Israël et l’apocalypse à venir
Le troisième temple, de Yishai Sarid

par David Isaac Haziza

Il est des livres dont la lecture meurtrit. D’autres dont la lecture sauve. Le troisième temple, récemment paru chez Actes Sud dans une traduction française de Rosie Pinhas-Delpuech, meurtrit, c’est sûr. Peut-être sauvera-t-il aussi. En tout cas, un événement s’est produit dans la littérature hébraïque, dans la littérature mondiale, un événement qui fera date.

Le troisième temple, c’est le récit à la première personne d’une plongée dans l’abîme de la foi : l’État d’Israël est devenu une monarchie théocratique, le Temple a été reconstruit, les mosquées détruites, le Sanhédrin ressuscité condamne déviants, criminels ou blasphémateurs à mort, les « Amalécites » sont exterminés ou systématiquement expulsés, les sacrifices ont été réinstaurés. Théocratique, c’est d’ailleurs au sens strict qu’il faut ici entendre ce mot : le roi ne se prétend pas « Messie fils de David », c’est d’abord un kohen, un prêtre, et l’alliance de la royauté et du sacerdoce[1] fait penser à la monarchie hasmonéenne.

Jonathan, le fils cadet de ce roi, lourdement estropié lors d’une attaque terroriste, nous raconte ainsi le quotidien d’un État à la fois futuriste et bizarrement archaïque. L’Israël dystopique de Sarid combine en effet le fanatisme sauvage de l’Abistan (2084) à l’asepsie robotique du Meilleur des mondes ou d’Orwell : la population y est abrutie de télévision, la vidéosurveillance quadrille l’ensemble du territoire, la population conforme à une définition étroitement génétique du judaïsme y soumet sa progéniture à l’implantation de plaques d’identification informatique. D’un autre côté, le pays vient de connaître une guerre nucléaire ravageuse et tandis que les survivants de Tel Aviv mettent au monde des enfants difformes, une grande partie des habitants se presse sur le parvis du sanctuaire pour offrir en sacrifice les prémisses de ses misérables ressources. Le pire, en somme, de notre monde s’allie dans ce pays qu’on voudrait ne jamais voir naître, et que nous rend pourtant plus vrai que nature le long cauchemar romanesque de Sarid : la brutalité religieuse et celle des robots, la bestialité humaine et la nature immolée.

Cependant, Sarid ne se borne pas à nous dire qu’il y a danger du côté du millénarisme sioniste, ou même dans l’attente juive traditionnelle, réelle ou feinte, de la reconstruction du Temple. Si son livre est nécessaire, ça n’est pas seulement parce qu’il met sous la plume du rabbin Tseruya des horreurs réellement prononcées naguère par un Tsvi Yehuda Kook, un Mordekhai Eliyahu, un Meir Kahane, ou aujourd’hui par un Yitzhak Ginzburg, un Dov Lior, un Shlomo Aviner, des horreurs fondées dans une compréhension étroite ou abusive de la Halakha et des Écritures : « La vie d’un goy ne pèse pas l’ongle du petit doigt d’un Juif », enseigne notamment le sanglant saint homme.

Ca n’est pas seulement qu’il dresse, subtilement et tout en adoptant la perspective naïve d’un garçon privé de presque tous les savoirs, le portrait d’une société morcelée, qu’il sait par exemple distinguer pour nous entre les courants du judaïsme contemporain, montrant les hardalim, religieux ultranationalistes, aux prises avec les laïcs mais aussi avec les haredim : « Mon père ne pouvait pas supporter le profil d’exilés de ces jeunes gens, le dos voûté, la pâleur maladive, leurs mains délicates et faibles de jeunes filles. » Ni seulement qu’il parvient à incorporer à son intrigue de ces Juifs riches et plus libéraux se rachetant une conscience en stipendiant les fanatiques du sanctuaire : n’est-ce pas ainsi qu’est né le « Temple Institute » ou même que quantité de yeshivot aux valeurs plus que contestables continuent d’exister ? Il expose à la fois, ce faisant, l’hypocrisie institutionnelle et la sincérité, plus à craindre si c’est possible, des modestes croyants. Mais pourtant, non, l’essentiel n’est pas là.

C’est plutôt le désir d’absolu, sourd ou éclatant, de cette génération privée d’âme, et c’est en même temps la robotisation du religieux : Daesh pousse cette logique à son comble avec ses mariages par Skype mais pour certains, la Halakha elle-même n’est plus désormais autre chose qu’une sordide comptabilité des mitsvot, être quitte ou ne pas l’être, fût-ce au prix du cœur, au prix du beau, du taam, au prix du rite et de sa magie. Parfois au prix de la dignité humaine. C’est que Sarid, allant plus loin qu’Amos Kenan dans La route d’Ein Harod, la dystopie fondatrice de la littérature israélienne,[2] ne se contente pas non plus de désigner le penchant autoritaire ou le rapport névrotique aux mythes nationaux de son peuple et de son armée : il dépeint les tensions d’une société complexe, certes, mais son mérite, littéraire et juif, c’est surtout d’avoir su plonger au cœur de la question religieuse – et plus précisément, de la question du Temple.

Pourquoi les sacrifices ? La réponse proposée, si c’est bien une réponse, est romanesque. Sans didactisme, Sarid tente de comprendre, de sentir, de montrer. Les sacrifices sont à la fois le cœur du monothéisme abrahamique, l’âme du judaïsme – et son autre : religion de vie, aimons-nous à dire, notamment face aux crimes du christianisme ou de l’islam. Reste que trois fois par jour, les Juifs pieux prient pour la reconstruction du Temple. Certains, quotidiennement, lisent l’ordre des korbanot. L’office des fêtes est structuré autour d’eux, le Moussaf énumérant pour chaque solennité la liste des offrandes appropriées. Et qu’est-ce que Pessah sinon, avant tout, le sacrifice d’un agneau ? Hanoucca sinon la commémoration de la dédicace du Temple, purifié de la souillure grecque par les Maccabées et prêt à recevoir à nouveau les holocaustes des Juifs ? L’antique Souccot sinon le moment d’une gigantesque hécatombe ? Yom Kippour sinon l’expiation des péchés par l’envoi du bouc émissaire « à Azazel » ? J’en passe bien sûr. Notre abattage rituel n’est lui-même qu’un vestige de ces anciennes règles mais il y a plus : la pensée sacrificielle commence avec la possibilité du sacrifice humain, dont, là aussi, nous gardons (que cela plaise ou non) plus d’une trace, que ce soit la martyrologie de Kippour et de Tisha beAv, le souvenir d’Amalec – voué à l’extermination et à l’anathème – ou encore la circoncision. Bien sûr, Abraham renonce finalement au meurtre de son fils, mais on connaît le midrash – si populaire du temps des Croisades chez les Juifs de la vallée du Rhin et encore évoqué de nos jours dans la liturgie de Rosh Ha-Shana – selon lequel Isaac fut en fait vraiment sacrifié.

La théologie sacrificielle fait de Dieu un être à moitié incarné : les fidèles, dit Jonathan, « sentent presque la proximité corporelle de la Shekhina » lorsqu’ils viennent sacrifier. Girard dirait que le sacrifice constitue Dieu en le « nourrissant ». Le Zohar ne dirait d’ailleurs peut-être pas autre chose. Mais cette théologie fait aussi du mal (partiellement et obscurément identifié à la divinité) une substance qui ne se combat que par le sang, le feu, la mort. Par le mal même donc ! Le sang appelle le sang, dit Eschyle. Quoi de plus naturel, partant, que les sacrifices humains ? Comme le relève si brillamment Joseph de Maistre, les victimes animales ne sont offertes qu’en substitut des humains, et en fonction de leur propres caractéristiques humaines : l’agneau est l’idéal du sacrifiant, et voilà pourquoi l’on n’immole pas de bêtes fauves. C’est là l’histoire de la violence et du sacré, irrémédiablement liés, et de quelque religion que l’on parle. Or, que Dieu existe ou non, qu’il y en ait un ou plusieurs, le religieux lui-même est partout.

En même temps, Le troisième temple enregistre la marche à la transcendance et à l’abstention du sang versé, qui travaille toutes les grandes religions et le judaïsme en premier lieu. « Qu’avait-il à faire d’un tas d’organes brûlés, arrachés à un si bel animal ? » s’interroge Jonathan au sujet de l’Éternel. La Shekhina lui répondra, tranchante : « Il est en colère contre ton père qui s’est transformé en dieu de chair et de sang… et qui a oublié que Yahvé est le Dieu des cieux et de la terre, des ouragans et des éclairs, des étoiles et des soleils… alors que chez vous, il est enchaîné à un rocher, prisonnier entre quatre murs. Il n’a pas envie de vos sacrifices. Il veut être libéré. » Où se croisent l’inspiration prophétique, foncièrement anti-sacerdotale (« Que m’est la masse de vos offrandes ? dit YHVH. Je suis repu des montées de béliers, de la graisse des victimes ! Le sang des taureaux, des agneaux, des boucs, je n’en veux pas ! »[3]) et celle, paradoxalement, des révoltés du sionisme : Tchernikhovsky reprochait aux Juifs pieux d’avoir enfermé le Dieu vigoureux des déserts « dans les lanières de leurs tefilin », comme on ferait d’un esclave. Néanmoins, le dilemme ne sera jamais vraiment résolu. Un Dieu de chair, un Dieu d’esprit ? Un Dieu de l’espace, du temps, des espaces, d’un seul, du corps, de l’âme ? Qui préfère les holocaustes (« devenir une odeur devant Dieu, au lieu d’être mangé par des bouches grossières, digéré par des entrailles et être expulsé du corps dans la puanteur ») ou bien les shelamim, ces offrandes partagées avec les fidèles ? Ou encore pas d’offrande du tout ? Le monologue de Jonathan ne choisira pas, laissant le Juif qui le lit, et tout croyant, face à face avec son insuffisance.

Le troisième temple est animé d’une puissance visionnaire inouïe. Ses images vous percent le cœur, elles vous hantent. On songe à Orwell et au Sansal de 2084, je l’ai dit. Évidemment aussi au Houellebecq de Soumission. Mais peut-être surtout au Bruit et la fureur, à l’Absalon de Faulkner, au sadisme d’un Baudelaire ou de Lautréamont, à Euripide. Cette odeur de chair brûlée, de viscères, d’encens, l’agonie des bêtes et leurs regards de terreur, le cerf immolé (bizarrerie halakhique, splendeur littéraire), les flammes de l’autel se reflétant dans les yeux des kohanim affairés, la copulation divine derrière le voile du sanctuaire, l’émasculation du héros, pauvre Quasimodo juif dont l’amour de jeunesse épousera le vénéré père, le sacrifice final, les foules exsangues, les fidèles harcelés par le péché, voilà la littérature au plus grandiose de sa force.

Et c’est la Bible bien sûr, c’est le Talmud, c’est la littérature apocalyptique, Ezéchiel, Daniel, Hénoch, Jean, Qumran, c’est la théurgie du Zohar, c’est l’eschatologie à côté de la froide rationalité normative de Maïmonide : parce que ce livre est l’interrogation la plus vibrante portée ces dernières années sur l’essence du judaïsme, les Juifs, qu’ils soient laïques ou religieux, doivent à mon avis se faire un devoir de le lire ; les autres parce qu’il n’est rien de plus universel que le mystérieux langage des sacrifices. Et chacun parce que Le troisième temple, (anti-)apocalypse du XXIe siècle, est un roman obsédant, qui sauve en dévastant à jamais certitudes et confort.


[1] Halakhiquement problématique mais sanctionnée, entre autres, par Maïmonide. Voir par exemple son Mishné Torah, Hilkhot Hanoucca, III, 1, et surtout Hilkhot melakhim, I, 8.
[2] Roman toujours indispensable, à l’écriture hallucinatoire, il fut traduit en français par Christiane Rochefort, dont Kenan était le compagnon.
[3] Isaïe, 1 : 11. Thème récurrent chez les prophètes. Voir aussi Jérémie ou le Psalmiste : « Mangé-je la chair des taureaux ? Et le sang des boucs, je le bois ? » (Psaumes, 50 : 13)