Texte prononcé par le rabbin Delphine Horvilleur lors des funérailles de David Kessler, le 11 février 2020

Il y a très longtemps, à Jérusalem, vivait un roi.
Cet homme s’appelait David, il régna sur tout un peuple et sa vie fut à nulle autre pareille.
À chaque génération, ses mots sont encore lus et chantés.
Et vous le savez, car vous venez précisément de les entendre : les versets des psaumes, un livre de poésie composé par le plus grand roi d’Israël.

Mais comment David a-t-il réussi à faire cela ?
C’est simple, nous disent les commentateurs, c’est que David ne fut pas qu’un roi.
Il fut un fils qui tremble pour les siens, un berger qui guide, un soldat qui combat, un souverain qui doute, un homme qui aime, un leader qui construit, un sage épris de justice mais qui parfois trébuche et s’égare, un époux, un père, un penseur, et un musicien.
Et c’est parce qu’il a eu ces mille visages, ces mille vies, qu’il a pu être l’auteur de la plus puissante des poésies dont nous disposions. C’est parce qu’il a eu mille visages et mille vies que ses mots peuvent encore nous toucher si longtemps après sa mort.

En hébreu, le mot « vie » se dit H’ayim, un mot dont la particularité grammaticale est de n’exister qu’au pluriel. Nos existences sont toujours plurielles mais certains parviennent à les démultiplier encore et tisser comme plusieurs vies en une seule.

Et David Kessler fut de ces hommes-là.
Et quand je vois cette foule réunie aujourd’hui pour l’accompagner : tous ces mondes, ces univers distincts que sa vie a su relier les uns aux autres, d’une façon très subtile… je me dis que notre David fut un roi, un autre roi David qu’il nous a été donné d’approcher, et de voir vivre.

Alors comment raconter ces vies, les vies plurielles de David Kessler ?
On pourrait commencer bien sûr par sa naissance, et ce monde qui l’accueille en 1959. Le foyer de Paul et Colette Kessler que tant d’entre vous ont connu, un monde de survivants qui ont traversé la nuit de l’humanité , la guerre et ses étoiles jaunes, ses enfants cachés et ses silences et ces fantômes avec lesquels il faut apprendre à vivre… et malgré tout, construire, édifier, et penser. Un monde qui a choisi de faire gagner l’esprit, et de consolider un judaïsme d’ouverture, de dialogue avec l’autre et de confiance en l’autre, et d’engagement républicain. Tout ce dont David fut l’héritier.

Tel est le berceau KESSLER qui accueille trois enfants : Anne, David et Emmanuel. Dans une famille aimante où on l’appelle encore DOUDI. Un petit nom dont il cherche à se débarrasser très jeune, parce que ça ne fait pas très sérieux… mais qu’il finira par revendiquer pleinement, des années plus tard, en devenant grand père, en étant le DOUDI de Maïa, Antoine, Eden et Gabriel.

Et voilà comment un enfant grandit : fils chéri et brillantissime, et très vite reconnu pour son immense intelligence, sa sensibilité, son humour, et son sens politique. Rien de tout cela ne vous étonnera.
Anne me disait qu’à 8 ou 10 ans, il allait chaque jour à la librairie acheter un nouveau tome des ‘Roger Martin-Du Gard’. Et puis, Emmanuel et elle m’ont raconté un étrange jeu familial : chez les enfants Kessler on a créé une « République Kessler » et chaque année, on vote pour élire au scrutin universel direct un président (et bien entendu, c’est souvent David), un chef de gouvernement, un chef de l’opposition, selon une constitution très claire rédigée par la fratrie. Et quand les deux garçons veulent vraiment exaspérer leur grande sœur, ils la nomment présidente du Front National.

Et ainsi, s’organise une famille, pas comme les autres. Une famille où David affirme très vite son leadership, même sur un mode ludique. En décrétant, je cite, qu’il est le « chef de tous les métiers du monde ». Une ambition d’enfant pas simple à réaliser… mais qui finalement, à bien y réfléchir, est exactement ce qu’il a réussi à faire par la suite, à sa manière.

Et son parcours professionnel raconte finalement un peu cette histoire : son chemin vers la philosophie et la politique en passant par le droit, et la culture et les médias…David a brillé et fait briller tous les mondes vers lesquels il s’est penché. Et nombreux sont ceux qui ont témoigné et qui pourront encore témoigner, bien mieux que moi, du talent qui fut le sien, combiné à une puissante humilité, une capacité hors du commun à accompagner les autres, être présent tout en faisant de la place, dire, rire, agir, avec une immense droiture, ce qui sans doute parfois lui a valu quelques réactions.

Figurez-vous que le jour de sa Bar-mitsva, à la synagogue de Copernic, il a réussi à provoquer un tollé, en commentant un extrait de la Thora et en disant droit dans les yeux des rabbins qu’à son avis, toute cette histoire de sacrifice et de grand prêtre n’avait finalement pas grand intérêt. Un vrai esprit juif contestataire, finalement très fidèle à la tradition juive de la contestation, et qui lui fera peut-être choisir d’étudier Spinoza dans ses études de philo… mais qui ne lui fera jamais perdre le lien avec le judaïsme, et qui ne l’empêchera pas de devenir président du Mouvement Juif Libéral de France, de s’engager encore et encore pour un judaïsme ancré dans la cité et dans le dialogue, un judaïsme dont il fut à la fois un héritier et un pionnier en France.

Quelques années plus tard, David va rencontrer l’amour à Jérusalem. Lors d’une session d’étude, le Grand rabbin Sirat pousse deux de ses élèves à se rapprocher. Il dit à David Kessler et Sophie Mesguish : « et si vous faisiez ensemble un commentaire de textes ». C’est un vieux truc rabbinique, de faire ensemble un « commentaire de texte »… ancêtre de tous les sites de rencontre. Et dans le cas de David et Sophie, ce « commentaire » à bientôt donné naissance à trois enfants : puissance de l’exégèse qui prend les traits de Martin, Laure et Anna.

Et avec eux, il construit un autre monde précieux, le monde d’un père aimant, qui leur offre parmi tant d’autres trésors, l’amour de la culture, de la lecture et du cinéma. Je crois qu’il était un passionné des films des années 50, notamment ce monde de Gabin, et de tous ces classiques dont il connaissait par cœur les répliques. Cyril me disait qu’il était capable de citer tous les dialogues ou presque des « Grandes Familles », et notamment tout le début du film qui décrit si bien et avec humour, le monde des « commandants de la légion d’honneur, des Présidents Directeurs généraux et autre Vice-président du Fonds Monétaire International… », une critique impitoyable de tous ces honneurs et ces titres qu’il connaissait bien et dont il aimait rire, avec la dérision et la distance nécessaire.

Parler de sa culture, et notamment de sa culture littéraire et cinématographique, de son amour des récits, c’est peut-être toucher au plus juste ce que fut David Kessler. Cet homme d’une extrême pudeur, qui cachait beaucoup de lui a priori, se révélait en réalité bien souvent à travers les récits et les fictions qu’il chérissait. Peut-être qu’il se racontait précisément dans les histoires qu’il a permis à d’autres de raconter. Et tant d’artistes ici réunis, de réalisateurs, de cinéastes , d’écrivains, d’auteurs sauront en témoigner.

Je crois que tout ce que David n’a pas dit ou montré, ce qu’il avait peut-être du mal à exprimer, il l’a dit à travers vous, raconté dans ce monde de culture qu’il a fait naître… et aussi à travers le monde imaginaire extraordinaire qu’il laissait percevoir à ses enfants. Un monde que vous seuls avez connu, et sur lesquels, avec votre autorisation, j’aimerais tout de même dire un mot. Car vous m’avez raconté que votre père était capable, au milieu d’une conversation, de soudain faire apparaître un personnage sorti de nulle part et de l’incarner, pour vous faire rire. Et je crois qu’en cet instant, il nous faut convoquer certains d’entre eux : inviter par exemple à se joindre à nous Rachid Boulchine, de Malaisie et basé à Kuala Lumpur, président d’une société de distribution de câlins, et qui vous proposait régulièrement ses services ; ou encore un trapéziste professionnel qui vous vantait ses prouesses gymnastiques ; ou un chanteur de variétés qui revenait à l’instant d’une tournée internationale.

David était tous ceux-là aussi. Et peut-être que chacun d’eux racontait un peu ce qu’il peinait à vous dire. Et peut-être que ces fictions et ces inventions disent plus que tous les mots la vérité d’un homme. Dans les oreilles des uns et des autres, son rire résonne encore, et sa façon de chanter faux de la variété française ou de déambuler comme une star dans les rues de Cannes, les jours de festival… Tout cela fut David Kessler.

Et par-dessus tout, un homme qui a su accompagner les autres. Ceux qu’il a aimé : Sophie, qu’il rejoint ici, très précisément 10 ans, jour pour jour, après sa disparition. Et puis bien sûr, Cyril, son mari, aux côtés duquel il a vécu une grande histoire, et aimé, et construit une autre vie. Et David a été là pour ses proches, pour ceux qu’il a admiré politiquement et ceux dont nous ne connaitrons jamais le nom parce qu’il les a aidés dans la discrétion la plus totale.

Voilà l’homme aux mille vies et aux mille visages que nous accompagnons aujourd’hui, et qui nous quitte comme dans une bourrasque, qui vient secouer si violemment nos vies. Le jour où David nous a quitté, on annonçait aux nouvelles qu’une grande tempête allait s’abattre sur le pays… et effectivement le vent s’est mis à souffler violemment sur Paris. Quand j’ai consulté le site de Météo-France, tout en haut de la page d’accueil, il était écrit « Attention : Alerte Orange »… Et je me suis dit que David poussait décidément un peu loin sa fidélité à l’entreprise.

Plus sérieusement, le rabbin que je suis s’est dit que David Kessler nous faisait un départ digne du roi David.

Cher Martin, Laure, Anna,
chère Anne et Emmanuel,
cher Cyril,
La tradition le raconte ainsi :
Le roi David a su composer les plus beaux psaumes et les plus beaux poèmes de l’histoire. Pour les écrire, il avait mis au point une méthode unique : chaque soir, il plaçait au-dessus de son lit, dans son palais à Jérusalem, une harpe ou une lyre, un instrument sensible et délicat, capable de vibrer. Et chaque nuit, à minuit précisément, soufflait un vent très fort, comme celui qui accompagne son départ. Selon la légende, le vent faisait vibrer des cordes et entendre une musique…un peu comme celle qu’on entendra résonner dans un instant, et alors David se levait et commençait à écrire.

Cette musique et ces mots soufflent dans vos vies, dans nos cœurs : la poésie d’un Mentsch, d’un homme digne et grand, qui continuera, comme celle du roi David, à vibrer bien après sa disparition.

Un roi, nommé David a vécu et a marqué l’histoire. Cet enfant de son peuple Israël fut aussi le fils de cette terre où il est né, de ce pays qu’il a magnifiquement servi. Nous le portons en terre aujourd’hui, mais quelque chose en lui à tout jamais vit et existe, et s’envole et résonne.

David melekh israel h’ay vekayam.

Que la mémoire de David Kessler soit pour vous une bénédiction et que son âme soit accrochée au fil de vos existences, aux cordes des instruments de nos vies qui vibreront encore.

Delphine Horvilleur est rabbin de JEM-Judaïsme en Mouvement et directrice de la rédaction de Tenou’a.