Parasha Vayéra: « Le juge de toute la terre… »

David Isaac Haziza, qui participe régulièrement à Tenou’a, inaugure ici une série de commentaires sur la parasha de la semaine.

« Et il arriva après ces faits qu’Elohim éprouva Abraham, et il lui dit : ‘Abraham !’ Et Abraham répondit : ‘Me voici.’ »

Chacun connaît ces mots de Vayéra[1], qui sont aussi ceux lus à Rosh Hashana, ceux rappelés par la liturgie quotidienne, ceux qui hantent toute conscience monothéiste. Les exemples ne manquent pas, de Caravage à Wilfred Owen (« Offer the Ram of Pride instead of him. / But the old man would not so, but slew his son, / And half the seed of Europe, one by one.… »), de Rembrandt à Kierkegaard, Dostoïevski, Camus, du cinéma israélien[2] à Leonard Cohen. Sans parler de l’Islam dont la fête la plus importante commémore le quasi-sacrifice offert par Abraham. Je propose ici quelques réflexions assez libres, suggérées ou inspirées par ces versets.

La ressemblance entre Abraham et Job a souvent été soulignée. La bibliste Judy Klitsner a exposé un certain nombre d’échos qui ne peuvent être dus au hasard et qui feraient du Livre de Job une sorte de relecture subversive de la Akéda[3]. Cette intuition est en vérité très ancienne. Un célèbre midrash rapporté dans le traité Sanhédrin[4] au nom de Rabbi Yossé ben Zimra, l’un des derniers tannaïm, met en scène le Satan agissant pour Abraham comme il le fait pour Job dans la Bible, accusant le patriarche devant l’Eternel puis allant le tenter sur le chemin du Mont Moriah. Cette idée se retrouve ailleurs, et probablement dans des sources antérieures, comme dans le Livre des Jubilés, où Satan, ou plutôt le « Prince Mastéma », cherche de même à discréditer le serviteur de l’Eternel et se retrouve donc à l’origine de cette suprême épreuve.

Dans notre midrash, le Satan commence par pointer la négligence d’Abraham qui n’a pas offert à l’Eternel le moindre sacrifice lors de la fête donnée pour le sevrage d’Isaac (Genèse, 21 : 8). Dieu, confiant dans son serviteur, répond qu’Abraham n’est pas coupable de négligence et qu’il lui sacrifierait même son fils chéri.

Après ce « Prologue au Ciel », après l’appel qui en résulte et le fameux « Hineni », « Me voici », la Gemara va faire de Satan l’interlocuteur d’Abraham lui-même : il va en effet le tenter directement, mais non plus avec les mots que lui prête le Livre de Job, plutôt avec ceux que le livre en question prête à…l’« ami » de Job, Eliphaz ! C’est en effet à peu près le début du discours de ce dernier que notre passage met dans la bouche du Tentateur. « Si l’on essaie de te répliquer, tu en seras peut-être contrarié ; mais qui peut contenir ses paroles? Certes, tu as fait la leçon à bien des gens; des bras qui tombaient de lassitude, tu les fortifiais. Tes paroles relevaient celui qui trébuchait. Et maintenant que le malheur te visite, tu te décourages ! » Abraham répond en protestant de son innocence et de sa piété.

Assez étrangement, le Satan ne souhaite pas explicitement qu’Abraham se détourne de son acte de foi comme ce sera le cas dans le très chrétien Abraham sacrifiant[5] de Théodore de Bèze, qui mettra aussi en scène, hasard ou influence, le personnage de Satan. Soit l’Adversaire se moque d’Abraham et de sa souffrance pour effectivement le « tenter », le détourner d’accomplir le sacrifice de son fils, soit il l’y pousse au contraire, ridiculisant ses protestations. Vous me direz qu’Abraham ne proteste pas. Pourtant il est bien difficile d’imaginer qu’il n’ait pas gémi, au moins intérieurement. Cette détresse, ce début de révolte peut-être, est tue et par le texte de la Genèse et par le Talmud – mais nous, lecteurs, la lisons entre les lignes car nous savons qu’Eliphaz qui prête ici ses mots au Satan ne parle à Job en ces termes qu’après que celui-ci a commencé de s’élever contre son sort… C’est donc la lecture que je choisis : le Satan trompe Abraham et le pousse au fanatisme. « Allons, sois un homme, ne pleure pas sur ton sort ! », lui dit-il en quelque sorte. « Montre de quoi un croyant est capable ! »

On me rétorquera que le Talmud continue en faisant dire au Satan qu’il a vu qu’Isaac ne mourrait pas. Cet oracle sonnerait alors comme un « A quoi bon te fatiguer, Abraham, à obéir à Dieu puisqu’il se moque de toi ? » Ma lecture est autre. Isaac toujours vivant quoique sacrifié, comme si un bélier avait été offert à sa place : n’est-ce pas tout simplement aujourd’hui encore le fantasme de tous ceux qui répètent ce sacrifice aussi odieux qu’absurde ? Et quand Abraham dit qu’on ne croit pas le menteur même lorsqu’il dit la vérité, je n’y vois pas tant du dédain à l’égard du Satan qu’une allusion, toujours, à cette foi du charbonnier qu’une fois n’est pas coutume Satan est en charge de défendre. Il ne dit pas, lui, Abraham, qu’il ne le croit pas, mais plutôt qu’il s’apprête à accomplir un acte absurde et diabolique aux yeux de tous.

Pécher par excès de piété et de soumission

Oui, la stratégie du Satan est bien de faire pécher Abraham, mais par excès de piété et de soumission, non par doute ou révolte. Satan est Eliphaz de Teïman, l’ami bigot de Job. Satan, un croyant ? Ce n’est pas si difficile à avaler, je crois : notre monde est hélas plein de croyants parfaitement dignes de l’Adversaire, prêts à sacrifier leur progéniture et celle des autres.

Un autre passage du Talmud pourrait bien me donner raison, une véritable bombe théologique qui se trouve au début du traité Taanit[6]. Son contexte halakhique est celui de la prière pour la pluie que l’on fait à Shemini Atsérèt et du temps qui lui est approprié ; la bombe explose après un développement sur les prières et vœux inconsidérés, faits par rage, fanatisme ou sans y penser. On nous dit que lorsque Jérémie évoque un sacrifice « que je n’ai pas prescrit, dont je n’ai point parlé et qui n’est pas monté à ma pensée (libi) » (Jérémie, 19 : 5), il s’agit respectivement de l’immolation par le roi de Moab de son propre fils au Second Livre des Rois – et vraisemblablement des sacrifices humains exécutés à l’imitation de leurs voisins par les Israélites, en somme de l’idolâtrie pure ; du sacrifice de la fille de Jephté – œuvre du fanatisme ignorant, mais israélite ; et de la Ligature d’Isaac !

Dans ce dernier cas, Abraham est prophète, Dieu lui parle, mais le problème serait qu’il ne comprend pas, qu’il interprète mal sa parole. Il l’interprète, suggèrera Rashi, trop littéralement. Et en effet, il n’est pas venu à l’idée de l’Eternel qu’on dût immoler un être humain ; pourtant, l’homme pieux qu’est Abraham, « tenté » par un Adversaire pousse-au-crime, va s’attacher à l’écorce du mot divin plutôt qu’à son cœur et commettre l’irréparable ou peu s’en faut. Contrairement au cas de Jephté, il y a bien eu un échange avec Dieu, mais cet échange donne lieu à un monstrueux malentendu qui ferait presque ressembler le premier monothéiste à l’idolâtre roi de Moab mentionné dans la même sugya.

Revenons au midrash rapporté par Sanhédrin. Je n’ai pas encore parlé du contexte dans lequel il intervient et ce contexte, pourtant, importe réellement. Nous sommes partis d’une discussion sur le châtiment réservé aux faux prophètes et sur le problème de la parole prophétique. Il est avancé que les prophètes véritables ont des signes qui les annoncent et les justifient. Abraham pourtant n’a pas de signe à présenter à Isaac : celui-ci devait-il accepter d’être offert en holocauste alors qu’il pouvait franchement douter de ce que Dieu avait parlé à son père ?

Parallèlement à Abraham est donné l’exemple de Mikhayahou, prophète du temps d’Achab roi d’Israël et de Josaphat roi de Juda[7]. Achab veut faire la guerre contre Ramot en Galaad, en Jordanie actuelle, parce que c’est un bout du territoire de la Tribu de Manassé, et donc de son royaume. Tous ses « prophètes » l’y encouragent, sauf Mikhayahou qui, pour avoir parlé sans se plier à l’impératif politique du roi, est molesté et jeté en prison. Il a beau assurer avoir vu qu’un mauvais esprit les inspirait pour provoquer la ruine d’Achab en le poussant à l’irrédentisme et à la guerre, il n’est pas écouté. Mépriser ainsi la parole d’un prophète, dit la Mishna, est un crime. Mais, réplique-t-on dans notre Gemara, comment s’assurer qu’une parole est prophétique ? C’est que le prophète émet le plus souvent des signes surnaturels. Mais pas Mikhayahou ! Dans son cas, on savait qu’il était prophète, et de même pour Abraham…

Le prophète est seul

Abraham avait donc raison ? Je prétends le contraire et j’y insiste. Plus haut dans notre sugya, l’histoire d’Achab, Josaphat et Mikhayahou est étudiée longuement. Le rival de cet infortuné prophète est Sédécias, qui se fabrique une manière de « signe » pour pousser le roi et son peuple à la guerre. Et un maître d’interroger : était-il vraiment coupable ? Pouvait-il faire autrement que de prophétiser ainsi dès lors qu’il était possédé d’un mauvais esprit ? Quelle est donc sa faute ? Sa faute est qu’il aurait dû voir que sa prophétie et celles des autres étaient toutes fausses. Comment donc ?

La réponse à cette question est stupéfiante : les faux prophètes parlaient tous la même langue, disaient tous la même chose, et c’est à ça qu’on pouvait les reconnaître.

En effet, poursuit-on, les prophètes disent parfois des choses similaires mais ils le disent dans des langages différents, leurs styles, leurs mots divergent. Si Jérémie et Obadia visent la même chose, ils ne le diront pas de manière identique car il doit toujours y avoir plus dans la parole prophétique que son sens immédiat. Et puis la réalité divine est infinie : un langage unique, fantasme babélique, ne saurait lui convenir. Inutile de dire que pour les auteurs du Talmud, affirmer que les mots divergent, c’est aussi miner l’idée d’une identité de contenu : les prophéties peuvent se ressembler ou se rejoindre mais elles ne disent pas la même chose, parfois même elles se contredisent. Le prophète ne hurle ni avec les loups ni avec les autres prophètes. Il est seul : on n’a pas raison quand on veut ce que veut la meute.

Et Abraham dans tout ça ? Eh bien ! Si la Halakha avait existé en tant que telle au temps du patriarche, Isaac aurait peut-être bien dû l’écouter : le statut de son père était aussi connu que celui de Mikhayahou allait l’être au temps d’Achab. Sauf à lire l’épisode de la Akéda avec en tête la lecture qu’en propose explicitement Taanit et que je suggère de tirer de notre midrash même : Abraham a eu tort. Abraham a eu tort de ne pas se rendre compte que l’esprit mauvais prend parfois l’apparence du divin. Qu’une parole divine lue ou écoutée sans attention à ses diverses facettes, à sa différance en somme, est source d’erreur et de violence.

Abraham devait se révolter. Comme il l’avait fait en apprenant le sort de Sodome, s’avançant contre Dieu, le défiant en questionnant son décret : « Le juge de toute la terre agirait-il injustement ? » (Genèse, 18 : 25) Poussé par un adversaire au langage de bigot, il a tu la révolte qui murmurait en lui dès lors qu’il s’agissait de son fils, d’Isaac.

Le juge de toute la terre… Là encore, comment ne pas penser à Job ? « Si un cataclysme tue soudainement, de l’épreuve des innocents il se rit. La terre, il l’a livrée aux mains du méchant, la face de ses juges, il la voile. Si ce n’est lui, qui donc ? » (Job, 9 : 23-24) Abraham serait face au désastre de Sodome un Job accompli, mais un Job raté face au supplice de son propre fils. Il est en tout cas très certainement hanté par la révolte de cet autre juste, autant qu’il hantera la sienne (il n’y a pas d’avant et pas d’après ici). Mais surtout, leur double révolte sera bien le spectre du judaïsme. Cette voix accusatrice d’Abraham (celle qu’il a manqué d’avoir au moment crucial, faute d’avoir su interroger le décret trop faussement univoque) est celle de Job comme elle sera celle de l’hérétique Elisha ben Avuya, Aher, s’écriant  à la vue de l’innocent martyrisé : « Leit din veleit dayan », « Il n’est ni justice ni juge. »

Il faut croire aux fantômes, le passage que nous avons évoqué ne parle que de ça : le souffle, l’esprit, la mémoire spectrale. De quel esprit fut possédé Sédécias le faux prophète ? Du juste Naboth, répond Rabbi Yohanan, celui dont Achab a spolié la vigne et qu’il a fait tuer. C’est lui qui anime Sédécias en vue de la ruine du tyran, c’est le fantôme de Naboth qui se venge, dit le midrash.

La spectralité n’est ni bonne en soi, ni mauvaise, elle est là, au creux de la vie et du sens, tantôt vengeresse, tantôt rassurante, appel, question ou cri. En a-t-on fini avec le fantôme d’Aher ? Non pas. Vous le trouverez à chaque fois qu’un Juif criera sa haine pour « cette création où des enfants sont torturés » : oui, il y a un peu d’Elisha ben Avuya dans le Rieux de La Peste, il n’y a même pas besoin d’être juif. Il posséda Menahem Mendel de Kotzk, il murmure entre les lignes d’Isaac Bashevis Singer, de Joseph Roth et de Philip Roth, il se réincarne dans le vieux professeur Louis Levy de Crimes et délits, il est la culpabilité de Valse avec Bachir, pleurant sur l’innocence bafouée d’un autre peuple, d’autres enfants non moins innocents, il se réincarne encore dans le rabbin apikores, le renégat de Fils de Saül .[8] Maître de Rabbi Meïr, le tanna dont les enseignements, séminaux s’il en est, ne portent pas de nom, il est aussi, également, dans le silence de la Mishna et du Talmud, animant même les plus pieuses de nos bouches.

David Isaac Haziza

 [1] Genèse, 22 : 1.
[2] Des films tels que My father, my lord ou Beaufort en sont des relectures contemporaines.
[3] http://thetorah.com/the-book-of-job-and-its-paradoxical-relationship-with-the-akedah/
[4] Sanhédrin, 89b.
[5] Première tragédie de langue française, écrite au XVIe siècle.
[6] Taanit, 4a.
[7] II Rois, 22.
[8] Le héros du film ne serait-il pas, lui, le double et l’opposé d’Abraham offrant son fils ?
Sacrifice © Menashe Kadishman

Sacrifice of Isaac © Menashe Kadishman