Drasha de ROSH HASHANA 5779 par le Rabbin Delphine Horvilleur

 

Le poète israélien Yehouda Amihai a écrit un jour ces mots :

« Tout au long de l’année,
le peuple juif lit à son Dieu le rouleau de la Torah,
Chaque semaine un autre passage, une autre Parasha.
Exactement comme Shéhérazade racontait des histoires pour sauver sa vie ».

Je ne sais pas si je crois au Dieu de Yehouda Amichai, à ce Dieu qui prend les traits du tyran sanguinaire des mille et une nuits…

Je ne sais pas si je crois qu’à la manière de Shéhérazade, l’imagination et la capacité à raconter des histoires ont sauvé le peuple juif à travers son Histoire…

Mais je sais que chaque année à Rosh Hashana, au tout premier jour du tout premier mois d’une année nouvelle, je me demande pourquoi nous lisons dans la Torah le même épisode.

Dans toutes les synagogues, on ouvre le rouleau de la Torah au même endroit, pour y lire les mêmes versets, le récit d’une histoire terrifiante qui résonne chaque année à la manière d’un passage obligé, comme si personne ne pouvait entrer dans ce temps sans traverser cet épisode.

À Rosh Hashana, dit-on, le monde fut crée… alors il aurait été logique de lire ce jour-là la création du monde, le tout début du rouleau de la Torah. « BERESHIT BARA ELOHIM ET HASHAYIM VEET HAARETS : Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre…et puis les astres, la mer et la terre ferme ». Débuter avec la Genèse du monde. Voilà qui aurait été logique.

C’est vrai mais pourtant ce n’est pas ce que nous lisons…

On aurait pu commencer le récit là où nous le débutons chaque vendredi soir, en énonçant ces mots : « YOM HASHISHI VAYEKHOULOU HASHAMAYIM VEAARETZ VEKHOL TZEVAAM. Le sixième fut achevée la création de la terre et du ciel, et c’est ce jour qu’apparut l’homme, Adam, l’humanité à l’image du divin. » Voilà où l’on aurait pu commencer la lecture au début de l’année, avec le commencement de la vie humaine. C’est vrai mais ce n’est pas ce que nous lisons.

Nous aurions pu commencer l’année avec le récit qui fonde notre identité collective, la naissance d’un peuple qui se met en route depuis l’Egypte jusqu’à la terre promise, le récit de l’Exode. « VAYEHI BEHATZI HALAYLA. Et ce fut au milieu de la nuit lorsque les légions des enfants d’Israël se mirent en route depuis la terre d’esclavage vers la liberté. »

Ou alors… nous aurions pu inaugurer l’année en lisant la plus précieux témoignage de la révélation que notre peuple ait reçu un jour : « ANOCHI ADONAI ELOHECHA ASHER HOTZETICHA BERETZ MITZRAIM. Je suis l’Éternel ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte. »

Pourquoi ne pas commencer par les Dix paroles, l’énoncé d’un code moral universel qui traverse l’histoire ? Mais pourtant ce n’est pas ce que nous lisons !

Alors certains me diront, c’est simple :
À Rosh Hashana, résonne le shofar, c’est la fête de la sonnerie du shofar, alors il faut lire dans la Torah l’épisode qui renvoie directement à la corne du bélier. C’est logique. Il faut lire l’épisode ô combien célèbre de la AKEDAT YITSHAK, la ligature d’Isaac.

« VAYEHI ACHAR HADEVARIM AELE – il arriva après ces faits VAELOHIM NISSA ET AVRAHAM, que l’Éternel soumit Abraham à une épreuve. » Un jour, Abraham fit monter son fils sur un autel pour le sacrifier. Et à Rosh Hashana nous nous en souvenons.

C’est vrai mais ce n’est pas ce que nous lisons .

Enfin, en tout cas, pas au premier jour de ROSH HASHANA.

La lecture de la Akeda n’est que la lecture du deuxième jour de la fête, et c’est tout simplement la suite dans le rouleau de la Torah de ce qu’on a lu la veille. C’est comme si on ne faisait que continuer le récit là où on l’a interrompu.

« VAYEHI ACHAR HADVERAIM AELE, il arriva après ces faits », lit-on au deuxième jour de la fête.

Après quels faits ? Après ceux que nous avons lu la veille, après ce qu’il nous revient maintenant de décrire.

***

Au premier jour de Rosh Hashana, nous lisons l’histoire d’une femme, ou plutôt de deux. L’histoire de Sarah, la femme d’Abraham, une épouse légitime qui a longtemps souffert de stérilité et qui va demander à sa servante égyptienne, nommée Hagar d’enfanter à sa place un fils à Abraham.

Ainsi nait Ismaël dont le nom signifie « Dieu entend » et il grandit dans la maison d’Abraham et Sarah. Plus tard, miraculeusement Sarah enfante à son tour, un fils Isaac dont le nom signifie « il rira »

Et voilà qu’entre ces deux femmes grondent la jalousie, la haine et la rancœur. Sarah dit alors un jour à Abraham (et ce verset ouvre presque la lecture de l’office du matin de Rosh Hashana) :

« GARESH HAAMA HAZOT VE ET BENA, KI LO YIRASH BEN HAAMA HAZOT IM BNI, IM YITSAAK.

Renvoie cette servante-là et son fils, parce que le fils de cette servante ne doit pas hériter avec mon fils, avec Isaac. »

Comment dans une même maison, deux fils, deux héritiers, c’est-à-dire deux vecteurs potentiels d’une même promesse pourraient-ils cohabiter ? Impossible pour Sarah qui impose le départ d’Hagar et Ismaël de sa maison.

Abraham écoute sa voix, et il les envoie dans le désert vers ce qui ressemble à une mort certaine. Et tandis qu’Ismaël, presque mort de soif, risque de mourir, Hagar pleure et les anges de l’Éternel lui apparaissent et avec eux , un puits qui va sauver l’enfant.

C’est avec ce récit et aucun autre, que s’ouvre l’année juive. Et il revient à chaque lecteur de se demander pourquoi. Pourquoi avoir donné à Hagar une telle place dans la liturgie ? Pourquoi débuter l’année avec elle ? Et simultanément pourquoi fait-on apparaître Sarah, et même Abraham, le couple de patriarches dans une lumière si sombre ?

À travers les siècles, bien des commentateurs ont tenté de sauver l’honneur de Sarah et d’Abraham, nos ancêtres. Dans le Talmud par exemple (Pessahim 56), certains commentateurs affirment qu’il fallait éloigner la servante et son fils, que la suite de l’histoire en dépendait, et que ce geste fut une bénédiction .

D’autres commentateurs, (par exemple Isaac Arema au XVe siècle), dirent qu’il ne faut pas lire ce récit de façon littérale mais comme une allégorie, où Sarah représenterait la sagesse de la Torah et Hagar la philosophie des nations. Abraham aurait simplement choisi la première comme plus précieuse que la seconde et aurait renvoyé, non pas une femme mais juste une idée ou une philosophie, de laquelle il prend une distance.

D’autres commentateurs n’hésitent pas à pointer la faute morale de Sarah, son échec dans sa relation à sa servante.

Certains vont jusqu’à inclure Abraham et son silence dans cet égarement. Et disent que lorsque, au chapitre suivant, surgit l’épreuve suprême d’Abraham, celle où Dieu lui enjoint de sacrifier son fils, il s’agit d’une suite à cet épisode. « VAYEHI ACHAR HADEVARIM AELE, il arriva après ces évènements… » L’injonction de sacrifier Isaac sur la montagne serait une conséquence ou une punition pour son incapacité à entendre le désespoir d’Hagar, un peu plus tôt.

Enfin certains commentateurs affirment qu’il faudra des années à Abraham pour réparer cette faute, pour faire teshouva. Après la mort de Sarah, la Torah affirme qu’Abraham prendra une autre épouse nommée Ketoura. Et voilà que Rachi écrit à son sujet :  Ketoura, c’est Hagar. Abraham aurait non seulement retrouvé sa servante mais il aurait fait d’elle une femme légitime à la fin de sa vie, selon cette légende.

Mais que ces arguments vous convainquent ou pas, il faut bien admettre une chose. L’histoire d’Hagar, celle qui pousse la porte de l’année juive… est aussi dans la Torah, celle qui va hanter le reste du récit.

Son nom résonne dans le texte de manière subliminale, comme si elle se cachait ici et là entre les lignes. La servante d’Abraham et de Sarah habite les pages du texte comme un résidu, une trace que les psychanalystes appelleraient peut-être « un refoulé » dans le texte.

***

Dans le rouleau de la Torah, vous le savez, les mots s’écrivent uniquement en consonne. Aucune voyelle, aucune ponctuation n’apparaît dans le parchemin. Chaque mot, dès lors peut être vocalisé de différentes façons.

Le nom HAGAR s’écrit en hébreu HE- GUIMEL-RESH הגר.

Et il apparaît, écrit ainsi des dizaines et des dizaines de fois dans la Torah. Chaque fois en tout cas que l’on nomme ou définit le statut de l’étranger dans la Bible : l’étranger se dit HAGUER, HE- GUIMEL- RESH…. Il porte très précisément le même nom qu’Hagar.

Résonne ainsi dans la Torah.
VEAHAVTEM ET HAGUER (Deutéronome 10)
Vous aimerez l’étranger. Et il est écrit : vous aimerez HAGAR

VEATEM YADATEM ET NEFESH HAGUER (Exode 23)
Car toi tu connais le cœur de l’étranger…
Le cœur de l’étranger ou le cœur d’Hagar ?

HAGUER HAGAR BETOCHECHA (Lev 17) :
Parce que l’étranger réside en réalité en toi. À moins que ce ne soit Hagar.

Et c’est comme si le destin de cette femme, l’étrangère de la maison d’Abraham venue d’Égypte HAGAR MIMITZRAYIM, était en réalité, une image miroir de notre histoire, nous qui fumes HAGER BEMITZRAYIM, des étrangers en terre d’Égypte.

Et alors notre lecture de ce chapitre de la Genèse devient soudain beaucoup plus complexe encore.

À qui devons nous nous identifier vraiment dans ce récit : à la femme légitime qui renvoie sa servante par peur de perdre la préférence, à l’étrangère rejetée par tous et sauvée par Dieu, ou bien à un homme qui se tait, au patriarche qui renvoie son fils dans le désert ?

Pourquoi le peuple juif qui connaît mieux qu’un autre, à la fois par ses textes et par son histoire, ce que fut d’être un étranger, et ce que fut d’être rejeté et exilé… pourquoi ce peuple choisit-il de débuter son année par le récit d’une légende qui fait de lui, non pas celui qui est renvoyé mais celui qui renvoie ?

Le peuple juif pourrait raconter son histoire en se souvenant de tous les temps où il fut victime et rejeté par d’autres mais il choisit de ne pas le faire, mais d’interroger ses propres égarements.

La force de la tradition rabbinique , à mon sens, tient là. Faire débuter l’année juive, non pas dans la grandeur des héros bibliques et leur perfection infaillible mais, au contraire, dans leur incomplétude, dans leur imperfection si humaine.

Et dire au lecteur : ne te crois pas à l’abri de ces égarements, et sache les examiner en toi, dans ton histoire et dans ton passé.

Au moment précis où nous devons examiner nos actions, porter sur nos vies un regard critique, la tradition rabbinique fait surgir non seulement les mérites de nos ancêtres mais aussi leurs épreuves et peut-être leurs échecs.

Et elle demande: seras tu celui qui renvoie Hagar ? seras tu celui qui fait une place, à l’étranger, c’est à dire à l’étrangeté qui réside en toi HAGAR BETOHEHA ?

***

Et enfin, raconter l’histoire Sarah et d’Hagar, c’est bien sûr poser la question de la place que leurs deux fils se feront ou pas dans l’Histoire.

Le renvoi d’Hagar dans le désert, la sépare à tout jamais de Sarah.

Et séparent deux frères, Isaac et Ismaël, qui ne se croiseront plus jamais. Plus jamais… à une exception près. La Torah affirme qu’au jour où Abraham mourut : « VAYIKBEROU OTO YITCHAK VEYISHMAEL BANAV. Il fut enseveli par Isaac et Ismaël, ses fils. »

Quand les deux fils d’Abraham se retrouvent, c’est au bord d’une tombe pour la creuser ensemble. Et c’est comme si ce verset demandait à chaque enfant d’Abraham :

Au bord d’une tombe se retrouvent deux fils que tout sépare mais que tant rapproche : ce sont deux enfants que leur père a presque tué, ce sont deux enfants qui furent un jour sauvés, l’un dans le désert et l’autre sur une montagne, par l’intervention d’un Dieu qui prend la parole …

Abraham avait deux fils qu’il a presque tués.

Deux fils.

Mais certains poètes lui ont inventé une autre famille, une autre histoire. Parmi eux, il y a un certain Yehouda Amichai, toujours lui… et voilà ce poète génial écrivit un jour :

LE AVRAHAM HAYOU SHLOSHA BANIM.
Abraham avait trois fils et pas deux : «Dieu entendra – Isma-El », « Il rira –Isaac », … et «Yivke – Il pleurera ».
Le plus jeune de ses fils, c’est celui dont personne ne parle.
Il est celui qu’Abraham aimait le plus, celui qui fut sacrifié sur le Mont Moria.
Ismaël fut sauvé par sa mère Hagar,
Isaac fut sauvé par un ange,
mais personne n’a sauvé Yivke.
Il n’était qu’un petit enfant et son père l’appelait tendrement “Yivke, Yivkele”,
mais il l’a quand même sacrifié.
La Torah parle d’un bélier, mais en vérité c’était Yivke…
Ismaël n’a plus jamais entendu Dieu,
Isaac n’a plus jamais ri (…)
Abraham avait trois fils : il entendra, il rira et il pleurera.
Dieu entendra, Dieu rira, et Dieu pleurera.”

Vous l’entendez cet poème de Yehouda Amichai pourrait être résumé en une question , presque comme une ritournelle enfantine.

Les trois fils d’Abraham sont dans un bateau. Isaac celui qui rit et Ismaël celui qui écoute tombent à l’eau.  Que reste-t-il ? Il reste nos larmes…

Il restera notre désespoir, à moins qu’on ne sache écouter dans nos textes la voix d’Hagar. La voix d’une femme qui, telle Shéhérazade, peut nous faire rester en vie.

Yehouda Amichai a raison :
Si le peuple juif lit le rouleau de la Torah à Dieu tout au long de l’année, c’est bel et bien pour sauver sa vie… Pas de la cruauté d’un tyran ou d’un Dieu sanguinaire. Mais d’une indifférence à l’autre qui tue.

C’est parce que nos textes n’ont pas fini de faire entendre la voix de l’étrangeté, et qu’y résonne aussi celle de nos imperfections et de nos égarements, que nous ne sommes pas morts.

À Rosh Hashana, nous ouvrons la porte à tous les refoulés de notre conscience, et nous les laissons raconter une autre histoire. Et alors, nous pouvons croire qu’au bout de mille et une nuits obscures surgira un jour nouveau.

 Shana Tova. Puissiez-vous être inscrits dans le livre de la vie.

© Michal Baratz Koren, Hagar, 2014 – Zemack Gallery, Tel Aviv