Comme un voyage d’été, Tenou’a vous invite à (re)lire des pépites de numéros passés, sur la plage, au bord d’un ruisseau ou en terrasse d’un café amical.

République: T’aimer toujours?

Émilie Frèche

Article paru dans le numéro 163, printemps 2016: Lettres à la France

Écrivaine et scénariste, Émilie Frèche s’engage dans la lutte contre le racisme et l’antisémitisme.
Elle a notamment signé le documentaire 24 Jours, la vérité sur la mort d’Ilan Halimi, et écrit Vivre ensemble (Stock, 2018) ou La Mort d’un pote (Panama, 2006).


Chère France,

Du plus loin que je me souvienne, je me suis toujours demandé pourquoi, après la guerre, et alors qu’elle avait été envoyée dans les camps par ta police, la famille de ma mère avait choisi de se réinstaller sur ta terre. Pouvait-elle encore avoir confiance en toi ? T’aimer toujours ? Aimer tes côtes, tes vallons, tes fleuves, tes régions ? Oui, sans doute autant que ta cuisine qui, grâce au Ciel, avait éduqué leur palais un peu mieux que la carpe farcie de leur shtetl natal, car en une génération à peine, tout cela, les ciels et les toits de Paris, les colonnes Morris, les façades haussmanniennes, le bruit des talons des femmes sur les trottoirs et la gouaille des garçons de café avaient nourri leur être au plus profond, et fait qu’ils se sentaient chez toi chez eux. Ainsi, revenant du pire, ils avaient eu – maintenant je le sais, je le comprends – le sentiment de rentrer à la maison. Les hommes n’habitent jamais leurs pays, ce sont leurs pays qui les habitent. Ce sont leur langue, leur culture, et il me semble que la tienne, depuis longtemps déjà, au fin fond de leur Europe centrale, coulait dans leurs veines. Parce que tu étais un rêve, un idéal. Parce que tu étais ce pays, unique et premier dans le monde, à avoir émancipé les Juifs et fait d’eux des citoyens à part entière. Tu étais donc, au fond, bien plus qu’un pays mais une idée, une philosophie selon laquelle tous les hommes naissent libres et égaux en droits, tu étais Les Lumières. Or ce sont précisément ces lumières-là que le gouvernement de Vichy aura voulu détruire en envoyant ses juifs dans les chambres à gaz, et que les nouveaux bourreaux d’aujourd’hui, les islamistes radicaux, ont tenté d’éteindre dans les attaques des 7 et 9 janvier et 13 novembre 2015. Seulement, il est bien plus difficile de supprimer des idées qu’un pays, ce que nos ennemis n’ont peut-être pas mesuré… Car les idées, qu’ils se le disent – circulent. Les idées voyagent, s’apprennent, se partagent, se transmettent, voilà sans doute la grande leçon que le judaïsme peut apporter à la France. Pendant des siècles, ce peuple n’avait pas de terre, mais un Livre, et en dépit de toutes les tentatives d’éradication dont il a fait l’objet, cela ne l’a pas empêché de s’épanouir. Aujourd’hui, nous avons été touchés sur notre propre sol.

Nous avons mal à nos morts. Ils nous manquent et nous les pleurons. Mais si nous voulons vivre, nous n’avons pas d’autre choix que de nous tenir debout, et comme les Juifs ont enseigné à leurs enfants que la Torah les mettrait toujours sur le chemin du bonheur, transmettons aux nôtres les valeurs de la République. Disons-leur qu’elles sont une immense richesse, un cadeau. Et faisons d’eux tous, d’où qu’ils viennent et quoi qu’ils soient, blacks, blancs, beurs, chrétiens, juifs, musulmans, athées, les gardiens de ce bien précieux. Ainsi seulement toi, mon pays, tu ne mourras jamais, et à l’autre bout du monde tu resteras cette lumière dans la nuit des opprimés, qui le soir, en te rêvant, s’imagineront heureux comme Dieu en France.

Image en tête de cette page: © Orit Gafni