes voyages. Je les ramène au studio et me plais à les triturer en ajoutant ou en effaçant des éléments du tableau d’origine. Celle-ci est une peinture anonyme que j’ai depuis des années – un magnifique paysage classique –, et cela fait des années que je ne sais pas trop ce que je pourrais bien en faire. Cela m’a pris pas loin de deux jours de travail, au coeur de cette crise, en isolement… j’ai simplement ajouté un minuscule petit personnage. Peut-être est-ce moi, moi rêvant d’être dehors à nouveau.

Traduit de l’anglais par Antoine Strobel-Dahan
Retrouvez cet article dans le numéro 180 de Tenou’a, « Au (re)commencement »