janvier 2018

La voix de Deborah

Kol beisha erva : « la voix d’une femme est nudité ». L’orthodoxie a raison, la voix de l’autre sexe, du sexe que l’on désire, est désirable. Elle a raison mais, a-t-on envie de lui répondre, et alors ?

Parashat Beshallah – Le commentaire de David Isaac Haziza

La parasha de cette semaine, Beshallah, nous montre Pharaon renvoyant les Hébreux puis se ravisant, les pourchassant jusqu’à la Mer Rouge et finalement vaincu avec toute son armée lors d’une ultime intervention divine : les anciens esclaves parviennent à traverser la mer à pied sec tandis que les Égyptiens périssent noyés ; arrivés miraculeusement sur l’autre rive, ils entonnent un chant de louange, connu depuis comme le Cantique de la mer et récité tous les matins à la synagogue. Soit dit en passant, les critiques s’accordent à voir dans ce poème le plus vieux texte biblique, ou l’un des plus vieux. Son hébreu, obscur et archaïque, diffère de celui du reste de l’Exode, ses rythmes exprimant à merveille le sentiment de grandiose terreur que doit inspirer la révélation. Le récit le fait suivre d’un autre chant, celui de Miriam, et associe enfin à la fantastique victoire de la mer un autre triomphe : attaqués par les Amalécites, les Hébreux les écrasent – Moïse assurant la participation de l’Éternel au combat par une opération mystique – et apprennent que, de siècle en siècle, ils devront sans arrêt leur faire face.

C’est cependant de la haftara que je tirerai cette fois quelques enseignements. Elle est tirée du Livre des Juges et raconte une autre victoire, survenue en d’autres temps, mais évidemment semblable à maints égards à celle de la parasha. Ce second chant par exemple, proche dans ses thèmes du Cantique de la mer, très ancien aussi, obscur comme lui en plusieurs endroits. Son sujet militaire également, et puis le rôle qu’y jouent les femmes, quoiqu’il soit nettement plus marqué dans le texte des Juges, tout se passant comme si son choix liturgique devait désigner leur place, lisible en filigrane mais quelque peu escamotée par la prépondérance de Moïse, dans l’épisode de la Mer Rouge.

C’est en effet l’histoire d’une prophétesse, Deborah, juge d’Israël à l’époque où ce peuple n’avait pas encore de roi pour le diriger et s’en remettait à ses anciens et à ses juges. Deborah, issue de la tribu d’Ephraïm, siégeait sous un palmier entre Béthel en Ephraïm et Ramah en Benjamin. C’est de là qu’elle en appelle à Barak, qui vit au nord, dans la tribu de Nephtali. Homme de guerre, il saura triompher du roi de Hatsor, Jabin, potentat cananéen qui opprime les Israélites, et de son général Sisera. Barak accepte mais à condition que la prophétesse l’accompagne au combat. « Je viendrai, oui », lui répond-elle, « seulement, la gloire ne t’en reviendra pas car c’est par la main d’une femme que YHVH te livrera Sisera. »[1] N’importe, Barak croit au pouvoir de cette femme, il la veut près de lui.

La bataille se déroule au pied du mont Tabor, en vue de Megiddo. Les tribus coalisées l’emportent, Sisera fuit. Passant devant une tente, il succombe à l’invite de sa propriétaire, Jaël (Yaël), dont le mari, un « Caïnite », est allié au roi Jabin – et dont un indice ultérieur laisse penser qu’elle fut également juge en Israël, quoique ses autres prouesses nous soient perdues.[2] Elle le sustente, accepte de le cacher. Il ne sait pas qu’elle veut le tuer. Alors qu’il est endormi, elle se saisit d’un clou, d’un marteau, et lui brise le crâne. La tradition rabbinique est partagée mais plusieurs opinions infèrent du peu d’informations que donne le texte qu’elle avait auparavant séduit le général en fuite et couché avec lui. Yaël est même donnée comme exemple dans une célèbre discussion talmudique portant sur la « avéra lishma », le péché commis en Son nom : elle a péché, mais d’un péché désintéressé, et rédempteur ![3] Lorsque Deborah, face au peuple victorieux, entonne son hymne de gloire, c’est bien ce qu’elle semble aussi avoir compris :

Entre ses cuisses, il s’allonge puis s’effondre, à terre,
Entre ses cuisses, il s’effondre, là où il s’était allongé, oui, il s’effondre – abattu ![4]

Étrange bataille donc, qui s’achève sous la tente d’une femme et dont une autre femme, juge et prophétesse, a permis l’heureuse issue par la force de son esprit. Étrange car il semble bien que ceux qui devraient aujourd’hui le plus s’en souvenir l’oublient ou feignent de l’oublier. Oui, dans l’Israël pré-monarchique, des femmes dirigent le peuple et le mènent à la guerre – et dans l’Israël pré-rabbinique, ces femmes peuvent même, ô surprise, chanter !
Au temps des boucles ébouriffées en Israël, du peuple tout dédié !
Bénissez l’Eternel ![5]

Rôle maternel, matriciel plutôt, de femmes encore à moitié déesses, dans un Israël que n’a peut-être pas complètement conquis l’aride monothéisme sacerdotal :
C’en était fini des gueux d’Israël, fini jusqu’à ta venue, ô Deborah, ô mère en Israël ![6]

Deborah, Yaël incarnent le pouvoir de la femme, pouvoir divin irréductible aux convenances sociales, et même aux lois. Yaël, épouse d’un étranger, d’un « Caïnite », et qui n’hésite pas à outrepasser son « rôle » d’épouse pour sauver son peuple : telle Antigone face à Créon, la loi dont elle se réclame est plus authentique, plus ancienne aussi, et c’est cette loi primordiale, Torah jamais révélée, qui va subvertir celle de la société – celle du Sinaï. Deborah de même est celle devant qui l’orgueil phallique s’incline : « Si tu vas avec moi, j’irai, si tu ne vas pas, je n’irai pas », implore Barak qui craint de ne pas suffire face à l’armée cananéenne. Le rôle paternel, tout aussi essentiel, est d’ailleurs tenu par Dieu plutôt que par l’homme de Nephtali :
Éternel, quand tu vins de Seïr, avançant des champs d’Edom,
Terre trembla, des cieux, des nuées, eaux s’écoulèrent ![7]

Deborah d’un côté, YHVH de l’autre, union cosmique à laquelle l’idée d’incarnation ne me semble pas tout à fait étrangère. Théurgie où c’est l’univers, appelé à témoin, convoqué par la force magique d’une femme, qui prend fait et cause pour les guerriers israélites :
Depuis les Cieux elles ont combattu, les Étoiles, depuis leurs sentiers elles ont combattu Sisera !
C’est Kishon, le torrent, qui les a balayés, le téméraire torrent Kishon.
Fais route, ô ma vie, courage ![8]

© Joav BarEl, “Woman in Red with White Hair”, 1969, Acrylic on canvas, 100 x 82 cm -  Courtesy of Tempo Rubato, Tel Aviv

© Joav BarEl, “Woman in Red with White Hair”, 1969, Acrylic on canvas, 100 x 82 cm –
Courtesy of Tempo Rubato, Tel Aviv

Les histoires des Juges, comme beaucoup de celles de notre Humash sont encore bien païennes ! Dangereuses donc. Comme l’est la voix de la femme, la voix de Deborah que des monceaux de lois et de pudibonderie cherchent à faire taire. Kol beisha erva : « la voix d’une femme est nudité ». De là l’interdiction qui leur est faite, dans l’orthodoxie, de chanter. Interdiction peu suivie il est vrai, même chez les plus stricts : il suffit d’aller au Metropolitan Opera de New York pour constater qu’on peut porter barbe et chapeau et pourtant goûter sans honte le chant féminin, et l’on raconte de même que le Rav Ovadia Yosef avait assisté, avec d’autres gedolim, à un concert d’Oum Kalsoum dont les Juifs orientaux d’alors écoutaient la belle voix rauque avec vénération ! Interdiction presque ignorée de la masse des Juifs, mais qui revient en force depuis quelques années. On n’y prend pas garde, trop occupé peut-être à dénoncer la réédition des écrits antisémites de Céline ou le Iran Deal, mais doucement, sournoisement, le rabbinat israélien cherche à imposer cette norme, n’hésitant plus à la faire passer pour fondamentale et surtout indiscutée. Par égard pour la pruderie orthodoxe, l’armée israélienne évite même désormais de faire chanter des femmes. Il faut dire que lorsqu’un Grand Rabbin quitte l’assemblée pour cause de kol isha, ça la fiche mal ! L’État juif tombera-t-il au rang de cet Iran islamiste dont il vitupère pourtant le fanatisme ? Si sa démographie continue d’évoluer en faveur des haredim et que ceux-ci persistent à se radicaliser, c’est évidemment ce qui arrivera.

Sombre perspective que celle d’un monde où serait inaudible la voix des femmes, d’autant que l’interdiction en question, si l’on s’en tient à la Gemara, n’a rien d’évident. Elle ne figure nulle part dans la Bible et c’est dans un contexte bien particulier qu’elle surgit parmi les discussions talmudiques, en passant pour ainsi dire. Le sujet a été merveilleusement traité, sous l’angle halakhique, par le rabbin américain Saul Berman.[9] Peu de sources en définitive (trois passages dans le Talmud en tout et pour tout, dont au moins une aggada, un récit qui ne peut avoir force de loi), des versets bibliques invoqués mais qui ne sont pas tirés de la Torah, seule autorité légale pourtant : c’est du Cantique des cantiques, lu pour l’occasion selon son sens littéral érotique, que le principe est déduit dans Berakhot ![10] Quand il s’agit de désexualiser la société, tout est permis, faut-il croire, même de lire le chant de Salomon autrement que comme un poème allégorique… Or quiconque a un peu étudié ces matières sait déjà qu’un tel principe, déduit du Nakh (Prophètes ou Écrits, deuxième et troisième section de la Bible) et non de la Torah, ne peut être réputé légal.[11] Et pourtant, c’est bien comme loi que les codes ultérieurs l’enregistreront. Bizarrerie que peu de gens – autre bizarrerie d’ailleurs – ont cherché à questionner jusqu’à récemment. Or la pratique des Juifs, bien plus libérale je le répète, fussent-ils orthodoxes, suffirait à discréditer cette loi si elle n’était pas utilisée de nos jours comme marqueur de conformité religieuse : voilà pourquoi la réponse historique et halakhique d’un Berman s’impose, l’exemple de Deborah sentant déjà forcément le soufre pour ces gens qui piétinent le texte biblique dès qu’il cesse de les satisfaire – et la pratique de la masse « ignorante » renforçant leur extrémisme plutôt qu’elle ne le désarme.

Il reste qu’en un sens, comme souvent, les Sages ont raison. Enfin en l’espèce, le sage qui, soit par radicalisation d’une ancienne préoccupation juive – la pudeur ayant sa place depuis toujours dans nos textes – soit sous quelque influence perse, a fait de ses propres fantaisies un principe de comportement. R. Judah et R. Samuel, auxquels l’interdiction est attribuée, vivent à une époque assez tardive (IIe-IIIe siècles de notre ère), en milieu zoroastrien, voire manichéen, et l’accès au corps se complique alors, surtout celui de la femme, de barrières qu’il n’avait pas forcément connues auparavant.[12] Enfin, oui, que cela plaise ou non, il a raison, ce délicat Rav Samuel, qui craint d’être déconcentré par la voix d’une femme : quoi de plus sensuel, quoi de plus « nu » que cela ? L’extension de « kol beisha erva » aux fillettes de trois ans, prônée récemment par une figure importante du rabbinat français, est une autre histoire et cet excès de zèle en dit long sur la « chienne volupté », dirait Nietzsche, des professeurs de vertu. Mais oui, si l’on s’en tient aux femmes et aux hommes adultes et sexués, Rav Samuel a raison, la voix de l’autre sexe, du sexe que l’on désire, est désirable. Il a raison mais, a-t-on envie de lui répondre, et alors ?

Désexualiser la société, ai-je dit. Le sexe, c’est la nature, c’est la tentation, c’est l’idole. C’est la loi primordiale, terrifiante, que celle du Sinaï et surtout des yeshivot va tenter de cantonner à l’obscurité de la chambre à coucher. Paul avait demandé qu’on voile le chef des femmes, « créées pour les hommes et non l’inverse », Mohamed réitérera cette sévère stipulation. Samuel de Nehardea leur interdit de chanter – et plus tard, Maïmonide et Joseph Caro lui emboîteront le pas, oubliant sans doute délibérément que cette interdiction n’avait rien de halakhique.

Par de pareils objets les âmes sont blessées,
Et cela fait venir de coupables pensées…

Cachez-les donc ! Couvrez ces voix ! Faites-les taire ! J’aimerais ici insister sur un point : on se trompe, la critique féministe se trompe en ne voyant dans cette « loi », ignominieuse en effet, qu’une exagération, un mensonge visant à asseoir le pouvoir des hommes sur les femmes. Les « philosophes du soupçon » manquent souvent l’irrévocable sincérité de leurs cibles. À la rigueur, on peut s’étonner qu’un chant ou une chevelure suffisent à exciter l’imagination de saints hommes, mais nier que le contact entre les sexes porte en lui la possibilité, au moins, de l’érotisme, c’est être ou bien inhumainement chaste ou de mauvaise foi. La negia a de même, j’en suis persuadé, sa raison d’être – si du moins l’on estime que toute tentation ou toute possibilité de tentation est un mal : l’Occident, de ce point de vue, devrait en combattant ces vieilles séparations, assumer que son monde est sexualisé, et même le revendiquer.

Car ici, c’est bien de cela qu’il s’agit, du pouvoir sexuel de la femme, de la sensualité propre au chant en l’espèce, et que nul ne peut nier. Vous me direz que le même principe n’est pas appliqué aux hommes, ce que l’on attendrait s’il n’était pas du tout question de pouvoir patriarcal : en effet, le désir réciproque, celui des femmes, compte moins aux yeux de ces hommes – mais cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas une part de vérité dans leur raisonnement, et que le sérieux de l’érotisme, si on veut leur tenir efficacement tête, puisse être balayé d’un revers de main. Il y a la question de l’injustice faite aux femmes, et il y a celle de leur désirabilité.

Selon moi, la réponse appropriée à la pudibonderie orthodoxe n’est pas seulement : « Laissez donc les femmes tranquilles et libres ! » ; la critique postmoderne ayant tôt fait de répondre à son tour : « Leur chant excite les mâles, c’est un fait, et les maintient en situation d’objets sexuels. Une femme est-elle libre lorsqu’elle chante pour la joie de l’autre sexe ? Est-elle libre lorsqu’elle est objet de désir ? » La bonne réponse, la seule qui ne souffre aucune attaque, la seule surtout entièrement de bonne foi, la voici donc : « Oui, la voix de la femme est nudité, et cette nudité est belle. Belle et puissante, comme Deborah et comme Yaël. » C’est avec leurs nudités que ces deux femmes ont triomphé, convoquant et Dieu et les éléments, et c’est avec celle de leur voix qu’elles ont ensuite chanté l’Éternel. Les prophètes, hommes comme femmes, prophétisaient d’ailleurs parfois nus, à la lettre.[13]

En ne voyant pas cela, la critique purement féministe manque la même chose que l’orthodoxie : le caractère essentiel, et même divin, de la chair. Où se font écho le puritanisme ostentatoire et machiste de la seconde, et celui, plus subtil et exercé au nom d’une égalité aseptisée, de la première.

Aseptisée, c’est justement ce que n’est pas la Bible. Le monde qu’elle nous raconte est tissé d’impureté et de sainteté non seulement mêlées mais identiques parfois, s’échangeant sans cesse, de violence et d’amour, de liberté, de désirs et de quête de justice. S’il ne convient pas d’en appliquer toute l’âpreté à notre modernité, si au contraire il nous revient aussi, comme Jacob fit avec l’Ange, de savoir faire face aux Écritures, il est certain néanmoins que mainte beauté en peut encore, et nous surprendre et abreuver nos vies.

[1] Juges, 4 : 9.
[2] Juges, 5 : 6.
[3] Nazir, 23b.
[4] Juges, 5 : 27.
[5] Juges, 5 : 2.
[6] Juges, 5 : 7.
[7] Juges, 5 : 4.
[8] Juges, 5 : 20-21.
[9] http://www.edah.org/docs/Kol%20Isha.pdf
[10] Berakhot, 24a.
[11] Bava Qamma, 2b. « On ne dérive pas de principes de Torah des principes de la Tradition », c’est-à-dire des Prophètes et des Ecrits. Règle répétée ailleurs, parfois discutée.
[12] J’ai eu la chance de lire le travail magistral, encore à paraître, de mon ami Emmanuel Bloch sur la notion talmudique de erva. Il y étudie de façon originale l’évolution de l’acception du terme et évoque, après d’autres, la possible influence perse sur le Talmud Bavli.
[13] Cf. I Samuel, 19 : 24.