Comme un voyage d’été, Tenou’a vous invite à (re)lire des pépites de numéros passés, sur la plage, au bord d’un ruisseau ou en terrasse d’un café amical.

Terre de la langue

Ariel Weil

Article paru dans le numéro 163, printemps 2016: Lettres à la France

Économiste et homme politique, Ariel Weil était conseiller du quatrième arrondissement de Paris lorsqu’il a écrit cet article.
Depuis le mois de juillet, il est maire de Paris-Centre après avoir été maire du 4e depuis 2017.


“DOUCE FRANCE, CHER PAYS DE MON ENFANCE.
IL REVIENT À MA MÉMOIRE DES SOUVENIRS FAMILIERS…”

Pourquoi, aux premiers mots que je t’adresse la nostalgie et les lueurs du passé se forcent-elles un chemin? D’où vient ce sentiment que je t’écris comme à une ancienne amie qui se serait éloignée? D’où sourd cette lancinante mélancolie?

Peut-être de la rumeur des mauvais jours. Ceux où, certains, reconnus pourtant, te vouent une haine mortelle cependant que d’autres, étrangers encore, bravent mille morts au mince espoir d’être admis parmi les tiens. Ceux où, justement offensée par ceux qui assassinent les tiens, tu cherches à tâtons à reconnaître tes filles et tes fils. Ceux où tu tentes de tracer des limites et d’édicter des règles. Ceux, aussi, où tu risques de confondre celui qui t’offense en se taisant et celui qui t’aime en t’invectivant.

J’aime que ton drapeau puisse à nouveau fleurir sans craindre la réaction. J’aime qu’on puisse à nouveau en tous tes lieux chanter en choeur la Marseillaise. Mais je sais me souvenir de ne pas confondre émotion et propos politique. Je sais que certains de tes plus fidèles enfants n’ont pas besoin qu’on leur demande de preuves d’amour. Leur amour est leur exigence. Ils n’ont pas besoin des leçons d’un nouveau catéchisme qui confond émotion et raison. Tes deux mamelles aux relations parfois antagonistes et toujours complexes.

Il y a des hommages en forme d’insolence qui sont les plus beaux. Quand Gainsbourg réinterprète la Marseillaise, il parvient à sidérer jusqu’au régiment de paras venus l’insulter. Quand Rachid Taha reprend les paroles de Charles Trenet, ce qu’il rapporte de ses « lointains voyages là-bas sous d’autres cieux » purifie l’air frelaté de tes frontières calfeutrées.

Sont-ce les soubresauts ouverts par la question lancinante et si mal posée de savoir ce qui définit l’identité de tes rejetons? Définit-on le sentiment de filiation? L’identité n’est-elle pas à l’image de la poésie, justiciable de la mise en garde d’Aragon : « Le danger, quand on parle de poésie, est d’édicter des lois, de dresser un cadastre, de tracer des frontières : la poésie s’en moque et renaît toujours précisément là où on a décrété qu’elle n’était pas. »

Comme l’amour de Bizet, comme la poésie d’Aragon, l’identité est enfant de bohème, elle n’a jamais jamais connu de loi.

Je me suis toujours senti comme Raphaël Schlemilovitch. Comme lui, enfant du terroir et de la ville, apatride et cosmopolite, enraciné et déraciné, aimant à la fois Barrès et Zola, Céline et Aragon. Comme l’anti-héros de Modiano, écrivain de la nostalgie parisienne, j’ai beau errer au hasard des rues biscornues de ta capitale, hanté par le souvenir d’une voix ou d’un garage perdus, je nourris aussi la nostalgie de mon village au clocher, aux maisons sages. Comme Schlemilovitch, je porte en moi tes générations, pour le meilleur et pour le pire.

Moi, le petit-fils de rescapés apatrides et celui de Français depuis des générations fiers d’un pedigree à peine troublé par l’exil et la déchéance de nationalité prononcée par Vichy, j’ai toujours vibré de mon sang impur à la lecture de la geste impériale contée par Stendhal, chérissant autant la vieille aristocratie ou le demi-monde chez Balzac que j’aimais le peuple avec Zola.

Moi, élu socialiste parisien, oui, je l’avoue, j’ai toujours frémi d’émotion en lisant les pages de tes auteurs les plus nationalistes exaltant l’odeur de la terre et la fidélité aux générations immémoriales, auteurs aussi doués pour le roman qu’idiots en politique. Terre de la langue, de la controverse et de l’invective, ma France est ainsi : son identité insaisissable et indéfinissable ne s’approche que quand on tente de la circonscrire. Alors, comme un oiseau rebelle, elle se révolte et se moque.

Oui je t’aime, douce France,
dans la joie ou la douleur.