Le commentaire de la parasha par David Isaac Haziza

 

Au commencement

Le récit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, au début de la Genèse, est peut-être le plus étrange de toute la Bible, et en même temps – et pour cause – le plus fondamental. Que l’on songe à tout ce qui a découlé de ces quelques lignes, croyances, œuvres d’art, lois, culpabilité occidentale… On s’en souvient, Dieu place Adam au Jardin d’Eden et lui permet de manger de tout végétal à l’exception du fruit de cet arbre-là, qui se trouve au milieu du jardin. Il y a aussi l’arbre de la vie, que nulle interdiction ne vient d’ailleurs frapper : normal, dira-t-on, Adam était alors immortel, et c’est après sa faute que cet autre arbre lui sera « interdit » ; sauf que le récit de la Genèse rompt d’abord avec une vieille tradition, où l’objet de la quête des hommes, souvent blasphématoire, est l’immortalité. Cet arbre de la connaissance est en somme une pure et simple innovation biblique.

Arbre de la connaissance, au sens d’expérience, et non de distinction entre le bien et le mal. Ca n’est pas, comme on le croit parfois, que Dieu refuse à l’homme de distinguer par lui-même entre bien et mal – ce qui se dirait autrement en hébreu que daat tov vara. Le sens sexuel attribué par une certaine tradition chrétienne à ce passage vient quant à lui peut-être de ce que daat, « connaissance », désigne en effet une expérience totale, volontiers physique, comme dans cette expression fréquente dans le Tanakh, « connaître », qui désigne l’acte sexuel. Notre arbre, ainsi qu’une drogue très puissante, ferait donc expérimenter d’un coup, in toto, le bien et le mal. Le bien et le mal, c’est-à-dire tout, tout ce qui existe, tout et son contraire.

Que de son unité primordiale surgisse une opposition

Pour comprendre la raison de cet interdit, il faut revenir sur un point qui a étonné les lecteurs de la Genèse depuis des temps immémoriaux : la différence entre les deux récits de la création de l’homme. Dans le premier, Dieu, appelé Elohim, crée l’homme « mâle et femelle » à la fois[1] ; dans le second, YHVH crée d’abord Adam, l’être humain (plus ou moins) indifférencié sexuellement, puis Eve, la femme, en la tirant de la côte du premier homme qui va du coup bel et bien se distinguer en tant qu’individu masculin face à sa compagne. Le Midrach s’est plu à voir dans cette côte, non pas un os mais le « côté » féminin du premier homme : celui-ci, hermaphrodite, a subi une opération pour que de son unité primordiale surgisse une nécessaire opposition car c’est par là et par là seulement que se fonde toute relation.

La dévoration du fruit, c’est le péché de fusion. Après cette naissance qui a arraché le féminin au masculin, naissance qui est aussi, comme pour un animal unicellulaire, mort de l’unité de départ, l’homme a faim du tout. Il dévorerait le monde. Comme on avale un fruit, comme on le digère. Etre comme Dieu, oui, au sens où le tout s’expérimenterait immédiatement, dans une continuité où s’abolirait l’autre. Or c’est pour la relation que l’homme a été créé et la consommation du fruit en est tout simplement l’échec : Garde-toi de vouloir le transporter dans ton âme – tu l’anéantirais, dit Buber de l’objet amoureux dans Je et Tu. Il y a des façons d’aimer qui détruisent plus que la haine, des façons de s’unir qui voudraient tuer en l’autre ce qui s’échappe, ce qui dit non à l’emprise de ma conscience ou de mon désir. Tristan et Isolde : puisqu’il n’y a pas d’amour complet sur cette terre, Tristan étant toujours Tristan et Isolde, Isolde, il faut mourir, il faut se tuer l’un l’autre, et qu’enfin Tristan soit Isolde et Isolde Tristan.

Mais alors, pourquoi cet arbre ? Que faisait-il là ? Tenter l’homme, éprouver sa foi ? Trop facile. Non, la réponse est donnée de façon toute simple dans les sources mystiques, elle est d’une évidence enfantine : cet arbre devait être là, il était l’âme et la chair du jardin. Ou plutôt il était Dieu même, il était, selon le Zohar, la Royauté divine, la Shekhina, la parèdre du Saint, qui est ici l’arbre de la vie. La Shekhina peut être affectée par l’En-Bas, et c’est le cas dans notre texte : pour choisir la fusion destructrice, l’homme doit symboliquement entamer la complétude divine, prendre d’un arbre qui ne pouvait qu’être là, un fruit qui, lui, n’était pas fait pour être mangé. Et ce que cette tradition semble nous dire, c’est que, ce faisant, c’est à une séparation intra-divine qu’Adam contribue à mener, suspendant pour ainsi dire l’union du Mâle et de la Femelle.

Ils seront plutôt qu’ils ne sont

Inverse de ce qu’il se passe alors au sein du couple humain ? En vérité non : cette tentative, de part et d’autre, de possession fusionnelle du monde entier et de son partenaire humain, ne peut que conduire en fait à une séparation radicale. Alors que l’homme et la femme étaient destinés, par la diminution de l’ego totalitaire au profit d’une authentique attention à l’extériorité, à devenir « une seule chair »,[2] ils vont désormais se fuir, s’aimer désespérément, se haïr, et c’est toute la fin du troisième chapitre où se clôt l’épisode édénique et où Dieu envoie ses horribles malédictions au couple pécheur. Ces malédictions disent symboliquement, me semble-t-il, la séparation désormais infranchissable entre les deux sexes, la guerre qu’ils se livreront et, plus encore, la guerre entre masculin et féminin, qui peut se tenir au sein d’une même personne.

« Ils seront une seule chair », dit pourtant plus haut la Genèse. Oui, ils seront, plutôt qu’ils ne sont. L’amour véritable n’est pas un donné mais un effort, un devoir-être, une poussée quasi-eschatologique : un jour, ils seront tels, un jour le féminin et le masculin seront réconciliés. Certes ce jour peut venir à tout moment, aujourd’hui[3], mais à condition de laisser naître en soi ce rapport à l’extériorité de l’autre que la dévoration du fruit a voulu effacer.

Souccot vient de s’achever et à sa conclusion, Shemini Atsérèt, ou plutôt Simhat Torah, nous avons lu comme le veut la tradition le début de la parasha, de Beréshit. Souccot est à la fois la célébration de notre être au monde, et la fête messianique par excellence : Zacharie annonçait un temps où toutes les nations de la terre se rendraient à Jérusalem pour célébrer cette fête, la Fête.[4] Fête de fertilité aux fortes résonances païennes et même sexuelles (le loulav et l’étrog ne trompent personne), fête d’humilité où la joie d’être ensemble fait pièce aux forces du désert, Souccot est aussi, et tout logiquement, l’avant-goût d’un temps, d’un temps qui peut survenir à chaque instant et à même la banalité de nos existences, où le féminin et le masculin vivraient en se complétant, dans une passion partagée (« Je suis à mon chéri, sur moi est sa passion »[5], dit la Sulamite, alors que dans la Genèse l’Eternel maudissait la femme, disant : « J’aggraverai tes labeurs et ta grossesse, dans la douleur tu enfanteras des fils ; vers ton homme sera ta passion, et lui te dominera… »[6]), où la réciprocité et l’équité remplaceraient l’ancienne domination : « En ce jour, oracle de l’Eternel, tu m’appelleras : ‘Mon homme’ ; tu ne m’appelleras plus : ‘Mon Maître’[7] ». L’hébreu dit encore « maître » pour « mari »…

A l’origine, on le sait, d’une misogynie séculaire, et même hélas de féminicides qui se perpétuent jusqu’à nos jours – que l’on songe à Daesh –, la tradition monothéiste peut chanter aussi l’espoir d’une dignité égalée, entre la femme guerrière[8] et Jacob, l’homme innocent,[9] d’une chair unique retrouvée, non par l’incorporation de l’autre mais dans le murmure, la caresse, le chant partagé.


[1] Genèse, 1 : 27.
[2] Genèse, 2 : 24.
[3] Sanhédrin, 98a.
[4] Zacharie, 14 : 16-21. C’est la haftara du premier jour de Souccot.
[5] Cantique des Cantiques, 7 : 11.
[6] Genèse, 3 : 16.
[7] Osée, 2 : 18.
[8] Proverbes, 31 : 10.
[9] Genèse, 25 : 27.