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Quatrième bougie

Avec Marranisme: Traduire pour (se) cacher, le rédacteur en chef de Tenou’a, Antoine Strobel-Dahan, vous découvre quelques unes des brillantes stratégies marranes pour que survive le judaïsme portugais.

Marranisme
TRADUIRE POUR (SE) CACHER

Antoine Strobel-Dahan, rédacteur en chef de Tenou’a
Paru en décembre 2011 dans le numéro 146 de Tenou’a: Traduire, l’entre-deux du judaïsme

Ils ont été fantasmés ou niés, ils ont été folklorisés, étudiés, photographiés, visités, romancés. Mais jamais ils n’ont été saisis. Les marranes ont nourri une littérature fictionnelle et savante prolixe mais, finalement, ils ont encore gagné : ils n’ont pas été décryptés.

L’histoire de ces Juifs, espagnols ou portugais, convertis de force au Portugal à partir de 1497, s’écrit à l’encre sympathique. Indéchiffrables, les quelques uns qui, parmi eux, choisirent de «judaïser »,dans l’intimité secrète du foyer, parfois même dans l’intimité del’individu, ceux qu’on appelle marranes.

C’est que personne, dans cette histoire, n’avait de logique. Ni le jeune roi Manuel qui choisit d’interdire le judaïsme, sous la pression de la couronne espagnole, tout autant que l’émigration des Juifs, forçant ceux-ci à se convertir dans ce qui, faute d’alternative, ne pouvait être qu’une mascarade. Ni l’Inquisition qui, obsédée par la pureté, n’hésitât pas à précipiter tant d’« anciens » ou de « nouveaux » chrétiens par elle jugés douteux dans les bras d’une dissidence à laquelle rien ne les destinait. Ni les Juifs, conversos malgré eux, privés de foi, mais qui en conçurent pour la première fois la possibilité d’une modernité. Ni ces marranes, ces judaïsants qui, par refus d’un universalisme monolithique et stérile, et par amour de Dieu, créèrent et poursuivirent, cinq siècles durant, une religiosité nouvelle, ni tout à fait l’une, ni tout à fait l’autre, et moins encore un mélange des deux.

Alors naquit le marranisme, ce cryptojudaïsme singulier qui, isolé du monde, de ses pères et de ses pairs, dut tout créer. Genèse nouvelle, il fut un soir, il fut un soir, un soir sans fin et, surtout, sans matin. C’est l’antitraduction absolue. Le cryptage à l’extrême. Que nul ne sache, peut-être pas même soi-même vraiment. Que nul n’apprenne pour que vive le monde. Pas de lumière, pas de révélation, de la pénombre et de l’acharnement.

Cache-cache institutionnalisé

Coupé de tous, coupé de son histoire, le marrane devient le choeur de la pièce qu’il écrit. Il se raconte plus qu’il ne se vit. Il n’y a plus de Torah, il n’y a plus de Talmud, il n’y a plus rien, ou si peu. Mais c’est ce si peu, que les marranes appelleront a lei velha, la loi ancienne, qu’il faut traduire dans une langue que personne, jamais, ne pourra entendre. Alors les « judaïsants » vont adopter tous les codes du christianisme de leur époque et de leur lieu, en épouser les artefacts et les rites, ostensiblement, revêtir le masque de la dévotion, singer, en toute conscience, en sachant pourquoi.

Seront détournées les prières, la cuisine, la musique, et jusqu’à la nomenclature des jours de la semaine (en portugais, lundi se dit segunda feira – le deuxième jour, mardi terceira feira et ainsi de suite jusqu’à sábado, le samedi). Privés du Livre, les marranes le perdront, en quelques générations, mais en garderont un mot, Adonaï, et une obsession, le destin messianique de l’humanité. Persuadés d’être les derniers des Juifs, ils s’évertueront, avec acharnement, à maintenir la braise du judaïsme jusqu’au jour messianique qui verra se rallumer la flamme. Ils ne sont plus alors uniquement leur propre salut, mais celui de toute l’humanité, seuls remparts contre l’anéantissement de l’espoir messianique.

Les marranes, les «judaïsants », ont poussé si loin cette culture du secret qu’André Aciman appelle « cryptomanie institutionnalisée », qu’il n’est pas rare, dans leurs familles, qu’une femme cache sa judéité à son époux, qu’un père la cache à son fils.

Les études menées sur les marranes portugais donnent nombre d’exemples de prières d’église détournées pour avoir l’apparence du culte chrétien tout en invoquant Adonaï, Saint-Petit-Moïse ou Sainte- Esther (devenue figure centrale de par sa proximité de destin – «Esther ne fit connaître ni son peuple ni sa naissance»Esther 2:11) et, souvent, tout en maudissant les chrétiens et leur Christ, telles celles rapportées par Eduardo Dias :

« Je chuchote, doucement je chuchote : je ne veux ni de ton pain ni de ton vin, je ne veux que vivre dans les pas de la loi de Moïse. »
« Notre Père un, Notre Père deux, Notre Père trois, Notre Père dix… Que meure la loi du Christ et que vive celle de Moïse. »
« Adonaï mon Dieu dans mes pensées (en se touchant le front). Adonaï mon Dieu dans mes lèvres (en se touchant la bouche). Adonaï mon Dieu dans mon coeur (en se touchant la poitrine) » gestes qui, exécutés rapidement au milieu d’une foule de fidèles, donnaient l’apparence d’un signe de croix.

C’est donc une grammaire cryptée qui est créée par les marranes, le tout exprimé en portugais. Portugais qui incarne alors, pour les marranes, le catholicisme et sa branche oppressive, l’Inquisition – comme le révèle ce délicieux témoignage recueilli par Brenner et Yerushalmi: «Car le Seigneur a été juif et ensuite, il est devenu portugais». C’est une métainterprétation à laquelle se livrent les marranes: trouver, dans le catholicisme portugais tout ce qui peut être réinterprété sinon judaïquement, du moins marranement.

Fondre la masse en soi

La stratégie marrane de contournement et de détournement se confrontera vite aux limites du cachement qui, par principe, peut toujours être découvert. Afin de ne pas alerter les autorités, il s’imposa rapidement non plus de se fondre dans la masse, mais de fondre la masse en soi. De par leur nombre, leur répartition sur tout le territoire jusque dans les plus petits hameaux, les marranes se terrèrent dans le quotidien portugais, faisant de leurs stratégies des éléments intégrés à la culture dominante. Eux seuls se transmettaient le secret, les clés de décryptage, mais tous, autour d’eux, avaient adopté des éléments « marranisés ». Le marrane, écrit Aciman, «veut atteindre l’état où il n’est pas seulement similaire à tous les autres, mais par un mouvement réflexif, où tous les autres sont similaires à lui».

Dans une société où tout le monde pouvait être victime de l’Inquisition, jusque dans la famille royale, le cachement devint le comportement commun à tous. Mettant donc à l’abri d’une suspicion supplémentaire les marranes. Cela aboutit à une situation dans laquelle seuls les marranes se savaient tels, individuellement ou à de toutes petites échelles, tandis que la société dans son entier se «judaïsait ». Ce camouflage fonctionna si bien que, deux siècles durant, aux XVIe et XVIIe siècles, dans une grande partie de l’Europe, le terme «portugais» était devenu synonyme de «juif» (il faut noter que, selon l’anthropologue spécialiste du monde lusophone François Laplantine, les Juifs ont pu représenter jusqu’à 20% de la population portugaise audébut du XVIe siècle).

Aujourd’hui encore, alors que le Portugal ne compte qu’une toute petite communauté juive relativement récemment immigrée dans le pays, difficile pour les Portugais d’identifier qui serait ou ne serait pas d’ascendance juive. Un président du Portugal, Jorge Sampaio, put ainsi revendiquer publiquement sa propre judéité et celle de son pays. Aujourd’hui encore, surtout, il semble que des marranes continuent à «marraniser», à l’abri des regards et dans l’intimité des villages portugais, loin, très loin du folklorisme touristique et marchand mis en scène dans le nord du pays.

Car les marranes, ces «catholiques sans foi et Juifs sans connaissance», selon la définition de Shmuel Trigano, qui avaient créé une religiosité nouvelle au nom de la préservation du judaïsme, furent toujours une épine dans le pied des autorités religieuses juives. Les responsa des rabbins sont nombreuses et rarement concordantes. Israel Révah et Hirsch Zimmels les rapportent ainsi: les marranes sont absolument juifs; les marranes ne sont juifs que concernant les règles matrimoniales; les marranes sont des apostats du judaïsme; les marranes sont des non-Juifs; les marranes sont pires que des non-Juifs; et enfin: les marranes sont «comparés à des enfants juifs qui vivent prisonniers des non-Juifs».

L’invention de l’individu

Surtout, forcés de se distancier de la religion, ils avaient approché une révolution moderne: l’idée d’absence de religion – qui ne fut jamais alors celle de l’absence de Dieu. Ne sachant pas être chrétiens, ne sachant plus être juifs, ils se retrouvaient, pour la première fois, à distance de la religion et lui refusant, en tout cas, une quelconque légitimité politique. De cette lutte qu’ils n’avaient pas voulue, les marranes conçurent un homme nouveau, l’individu, dont l’identité n’est plus intégrée, mais multiple, diffuse, en torsion, en alternances. Un individu né du «surgissement d’une conscience de soi subversive, qui doute, cherche et entrevoit d’autres possibilités», selon les termes de Yirmiyahu Yovel. «Le marrane est un chrétien dissident plutôt qu’un Juif secret», écrit Trigano: l’Inquisition a fait des Juifs portugais des a-religieux ; judaïsants comme l’expression farouche du refus de l’imposition d’une culture, de l’enfermement, de l’essentialisation. Sur place, ils déconstruisent l’universalisme catholique; exilés, ils mettent en crise le judaïsme.

Rappelons le destin tragique d’Uriel da Costa, marrane fuyant le Portugal pour Amsterdam en 1612. Issu d’une famille de la noblesse juive locale convertie au catholicisme, il finit par «judaïser» à la portugaise. Accostant à Amsterdam fort de «son judaïsme à lui, celui de Moïse et des Prophètes» selon Daniel Bensaïd, un «judaïsme idéal bien trop spirituel et trop rationnel» selon Yovel, il se retrouve en butte à ce qu’il appelle la «vanité des traditions» dans laquelle il ne se reconnaît en rien. Après avoir consenti un temps à «faire le singe parmi les singes», Da Costa se tire, en 1640, une balle en pleine tête au pays des hommes libres.

Dans cette même synagogue, un autre marrane renié par les autorités juives, Juan Daniel de Prado, écrira: «Il semble que ces petits Juifs veuillent établir une inquisition à Amsterdam». Parmi ces hérétiques du judaïsme amstellodamois grandit Baruch Spinoza – qui a 8 ans lorsque Da Costa abandonne la partie – et sa pensée. Dans ce roman hollandais, il est le fils du marrane, du «libertin sans culpabilité, libertin scandaleux par cette absence même de culpabilité», selon les mots de Christine Escarmant. Moderne et insolent, il sera poursuivi jusqu’au XXe siècle – sous la plume de Lévinas qui dénoncera «la trahison de Spinoza» en 1956 auprès de Ben Gourion qui s’apprête à lever le ban qui pèse sur ses écrits.

Ambiguïté marrane: l’idée laïque et l’homme moderne naîtront de l’amour contrarié de Dieu et du refus de la domination universaliste. La langue cryptée des marranes n’a jamais été traduite, elle est devenue la langue commune et inconsciente d’un monde qu’on appelle la modernité.

Prière. Belmonte, Portugal, 1985
© Frédéric Brenner, reproduit avec l’autorisation de la Howard Greenberg Gallery, New York

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En savoir plus

  • Exemplar Humanæ vitæ, Image d’une vie humaine, Uriel da Costa (Daniel Benasïd), Castelnau-le-Lez, 2002
  • Le Juif caché, marranisme et modernité, Revue Pardès 29, sous la direction de Shmuel Trigano, Paris,2002. S’y liront notamment les articles de Christine Escarmant, André Aciman, cités ici.
  • La Foi du souvenir, Nathan Wachtel, Paris, 2001
  • Histoire des marranes, Cecil Roth, Paris, 1990 (1932)
  • L’aventure marrane, Judaïsme et modernité, Yirmiyahu Yovel, Paris, 2011
  • Marranes, Frédéric Brenner et Yosef Hayim Yerushalmi, Paris, 1992
  • La Synagogue vide, les sources marranes du spinozisme, Gabriel Albiac, Paris, 1994.