janvier 2020

75 ans

Petit cours d’hébreu,
Petit cours d’histoire…

Rabbin Delphine Horvilleur, directrice de la rédaction de Tenou’a

Assise dans la lumière de Jérusalem, je pense ce matin à la grammaire hébraïque.
Dans cette langue ancestrale, chaque lettre de l’alphabet correspond à un chiffre. C’est étrange mais on peut tout à fait compter dans cette langue en additionnant simplement des lettres et en construisant des mots.

Prenez 75 par exemple:
Il peut s’écrire en chiffre ou alors en trois lettres simples: ל LAMED  (30) – מ MEM (40) – ה HÉ (5) qui forment ensemble le mot למה LAMAH qui signifie « Pourquoi?« 

Le chiffre 75 pose à lui seul une question infinie: la question du sens, celle qu’un humain pose quand il veut savoir.

Demain, des leaders du monde entier réunis à Jérusalem commémoreront le 75e anniversaire de la libération d’Auschwitz.
Il y a 75 ans, les portes du camp s’ouvrirent, traversées par des ombres, des cendres, des fantômes et des récits qui, pour toujours, nous hantent et nous demandent pourquoi.

Jósef Szajna, « Appel »,
Buchenwald, Allemagne, 1944 © Steinkis

Dans son livre Si c’est un homme, Primo Levi raconte qu’un jour, au camp, tandis qu’il était assoiffé, il tendit la main vers un glaçon pour s’en désaltérer. Le gardien le lui arracha violemment, et quand il demanda « Pourquoi? », l’autre répondit: « Hier ist kein Warum! », « Ici, il n’y a pas de pourquoi! ».

Tel fut le monde que des hommes ont construit pour y enfermer d’autres hommes en qui ils avaient cessé de voir des hommes.

Être un homme aujourd’hui, c’est pour toujours s’en souvenir, ne jamais cesser de demander « pourquoi »… surtout lorsque s’érigent à nouveau, ici ou là, les murs de la haine du Juif, de la haine de l’Autre, de celui qui ne renoncera pas à poser des questions.

Jérusalem, le 22 janvier 2020

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L'auteur

L’image contient peut-être : Delphine Horvilleur, debout et plein air Delphine Horvilleur est rabbin et directrice de la rédaction de Tenou’a