Le commentaire de la parasha par David Isaac Haziza

Être libre

« Va vers Pharaon car j’ai endurci son cœur et le cœur de ses serviteurs, afin de placer mes signes, ceux-là, en son sein, et afin que tu racontes aux oreilles de ton fils et du fils de ton fils comment j’ai châtié l’Égypte et les signes que j’y ai déployés ; ainsi vous saurez que je suis l’Éternel. »[1]

Ces mots m’ont toujours étonné et je ne crois pas être le seul. Comme m’étonne plus généralement le fatalisme religieux : comment Dieu peut-il vouloir châtier celui qui ne pouvait agir autrement qu’il ne l’a fait ? Comment peut-on dire « Mektoub », « Tout est écrit d’avance » et vouloir agir, et même lutter ? Le fataliste estime qu’il n’est lui-même qu’un instrument entre les mains de Dieu et que toutes les mauvaises herbes sont là, comme dirait Augustin dans La Cité de Dieu[2], pour mettre en valeur esthétiquement les bonnes – et pour être finalement arrachées. Est-ce la vérité du judaïsme ? Pharaon, un instrument lui-même, un jouet du destin ? Mais alors, comment lui en vouloir ? Et comment oser se dire libre, parler du « temps de notre liberté » lorsque l’on évoque Pessah ?

La vérité est que le judaïsme ne croit ni en un parfait déterminisme ni en une liberté qui serait dépourvue d’ancrage : « Tout est prévu mais la permission est donnée », hakol tsafui vehareshut netuna, enseigne Rabbi Akiva dans les Pirkei Avot[3]. Reshut : « permission, libre arbitre ». Permission au sens halakhique du terme pour commencer. Qu’est-ce que la Torah ? Un monde d’interdictions et d’obligations, ou bien le champ du permis que gardent les interdits et auquel les commandements donnent sens et saveur ? Je penche pour cette seconde approche. On est libre avec et contre, on n’est pas libre dans le vide.

« Le doigt d’Elohim »

Pharaon a le cœur endurci : c’est ainsi qu’il est, de par un enchaînement de causes et d’effets qui remontent à Dieu en tant que Nécessité, le Dieu de Spinoza, le Dieu de la Nature, la Nature même. Le Dieu, en vérité, qu’il connaît pour ainsi dire et que ses propres magiciens appellent « Elohim » au moment de la plaie de la vermine : « C’est le doigt d’Elohim »[4]. Sauf que tous les noms de Dieu ne désignent que différentes dimensions du même (non-)être et que cet Elohim s’appelle aussi YHVH, Dieu du futur et du possible, et que ça, Pharaon ne le voit pas.

Pharaon ne voit que la nécessité, qu’il confond d’ailleurs avec sa liberté… Vous vous en étonnez ? Pourtant, cette confusion est très fréquente, c’est celle de l’enfant qui veut vivre selon des pulsions qu’il ne contrôle pas, c’est celle de tout tyran, c’est celle du violeur qui dit avoir agi poussé par une force qu’il n’a pas su contrôler, ou qui l’a fait parce qu’il en « avait envie », cela revient bel et bien au même : je suis libre, disent ces gens, car je fais ce qu’il me plaît de faire. Un homme qui aurait envie de faire ses besoins et qui serait privé de cette satisfaction toute simple ne serait certes pas libre, mais un homme qui urinerait comme bon lui semblerait le serait-il davantage ? Il obéirait à la nécessité, ni plus ni moins, mais pourrait facilement se croire libre. La liberté authentique consiste en un certain écart avec cette nécessité que, suivie jusqu’au bout, l’on prend trop pour la réalisation d’un libre arbitre alors qu’elle en est précisément l’inverse. Soit dit en passant et pour filer la métaphore scatologique (qu’on me pardonne), celui qui se ferait opérer (tout est imaginable aujourd’hui) pour ne plus jamais avoir à uriner ou déféquer ne serait pas libre non plus : il serait un robot, un robot qui aurait l’apparence de l’homme libre et policé mais un robot quand même. La liberté se tient dans un subtil écart, un dépassement, un équilibre qui est aussi vertige, entre la nécessité et la tentation de s’y soustraire complètement.

Les plaies vont révéler à l’endurci roi d’Égypte une autre dimension du divin, celle du Tétragramme, celle qui, précisément, rend libre qui sait lire les « signes ». C’est ce Dieu qui parle à Moïse au début de Bo : « J’ai endurci le cœur de Pharaon » dit-il en somme, « il n’a plus maintenant qu’à devenir libre ». Lutter contre ses propres pulsions destructrices – ce que le texte appelle précisément son endurcissement du cœur – ou au contraire y succomber. On n’est libre que dans la lutte, on n’est libre qu’en résistant contre l’inertie. Tout est prévu mais la permission est donnée à qui sait la prendre.

Le rite est premier

Notre parasha est institutrice d’un rite, le rite essentiel du judaïsme – avec le Shabbat et la circoncision, me direz-vous : Pessah, fête de la liberté. La dernière nuit des Hébreux en Égypte est déjà appelée ainsi : « c’est la Pâque pour l’Eternel », Pessah l’Hashem[5]. Lors du Séder, on invoquera deux raisons pour expliquer le commandement de la matsa et l’interdiction du hamets, du levain. Le « pain de misère qu’ont mangé nos ancêtres en Pays d’Égypte » et la rapidité avec laquelle les Hébreux durent quitter l’Égypte, la pâte n’ayant alors pu lever, raison qui pour le coup vient aussi de l’Exode[6]. Étonnamment, le fait que les Hébreux aient eu à manger des galettes de pain azyme avec des herbes amères et l’agneau pascal avant même de quitter à la hâte le lieu de leur servitude n’est pas mentionné. N’est-ce pas pourtant remarquable ?

Tout se passe en effet comme si nos ancêtres commémoraient leur départ et leur esclavage alors qu’ils sont encore esclaves et qu’ils sont donc encore en Égypte ! Et tout se passe aussi comme si la sortie d’Égypte avait la matsa pour but et non l’inverse. Pour le coup, c’est l’une des vertus de l’orthodoxie que de comprendre cela au moins intuitivement : le rite est premier. Un vieux Juif réformé me disait un jour que Pessah était pour lui une sorte de Carême ou de Ramadan et plutôt que de s’embarrasser avec les interdits alimentaires qui semblaient le faire rire, il voulait y voir une célébration morale, édifiante, un ensemble d’enseignements sociaux et politiques. Qu’il y ait de cela dans la « fête de la liberté » ne fait aucun doute. Mais pas sans le rite d’une part – et il ne saurait d’autre part y avoir que cela.

Sans le rite, le sens se fige. Sans le rite, l’ouverture d’une interprétation donnée devient dogme. Le rite offre un cadre que l’on transmet et dont le sens se réinvente de génération en génération et d’individu en individu. Ce que l’Éternel enseigne par ces prodiges, ces « signes » commémorés par d’autres « signes », c’est précisément que l’homme se nourrit de signes. Le robot vit dedans sans chercher à les comprendre, à les questionner ou à en jouir. Le faux rebelle veut s’en délester. Le Juif doit les garder et les questionner à la fois : « En quoi cette nuit est-elle différente des autres nuits ? »

Tu es libre si tu as une loi et si tu la discutes

En ce sens il est libre, mais d’une liberté supérieure, qui peut confiner à la révolte mais pas à l’ignorance : « Et les tables étaient l’œuvre d’Elohim et l’écriture, c’était l’écriture d’Elohim, gravée sur les tables[7] : Ne lis pas ‘gravée’ (h’arut) mais ‘liberté’ (h’erut) car nul n’est libre s’il n’est occupé à l’étude de la Torah. »[8] Célèbre enseignement des Pirkei Avot, trop célèbre peut-être puisqu’on nous le dispense comme un dogme idiot, sans questionnement, ce qui est un comble, comme un mantra rassurant. Pourtant, avant de devenir une vérité toute faite d’école juive, cette maxime était une vérité profonde, bouleversante. Tu es libre si tu as une loi à laquelle obéir et te confronter, à questionner, à subvertir le cas échéant. Le texte ne propose-t-il pas de substituer à la fixité de la table mosaïque (il s’agit des tables du Décalogue), le dynamisme de l’« étude de la Torah » ? Tu es libre si tu as une loi et si tu la discutes.

Nous ne sommes pas les héritiers du judaïsme sadducéen, attaché à un étroit scripturalisme, au Pentateuque et aux Écritures mais ignorant de la tradition orale par essence protéiforme, insaisissable, contradictoire, en permanent renouvellement ; mais bien du judaïsme pharisien, de ce judaïsme qui a dit de la Torah qu’elle n’est pas au Ciel et qui admet que deux vérités contradictoires soient également vraies. Judaïsme plus mosaïque en vérité dans son éloignement même de la pureté mosaïque.

Lorsque notre cousin Paul dit dans l’Epître aux Romains[9] que sans la loi il n’y a pas de péché, il dit quelque chose d’assez subversif et d’assez proche au fond de ce que nous disons là – sauf qu’emporté par une terminologie imparfaite, il se trompe et en vient à rejeter la Torah, du moins sa pratique. La loi, argumente-t-il, pousse au vice. Si Dieu me dit de ne pas convoiter, je me mets à convoiter. En fait, un Juif dirait que la loi pousse au questionnement de la loi, à la subversion, au combat contre l’ange – et que tout cela est bon, pourvu qu’on garde la loi, car sans elle, il n’y a plus de lutte, plus de révolte, plus de veille, juste un sommeil long et rassurant.

C’est que le Juif ne désire pas le sommeil des pacifiques, des imbéciles et des chastes mais la veille des guerriers, des savants, des amoureux. Sans une histoire, sans un cadre, ensemble de mythes et de rites que l’on « garde », nul espace pour que cette force se déploie. Sans les commandements que l’on accomplit avant de les interpréter, il n’y a que des squelettes d’interprétations, des spéculations sans vie ni chair. Nul ne sait sous quelle forme l’Exode s’est historiquement produit ; nous savons tous, en revanche, que notre peuple le commémore depuis plus de trois mille ans, sort chaque année et chaque jour d’Égypte, mange sa liberté, l’écrit, la dessine et la chante – et que nul n’a jusqu’à ce jour réussi à l’en priver, ce que les misérables poignardeurs de Marseille et d’ailleurs n’ont toujours pas l’air de comprendre.

© Avraham Pesso, "Tashlich 3"

© Avraham Pesso, « Tashlich 3 »


 

[1] Exode, 10 : 1.
[2] La Cité de Dieu, XI, 18 : « C’est en effet un des plus beaux ornements du discours que l’antithèse, en latin opposition, ou plus exactement contraste. […] Le rapprochement de ces contrastes met en relief la beauté du discours, et la beauté de l’univers ressort de cette éloquente opposition, non de paroles, mais de choses. C’est ce qui est clairement énoncé au livre de l’Ecclésiastique : ‘Le bien est contraire au mal, la mort à la vie, et le pécheur au juste. Contemple toutes les œuvres du Très-Haut, toujours ainsi deux à deux, et l’une contraire à l’autre.’ »
[3] Pirkei Avot, III, 15.
[4] Exode, 8 : 15.
[5] Exode, 12 : 11.
[6] Exode, 12 : 39.
[7] Exode, 32 : 16.
[8] Pirkei Avot, VI, 2.
[9] Cf. Epître aux Romains, 7 : 7.