Le commentaire de la parasha par David Isaac Haziza

Le prochain et l’étranger

« Tu ne haïras pas ton frère en ton cœur. Réprimande, réprimande ton congénère et tu ne porteras pas de péché à cause de lui. Tu ne te vengeras pas, ni ne garderas rancune aux fils de ton peuple. Et tu aimeras ton proche comme toi-même : Je suis l’Éternel. »[1]

« Si un étranger séjourne avec toi, dans votre pays, vous ne le molesterez pas. Comme l’autochtone parmi vous, sera pour vous l’étranger résidant avec vous – et tu l’aimeras comme toi-même, car étrangers vous fûtes au pays d’Égypte : Je suis l’Éternel votre Dieu. »[2]

 Universalisme et particularisme

La parasha de cette semaine contient nombre d’enseignements éthiques essentiels du judaïsme. Au nombre desquels la maxime célèbre et que beaucoup, à tort, croient venue du christianisme, d’aimer son « prochain », son proche, comme soi-même. Mais aussi le commandement de ne causer aucun tort au gèr, à l’étranger, et de l’aimer aussi comme soi-même en souvenir de l’esclavage égyptien.

Dans ces deux maximes se joue la dialectique juive de l’universalisme et du particularisme.

Je propose ici une lecture qui me mettra à dos certains orthodoxes et aussi, bien sûr, tous ceux qui refusent la moindre forme de particularisme.

Certains orthodoxes à cause du sens, très large, qu’en effet je veux donner à ce mot de gèr. La tradition talmudique distingue entre gèr toshav et gèr tsédèk, entre le Gentil qui vit en terre d’Israël sans se convertir mais en admettant les principes noahides, et le Gentil devenu juif, appelé aussi gèr. Cela se fonde évidemment sur la Bible elle-même, où l’on voit par exemple que Ruth reste une « étrangère »[3] après sa conversion ; d’un autre côté, il est évident que tout étranger respecte ou doit respecter, dans son pays d’accueil, un certain nombre de règles, et n’a pas exactement le même traitement que les « autochtones » avant sa propre naturalisation.

Jusqu’à une époque assez tardive du judaïsme, ces distinctions étaient peut-être certainement plus floues qu’aujourd’hui – et il suffit d’ailleurs de voir ce que le Talmud dit des convertis, des prosélytes, pour se rendre compte qu’on était loin, bien loin, de la rigueur administrative d’aujourd’hui !

Quoi qu’il en soit, ce qui m’intéresse est le fondement métaphysique, si j’ose dire, de cette distinction entre amour de l’étranger et amour du prochain. Et je crois qu’il est bon, pour bien le comprendre, d’envisager d’abord l’étranger comme un autre absolu, non pas un prosélyte, ni même un résident obéissant aux lois noahides : les Hébreux étaient-ils convertis à la religion égyptienne ? Obéissaient-ils à ce qui aurait été l’équivalent égyptien des lois noahides ? Le prétendre nous amène à une absurdité. Or, il est bien dit : « Comme l’autochtone parmi vous, sera l’étranger résidant parmi vous – et tu l’aimeras comme toi-même, car étrangers vous fûtes au pays d’Egypte ».

Pourquoi cette distinction alors ? Pourquoi ces deux commandements distincts ? Pourquoi aimer l’étranger est-il différent d’aimer le prochain ?

D’un côté le frère, le « congénère » (‘amit, de ‘am, peuple), le « proche » (re’a). De l’autre le gèr, l’étranger. Le frère, on l’aime et on ne doit pas même le haïr s’il pèche, seule sa faute doit être haïe et réprimandée, de sorte que la communauté n’en porte pas la responsabilité et qu’il puisse s’amender. L’étranger, on l’aime, et on doit prendre soin de ne pas le molester, de ne pas lui faire violence ou l’humilier.

Le parallélisme n’est pas strict. Aimer son prochain, c’est-à-dire ici, l’autre Juif, c’est d’abord ne pas le haïr en son cœur, ne pas nourrir à son endroit de jalousie, de secret ressentiment, ne pas lui garder rancune d’un mal qu’il aurait pu faire. Et c’est lui dire son fait s’il a tort, l’aider à corriger ses actions : point de haine, mais une saine sévérité s’il y a lieu. En d’autres termes, être juif, c’est d’abord « balayer devant sa porte ». Avant de dénoncer les antisémites, regardez vos compagnons juifs et veillez à ne pas porter le poids de leurs fautes.

Il n’en va pas exactement de même pour l’étranger. L’amour qu’on lui porte n’est pas moins intime dans la mesure où il vient aussi du « cœur ». L’Exode le dit ainsi : « vous connaissez le cœur (nefesh) de l’étranger, puisque étrangers vous fûtes au pays d’Égypte »[4]. Mais une distinction, au moins logique, verbale, est bien faite : il y a le proche et l’autre.

Et puis l’étranger, on ne le réprimande pas pour ses fautes : en tout cas, ça n’est pas dit ici explicitement. En revanche il est bien dit qu’on ne doit pas lui porter atteinte, user à son égard de la supériorité, de l’avantage de l’autochtone. Et il est sous-entendu que l’on sera sévèrement jugé si on le fait : « Je suis l’Éternel votre Dieu (Eloheikhem) ». Ajoutons d’ailleurs que ces lois, morales et politiques, prennent tout leur sens lorsque le Juif est maître de son destin et qu’il vit sur sa terre. Lorsqu’il est un citoyen parmi d’autres d’un pays quelconque, ou lorsqu’il est lui-même un étranger, il y a sans doute un principe moral d’amour ou en tout cas de respect de tout homme, découlant comme on va le voir, de l’amour du prochain. Mais ce que le texte nous dit ici, est différent. C’est plutôt : « Lorsque vous êtes en position de force, lorsque vous êtes chez vous, n’abusez pas de votre pouvoir et souvenez-vous que vous avez été aussi étrangers et esclaves. Aimez alors celui qui ne vous ressemble pas et qui est si faible face à vous. »

 C’est la haine qui est première

Le frère, puis le congénère, le proche. Qu’est-ce que l’amour ? Comment se constitue-t-il ? Il y a l’amour du nourrisson pour sa mère, amour de totale dépendance. Il y a l’amour mêlé de respect et de crainte de l’enfant pour ses parents. Il y a l’amour de soi. Mais lisons bien le texte : que nous dit-il ?

Il nous dit que l’amour de son frère est tout sauf évident. Il nous dit qu’il y a d’abord la haine. Les relations entre frères, dans la Bible, sont catastrophiques. Caïn et Abel, Ismaël et Isaac, Esaü et Jacob, les fils de Jacob et leur cadet Joseph, même Myriam et Aaron face à Moïse, les fils de David Amnon et Absalom, Adonias et Salomon… C’est la haine qui est première. Esaü et Jacob se sont haïs dès l’utérus de leur mère.

Et l’on peut remonter plus loin encore. La haine, qu’est-ce à dire ? La haine de qui ? La haine de celui qui me ressemble, la haine de ma propre chair. La Bible nous dit que la haine est d’abord haine de soi. Cela va contre une certaine idée, « bien-pensante », qui aurait cours aujourd’hui. Mais ce n’est pas qu’il y ait une hiérarchie morale à établir, dans un sens ou dans l’autre. Une haine n’est pas pire que l’autre, mais l’une précède, logiquement, ontologiquement, charnellement, l’autre. On nous dit ici que, de même que c’est d’abord soi-même que l’on hait, ou en tout cas cette chair dédoublée en son frère, en son proche, de même c’est elle que l’on doit s’efforcer d’aimer.

Et d’aimer concrètement. Car ici, tout est concret. Pas d’amour indifférencié, pas cette abstraction de l’amour universel. Aimer l’autre, c’est aimer sa laideur, aimer son odeur. « Rompre ton pain à l’affamé, et les pauvres déshérités, les faire venir à ta maison, si tu en vois un nu, le couvrir, et de ta chair ne pas te détourner… »[5] Un amour concret, physique. Eros et Agapè à la fois. Le Talmud comprend d’ailleurs parfois re’a, le « proche », comme faisant référence au conjoint, à celui avec qui on ne forme plus qu’une seule chair, celui dont on partage la couche.

Du fait de la généralisation chrétienne de la notion de prochain, qui commence avec la parabole du Bon Samaritain où le prochain est celui que je rencontre, quel qu’il soit, et qu’il m’est donné d’aider ou à qui il m’est donné d’être reconnaissant, il arrive que se perde cette concrétude charnelle de l’amour. Dans les Frères Karamazov un personnage s’exprime ainsi : « J’aime l’humanité, mais, à ma grande surprise, plus j’aime l’humanité en général, moins j’aime les gens en particulier, comme individus. J’ai plus d’une fois rêvé passionnément de servir l’humanité, […] alors que je ne puis vivre avec personne deux jours de suite dans la même chambre, je le sais par expérience. » L’éthique juive – mais d’ailleurs aussi l’éthique chrétienne en l’espèce, tant qu’elle n’oublie pas d’où elle vient – est refus de ça. Aimer, c’est aimer une chair, odorante, palpable, visible.

Et c’est partir de soi. Partir de sa sphère d’appartenance, de ce monde que je me constitue autour de ma conscience et de mes perceptions. Il ne saurait en être autrement. Un amour sérieux est un amour charnel.

 De soi à soi en passant par l’autre

Et pourtant, je suis le point de départ, pas le point d’arrivée. Aimer, c’est aimer l’autre comme soi-même, mais c’est quand même aimer l’autre. Partir de soi car je dois être un terme face à un autre terme : « Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? », interrogeait Hillel selon les Pirké Avot. Pas de relation dans la fusion : la séparation d’abord. Mais si je m’arrête là, « si je ne suis que pour moi, que suis-je ? ».

Réponse : je suis moi, mais pas encore dans le plein sens du terme, car c’est l’autre qui me fait pleinement être, me déployer, me raconter, me connaître, entrer dans l’histoire et dans le temps : « Si ce n’est maintenant, quand ? » Terence Cave, le grand érudit britannique qui a écrit notamment sur Montaigne et Pascal, a montré qu’en français, le mot « moi », comme pronom et comme nom, était apparu et s’était généralisé à partir de Montaigne justement, et dans les textes où celui-ci évoque son amitié pour La Boétie et la mort de cet ami. Je dois être face à l’autre, sans quoi nul dialogue n’est possible, mais c’est ce dialogue qui va me faire être moi, qui va me donner une personnalité riche et belle.

Dans la Genèse, Adam doit nommer Ève avant de se nommer lui-même : la conscience qu’il avait auparavant de lui-même était une conscience fruste, facile. Il était tout en lui-même, androgyne, un être sans manque. Puis Dieu a séparé en lui le masculin et le féminin, et cette altérité lui a permis de mieux se connaître.

De soi à l’autre et retour. De soi à soi en passant par l’autre. De l’autre à soi, de soi à l’autre. Le judaïsme a ici beaucoup à enseigner à notre époque. La mode est de plus en plus à la haine ou au mépris de soi au nom d’un hypothétique amour de l’autre. Nombreux sont aux États-Unis les étudiants qui pensent qu’on n’a pas à étudier Platon ou Shakespeare et qu’il faudrait avoir le choix entre ces « Dead White Males » et tous les savoirs venus d’ailleurs. Ils croient qu’à raison d’un semestre de « philosophie bantoue » ou indienne, ils seront eux-mêmes un peu bantous ou indiens, si d’ailleurs ils ne l’étaient pas déjà quoique nés au fin fond du Minnesota.

À cela le judaïsme dit : non. On ne choisit pas sa famille. On ne choisit pas l’utérus où l’on séjourne neuf mois. On ne choisit pas sa chair, le pays où l’on est né, ses ancêtres, sa culture. Et c’est de là qu’on se constitue, pas d’ailleurs. Et plus on élucide ses propres croyances, ses propres valeurs, son propre rapport à sa culture d’origine, souvent inconscient, plus on est en mesure de s’en affranchir. Ou de l’offrir à l’autre en même temps qu’il offre, lui, ce qu’il est. Et donc s’enrichir à son contact – et réciproquement. Voilà ce qu’est un dialogue, un dialogue terme à terme, un dialogue franc, un dialogue sérieux. Non, je ne serai jamais ce que je ne suis pas, mais je peux aimer et dialoguer avec celui que je ne suis pas, à condition de savoir qui je suis et de m’aimer moi-même.

Tenou’a vous recommande vivement, sur ce sujet, de relire le numéro de l’hiver 2015-2016: « Car vous avez été étrangers »

[1] Lévitique, 19 : 17-18.
[2] Lévitique, 19 : 33-34.
[3] Ruth, 2 : 10.
[4] Exode, 23 : 9.
[5] Isaïe, 58 : 7.